Yasmina Khadra (Mohammed Moussehoul Ă  l’état-civil) est nĂ© en 1955 Ă  Kenadsa, dans le Sahara algĂ©rien. De fait ce n’est qu’en 1960, Ă  Oujda (Maroc), qu’il fait la connaissance de son pĂšre. Celui-ci, membre de l’ALN depuis 1956, blessĂ© au combat en 1958, Ă©vacuĂ© en Bulgarie, vient d’y ĂȘtre affectĂ©, sa convalescence achevĂ©e. Leur relation sera hachĂ©e et de courte durĂ©e. En septembre 1964 l’officier de l’ALN le « confie » Ă  l’école militaire des Cadets avant de rĂ©pudier sa mĂšre en 1965. On peut donc affirmer que le jeune Mohammed est un pur produit de la rĂ©volution algĂ©rienne, d’autant qu’il n’a pratiquement pas connu l’AlgĂ©rie française et pourtant


Yasmina Khadra

Tout au long de l’entretien qu’il donne Ă  Catherine Lalanne (entretien Ă©ditĂ© sous le titre « Le baiser et la morsure »), Yasmina Khadra ouvre tout grand son cƓur en mĂȘme temps que sa boĂźte Ă  souvenirs. Et le lecteur non averti de la chose algĂ©rienne va de surprise en surprise.

Il dĂ©couvre ainsi que, avant d’ĂȘtre algĂ©rien, Yasmina Khadra se revendique membre de la tribu des Doui Menia et que son pays de cƓur est le Sahara et son dĂ©sert.

Il dĂ©couvre que le grand-pĂšre maternel de l’écrivain « possĂ©dait un cheptel tentaculaire et une ferme imposante » Ă  Chabat prĂšs de Rio Salado. En quelque sorte un gros colon musulman
 Ă  chaĂźne en or et cigare, montĂ© sur « cadillac » ? Qu’Allah nous en prĂ©serve !

Il dĂ©couvre la pratique gĂ©nĂ©ralisĂ©e du mariage arrangĂ©, voire imposĂ© par les parents, pratique dont « bĂ©nĂ©ficiera » Yasmina Khadra lorsqu’en 1985, la trentaine venue, on lui prĂ©sentera sa future Ă©pouse : « une grenouille » encore lycĂ©enne.

Il dĂ©couvre que la mĂšre voulait que son mari « marche la tĂȘte haute parmi les hommes. Elle lui a appris Ă  s’habiller en zazou, Ă  cirer ses chaussures, Ă  se parfumer avant de sortir de la maison ». Encore faut-il prĂ©ciser « qu’il avait gagnĂ© la sympathie de beaucoup d’EuropĂ©ens. Il aimait leur cadre de vie et surtout leurs femmes ». C’est ce qui l’avait conduit Ă  tomber amoureux d’une certaine Denise, fille d’un petit employĂ© de la HouillĂšre de Kenadsa, mais que son grand-pĂšre, musulman rigoureux, lui avait interdit de l’épouser « chose qui ne se faisait pas dans notre communautĂ© sans provoquer l’indignation ».

Il dĂ©couvre encore que dans l’AlgĂ©rie française « tout n’était pas noir ou blanc, que les Pieds-noirs n’étaient pas tous des nantis ou des spoliateurs, que le racisme claironnant n’empĂȘchait pas les diffĂ©rentes communautĂ©s de s’entendre  » et que Moussehoul pĂšre n’avait pas rĂ©clamĂ© l’assimilation pour la bonne raison qu’il n’en voulait pas (cf. le sĂ©natus-consulte de 1865 proposant Ă  tous la pleine citoyennetĂ© française entraĂźnant de facto la seule application de la lĂ©gislation française, ce qui fut refusĂ© par les oulĂ©mas et les imams).

Il dĂ©couvre par Amal, l’épouse de Khadra, « qu’avant la guerre, les diffĂ©rentes communautĂ©s se cĂŽtoyaient et s’invitaient pour les fĂȘtes » et qu’à Oran sa famille rĂ©veillonnait Ă  l’europĂ©enne.

Il dĂ©couvre la vraie passion de Yasmina Reza, partagĂ©e par bon nombre des siens (si l’on en croit Boualem Sansal) : « Ce qui se passe entre la langue française et moi relĂšve du fantasme. Je ne me trouve pas face Ă  une forme d’expression, mais face Ă  un ĂȘtre vivant, une personne Ă  part entiĂšre, une interlocutrice attentive qui devient un peu ma jumelle Ă©clairĂ©e, mon assistante. Il y a une sorte de contact quasi physique entre la langue française et moi. Cette langue partage mes pensĂ©es, les façonne, met des mots sur mes Ă©motions, traduit mes plus intimes sensibilitĂ©s ».

Un vĂ©ritable hymne Ă  l’Amour qu’il confirme quelques pages plus loin : « Mon rapport Ă  la langue française est l’histoire d’une idylle. Je ne suis pas grammairien, je suis l’amant d’une langue que j’essaye de mĂ©riter ».

Il prĂ©cise par ailleurs que, curieusement, c’est au sortir de la lecture d’un auteur pied-noir, (Camus et son Étranger) qu’il n’a plus voulu devenir poĂšte en arabe, mais romancier en français.

Il dĂ©couvre qu’« en AlgĂ©rie, on parle le sabir, un mĂ©lange de plusieurs langues vivantes et de dialectes. Dans une mĂȘme phrase, on trouve des mots français, espagnols, berbĂšres et arabes. Les AlgĂ©riens comprennent les dialectes de toutes les nations arabes et aucun pays arabe ne comprend notre langage. L’arabe est la langue de notre religion et non celle de notre identité ».

Mais il dĂ©couvre aussi qu’en procĂ©dant Ă  l’arabisation Ă  outrance de l’enseignement, « le rĂ©gime a semĂ© [
] les toutes premiĂšres graines de la discorde qui ont prĂ©parĂ© le terrain Ă  l’islamisme sanglant, au rĂ©gionalisme passionnel et Ă  la rĂ©gression » (nos actuels ministres de l’Éducation nationale devraient en tenir compte, avant, bien sĂ»r, de s’attacher les services de Yasmina Khadra).

Il dĂ©couvre Ă  ce sujet qu’en AlgĂ©rie « tout le monde va Ă  l’école, mais personne y apprend grand-chose » et que « la corruption n’a pas Ă©pargnĂ© le systĂšme Ă©ducatif ».

Il dĂ©couvre encore la rĂ©alitĂ© politique de l’AlgĂ©rie contemporaine dans un contexte marquĂ© par la violence et l’incertitude des lendemains.

Il dĂ©couvre un Ă©parpillement symptomatique de ses anciens camarades de promotion Ă  l’école des Cadets : « Certains sont devenus des gĂ©nĂ©raux, d’autres des mĂ©decins ou des ingĂ©nieurs, des chauffeurs de taxi ou des laissĂ©s-pour-compte, d’autres encore sont devenus français, canadiens, amĂ©ricains  ».

Il dĂ©couvre que « le terrorisme en AlgĂ©rie est l’histoire de la fragilitĂ©. La fragilitĂ© d’un État sans projet de sociĂ©tĂ©, la fragilitĂ© d’une nation assistĂ©e, la fragilitĂ© d’un peuple sĂ©duit et abandonnĂ©, la fragilitĂ© des gens oubliĂ©s des dieux et des Ă©lus ».

Il dĂ©couvre qu’en AlgĂ©rie « on peut n’ĂȘtre accusĂ© de rien, mais soupçonnĂ© de tout et que si l’accusĂ© est innocent jusqu’à preuve de sa culpabilitĂ©, le suspect n’a droit ni aux Ă©gards, ni au bĂ©nĂ©fice du doute ».

Il dĂ©couvre enfin oĂč rĂ©side l’espoir de Yasmina Reza : « L’espoir de voir l’AlgĂ©rie se relever de ses dĂ©combres repose sur toutes les personnes de bonne volontĂ©. Nous avons besoin de nous inspirer de la solidaritĂ© des Kabyles, de la force de leurs convictions et de leur passion pour la culture, de la vaillance des Chaouias, de la sagesse des gens du sud et de l’ingĂ©niositĂ© de notre jeunesse pour concevoir le projet de sociĂ©tĂ© qui sied le mieux Ă  notre peuple ».

Vous noterez qu’il n’est fait Ă©tat du moindre apport des Arabes dans cette profession de foi en un avenir meilleur. Au XIVe siĂšcle, l’historien Ibn Khaldoun n’avait dĂ©jĂ  rien dit d’autre.

Le baiser et la morsure Yasmina Khadra

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