27 novembre 2018

Dagobert par Maurice Bouvier-Ajam

Par Franck Abed

Maurice Bouvier-Ajam est spécialiste d’histoire économique et sociale, notamment pour la basse Antiquité et les temps mérovingiens. Par ailleurs, il a commis des Empereurs Gaulois et Attila, le fléau de Dieu. Avec ce nouvel ouvrage consacré à Dagobert, plus connu par la célèbre chanson populaire que par son action politique, l’auteur nous restitue fidèlement ce grand personnage de l’histoire de France.

L’imaginaire collectif a malheureusement réduit Dagobert à ses étourderies, peu communes pour un roi, alors qu’il réforma sans cesse. Ce livre rend en quelque sorte justice à ce chef d’État qui montra des aptitudes de gouvernement remarquables. Il fut un « administrateur et un politique de génie. »

Le propre des grands chefs, à l’instar d’Auguste et de Louis XIV, est de savoir bien s’entourer. Dagobert sut s’attacher de brillants conseillers comme saint Eloi ou saint Ouen. Grâce à l’action de l’arrière-arrière-petit-fils de Clovis, servi par d’excellents ministres, le royaume devint une « puissance prospère, unie, honorée et redoutée de ses voisins ».

L’auteur écrit : « L’influence d’Éloi sur Dagobert a été considérable, d’abord sur sa formation, puis sur sa politique. Les enseignements de l’homme expérimenté et perspicace ont été essentiels au jeune prince ».

Nous constatons que l’alliance du trône et de l’autel ne peut être regardée comme une vue de l’esprit.

Bouvier-Ajam poursuit son analyse : « Les conseils d’Eloi ont conforté Dagobert dans sa désapprobation des crimes familiaux et des abominations issues de rivalités forcenées, dans sa résolution de substituer à un système de gouvernement bâtard et plein de menaces un système raisonnable et conforme au bien public, aussi dans un souci d’équité et de philanthropie qui, – malgré combien de défaillances ! – lui vaudra d’être surnommé le bon roi Dagobert. »

Bien souvent, les Mérovingiens préfèrent s’entre-tuer et se livrer à des luttes fratricides que de gérer correctement les affaires du royaume. Dès sa tendre enfance, Dagobert étudie l’action de son père, Clotaire II, ainsi que celle de tous ses ancêtres. Nous lisons avec intérêt le propos suivant : « le jeune Dagobert se documenta sur les faits et les politiques directement antérieurs à sa naissance, il s’efforça avec application d’en tirer des enseignements formateurs, il sut choisir ses informateurs et commentateurs avec pertinence ».

De ce long et patient apprentissage, Dagobert tire deux grands préceptes. Le premier : « Dagobert perçut assurément que le système monarchique, au sens plein du mot, est loin d’être celui qui découle de la nature des choses : il n’est imposé totalement que par des circonstances exceptionnelles, par une unicité de pouvoir épisodiquement permise par la mortalité, naturelle ou criminelle, dans les familles régnantes ». Le second : « Il apprend – et c’est capital – que le peuple existe, qu’il est capable de manifester sa force lorsque les folies des puissants le mettent à bout. Il comprend que ce peuple est distinct des hordes guerrières, que la masse ne peut pas s’associer aux rivalités dérisoires des seigneurs mais qu’elle est prête à se donner à une monarchie équilibrée et saine, qui saura doter le pays d’une administration valable et stable ».

Ces deux citations témoignent de la lucidité de Dagobert sur l’institution monarchique et de son intelligence pour apprécier à sa juste valeur le système social d’alors.

Son enfance et son adolescence se montrent décisives pour sa formation. Effectivement, il est « un petit prince, malade, excessif, vivant loin de la cour. »

Pourtant cela ne l’empêche pas de « n’entendre parler que de complots, de massacres, d’assassinats et de torture. Quelle enfance… ».

Cependant, son entourage marque déjà un grand étonnement « face à la précocité de son discernement qui étonne tous ceux qui le connaissent ».

Par conséquent, il se crée très vite un ensemble de règles « net et sans appel. Il hait le tumulte, il hait les fauteurs de troubles, il hait les orgueils égoïstes, il hait la haine ».

La méthode de gouvernement de son père combinée aux leçons qu’il tire de l’action de ses aïeux fait que « Dagobert retient la nécessité du pouvoir monarchique – celui d’un seul roi – aussi absolu que possible, au moins aura-t-il le remarquable souci de ne pas user de ce pouvoir pour satisfaire des caprices : le sens du bien commun est inscrit dans son caractère, et par là son règne marquera une rupture avec la tyrannie personnelle des rois et roitelets et une ouverture sur une morale monarchique de gouvernement ». Admirable.

À la lecture de ce passage très éclairant sur la nature profonde de Dagobert, personne ne peut être surpris d’apprendre qu’il défend une haute idée de la justice : « Il sera le grand justicier, de qui l’Histoire gardera toujours le souvenir et qui en fera, sur ce point le précurseur de Saint Louis ».

En tant que roi, il dit souvent : « Où je suis est la justice ». Autrement dit, là où s’applique la justice rendue au nom du roi, la paix civile prend place, là où le pouvoir royal n’essaime pas, le règne de l’injustice s’impose.

Bouvier-Ajam précise que « Dagobert sera toute sa vie préoccupé du perfectionnement de la justice et qu’il voudra assurer une protection des patrimoines familiaux et des êtres faibles ».

Cependant, comme ses lointains descendants il doit affronter des récalcitrants à l’autorité royale : « L’assainissement de la Justice auquel Dagobert entend procéder se heurte à un infranchissable obstacle : l’orgueilleux arbitraire des seigneurs fonciers qui se conduisent en maîtres absolus dans leurs domaines, oppriment et châtient pratiquement à leur guise, déjouent les louables efforts des comtes les plus honnêtes et se permettent même parfois d’avoir leurs propres tribunaux présidés par eux-mêmes ou par quelque intendant ou valet. Certains refusent même l’accès à leur propriété à l’évêque et aux officiers du roi ». L’histoire n’est-elle pas un éternel recommencement ?

Dagobert, en dépit de son insouciance et de son air distrait, dispose « des plus hautes qualités, notamment celle de savoir bien choisir ses ministres et ses conseillers. C’est un homme énergique, à l’esprit toujours sollicité, à la puissance de travail peu croyable, s’occupe de tout, étudie tout, est partout à la fois. Mais il est renseigné, il ne travaille pas seul, il examine chaque problème avec le plus capable de l’éclairer et de promouvoir la solution découverte. Sur le plan gouvernemental la spécialisation devient la règle ».

Dagobert est réellement proche du peuple : « Au cours de ses multiples audiences, il accueille toutes les doléances, donne son avis sur tous les cas, offre publiquement le spectacle d’une justice humaine et prompte. Ce qui l’a servi dans ce domaine, c’est qu’il est réellement simple, direct et compréhensif lorsqu’il prend contact avec la population ».

Nous l’avons dit, l’homme est bon, juste, travailleur, humble et « des aspects plus triviaux de son comportement ont contribué à le rendre sympathique. Ce nerveux, cet agité, cet insomniaque est d’une étourderie incroyable ; cuirassé, il prend sa canne au lieu de sa lance ; raccompagnant un noble visiteur, il met son bonnet sur son diadème ; cet inguérissable dysentérique a plus d’une fois remis sa culotte à l’envers ! On a pu suggérer que les paroles de la célèbre chanson aient été sinon contemporaines de son règne, du moins peu postérieures ». Un roi demeure avant tout un homme, avec ses forces et ses faiblesses, ses qualités et ses défauts.

Quoi qu’il en soit, le plus important à nos yeux reste que « Dagobert a fait tout ce qu’il a pu pour être un bon roi, et au résultat il l’a été. Il vient au pouvoir au sortir d’un temps de tumulte ; il oublie les injures politiques et entreprend dans toute la mesure du possible une œuvre de restauration de l’agriculture, confortant domaines et villages, poussant à l’extension des surfaces cultivables, notamment en s’appuyant sur le clergé, accordant une aide publique pour l’aménagement des routes et des cours d’eau, dotant d’une qualité exemplaire les terres royales ».

L’auteur développe une idée intéressante : « On a même parlé d’une diminution dans les villes des diverses maladies de saleté, qui affectent la peau : on l’a expliquée par une meilleure hygiène due à une meilleure desserte d’eau… ».

Bouvier-Ajam explique donc que « partout où la religion royale s’installe, l’économie s’organise et le style national s’impose ». En effet, l’auteur écrit que « la reprise de l’évangélisation sera une des hautes œuvres du temps de Dagobert, et quelles qu’aient été les bonnes intentions et les aides du roi, elle lui a été imposée par les saints de son entourage et d’ailleurs, et qu’il n’a pas pris l’initiative ».

Nous l’avons déjà écrit mais nous le rappelons à la suite de l’auteur : « un bon roi doit être bien servi ; un bon roi bénéficie des actions utiles que ses contemporains ont su concevoir et conduire à bonne fin ».

L’époque compte de nombreux saints : « Saint Hilaire, saint Lidoire, saint Piat, saint Martin, saint Victrice, saint Patrick sont parmi les plus vénérés des évangélisateurs antérieurs et saint Martin plus que les autres. Saint Julien, saint Gatien, saint Trophime, saint Saturnin, saint Martial, saint Denis considérés comme des modèles à la fois d’évangélisation et de l’organisation ecclésiastique, et saint Denis plus que les autres, car il est le saint préféré du roi Dagobert ». À ce sujet, l’auteur souligne le fait notable suivant : « ce qui est remarquable, c’est que cette immense œuvre d’évangélisation est accomplie sans violence ».

Dagobert meurt le 19 janvier 639 après une vie passée à accomplir du mieux que possible son métier de roi. Son règne offre un dernier éclat à la royauté mérovingienne, avant que la réalité du pouvoir ne passe aux maires du palais. L’action de Dagobert se voit saluer par l’auteur comme « l’une des seules éclaircies dans la nuit mérovingienne ». Son corps est inhumé à la basilique de Saint-Denis qui devient du coup nécropole royale. Malheureusement, la canaille ne respecte rien : « Son tombeau sera profané à la Révolution, le fanatisme étant aveugle ».

Biographie passionnante, qui se trouve être en réalité une brillante étude analysant en détail cette riche époque : mœurs politiques, organisation économique et sociale, pratiques religieuses, formation et vie du roi. Tout est décrypté avec pédagogie et méthode pour notre plus grand plaisir intellectuel. Nous concluons par une citation qui résume parfaitement le personnage : « Le bon roi Dagobert : ce n’est pas une légende, c’est une tradition. De son vivant, il a été considéré comme un bon roi, aimé et salué comme tel ». Ce grand livre vous permettra de l’apprécier à sa juste valeur.

Dagobert par Maurice Bouvier-Ajam ( Tallandier).

Dagobert par Maurice Bouvier-Ajam ( Tallandier).

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