L’exil intérieur : quand ma ville devient une étrangère
Je marche dans ma rue, celle où chaque pavé semble porter l’empreinte de mes pas d’enfant, pourtant, aujourd’hui je m’y sens comme une touriste égarée.
Je suis née à Paris, entre ces murs de pierre de taille, sous ce ciel gris perle si particulier à la capitale, et pourtant, le Paris que je traverse ne me reconnaît plus et je ne le reconnais pas davantage.
Le choc n’est pas architectural ; les façades Haussmanniennes sont toujours là, imperturbables. Le vertige vient de l’humain.
En quelques décennies, le paysage des visages, des langues et des habitudes a muté. Ce n’est plus seulement une question de voisinage, c’est une métamorphose profonde de la sociologie urbaine.
Là où je cherchais des regards familiers ou des codes culturels partagés, je rencontre une altérité omniprésente, portée par une immigration qui a redessiné la carte de mes souvenirs.
Il est étrange, ce sentiment d’exil intérieur… sorte « d’inquiétante étrangeté » (Das Unheimlich) selon l’expression de Sigmund Freud (1856-1939) qui décrit non seulement une nostalgie, mais surtout un malaise psychologique profond.
On ne part pas, on reste sur place, et c’est le monde autour de nous qui s’en va. On devient le témoin silencieux d’une ville qui s’internationalise à outrance, perdant dans ses flux migratoires et sa nouvelle démographie ce « petit air de Paris » qui nous servait d’ancrage.
Il fut un temps, pas si lointain dans ma mémoire d’enfant, où la ville possédait sa propre partition sonore.
Sur les toits de zinc, on entendait le sifflement des ouvriers qui répondait au pépiement des moineaux de Paris, aujourd’hui disparus. C’était une conversation entre l’homme et sa cité, un rythme lent, presque organique.
Aujourd’hui, le vacarme des métropoles globales a étouffé ce dialogue. Les ouvriers ne chantonnent plus ; ils sont souvent des silhouettes de passage, précaires dont on ne partage plus la langue ni les références. Les bancs publics, autrefois, havres des amoureux qui s’embrassaient sans pudeur sous l’œil bienveillant des passants, semblent désormais occupés par une solitude de masse, un anonymat plus froid, plus distant.
Ces gestes de grâce et de terroir ont été balayés par la standardisation urbaine.
Le soir, à la sortie des théâtres, l’air ne transporte plus le parfum sucré des bouquets de violettes que tendaient les bouquetières. Je cherche en vain l’odeur du café torréfié qui s’échappait des brûleries de quartier dès l’aube et ce parfum du pain chaud et celui de la cire d’encaustique qui flottait dans les halls d’immeubles. Aujourd’hui, l’air est saturé par les émanations de cuisines standardisées et le bitume surchauffé d’une ville qui ne dort plus.
Les sonorités elles-mêmes ont muté. Je me souviens du cri des marchands de journaux, du cliquetis métallique des rideaux de fer que l’on levait à la main, et de ce brouhaha typique où la langue française se déclinait en accents gouailleurs…Tout cela a été remplacé par un vacarme polyglotte et un vrombissement incessant de livraisons.
On n’entend plus la ville vivre, on l’entend fonctionner.
Nostalgie, nostalgie, mais où sont les moineaux qui chantaient dans les arbres au-dessus des amoureux ? Mais pourquoi la poussière du béton a remplacé le doux parfum des violettes à la sortie des théâtres ?
Ce qu’enfin mes yeux cherchent, c’est la poésie d’un détail, la patine du temps sur un lieu qui a une histoire.
Aujourd’hui, être Parisienne de souche dans certains quartiers, c’est éprouver la sensation paradoxale d’être une minorité dans son propre foyer, une silhouette d’un autre temps cherchant désespérément un écho de soi dans une foule devenue étrangère.
En croisant ces masses dont les codes, les langues et les rituels me sont devenus opaques, je repense au tableau Le Cri ou à Soirée sur l’avenue Karl Johan d’Edvard Munch (1863-1944). Ces visages livides, ces yeux vides qui se croisent sans se voir, illustrent parfaitement mon exil. Je suis entourée, mais radicalement seule.
On peut ainsi se sentir déraciné sans avoir bougé d’un mètre. C’est le concept de solastalgia (la détresse causée par le changement environnemental de son lieu de vie) néologisme inventé par Glenn Albrech.
Paris n’est plus seulement une ville française, c’est une « ville-monde » où les flux migratoires et la mondialisation ont redessiné la sociologie des quartiers.
Aujourd’hui, marcher dans Paris, c’est pour moi pratiquer une archéologie invisible. Sous le tumulte de la métropole globale, je cherche encore l’écho d’un sifflet d’ouvrier ou le parfum d’une violette, ces fragments d’une âme parisienne qui s’étiole. On me dira que les villes bougent, qu’elles mutent, qu’elles absorbent sans cesse des nouveaux visages, c’est le propre des capitales. Mais quand la mutation est si profonde qu’elle efface jusqu’au sentiment de reconnaissance mutuelle, que reste-t-il de l’appartenance ?
Le sentiment d’être étrangère chez soi n’est pas une posture, c’est un deuil. Le deuil d’une ville qui parlait ma langue, non seulement par les mots, mais par ses silences, ses rituels et sa douceur de vivre.
En devenant une ville-monde, Paris a gagné en flux ce qu’elle a perdu en épaisseur humaine.
Je reste ici, dépositaire d’un Paris qui n’existe plus que dans mon regard, comme une sentinelle sur un quai de Seine, regardant passer une foule qui ne sait plus que cette terre a eu un visage, un chant et une tendresse bien à elle. Ma ville ne m’a pas quittée, c’est son identité qui s’est évaporée, me laissant seule avec mes souvenirs, étrangère de naissance dans la plus belle cité du monde.
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