23 octobre 2017

Catalogne : duplicité ou tactique de l’Union européenne

Par Aristide Leucate

Les velléités indépendantistes catalanes sont marquées du sceau d’une double duplicité. Celle, d’une part, de l’État central espagnol qui n’a jamais fait preuve d’une totale constance dans ses relations avec la Généralité de Catalogne. On en veut pour preuve, par exemple, le fait que le Premier ministre socialiste, Jose Luis Zapatero, sut, en son temps – en 2003 – habilement obtenir le soutien – fort intéressé, en l’occurrence – de la gauche catalane – la Esquerra Republicana de Catalunya, ERC.

Comme le lui avait opportunément rappelé le président de la région catalane de l’époque, Pasqual Maragall, plus d’un million et demi des voix catalanes s’étaient uniment ajoutées aux quelque dix millions de voix qui s’étaient alors portées sur les listes du PSOE – Parti socialiste ouvrier espagnol.

C’est dire, en d’autres termes, pour s’en tenir à une histoire politique récente, que Madrid n’a pas hésité une seule seconde à jouer avec le feu identitaire.

Par ailleurs, l’État central espagnol, quelle que soit sa coloration politique, du fait de son tropisme proeuropéen aura toujours oscillé entre statu quo attentiste et ambivalence à l’égard de ses communautés autonomes – ainsi qu’en témoigne l’adoption du nouveau statut de la Catalogne en 2005 élargissant les prérogatives de la Généralité, lesquelles sortiront renforcées un an après lors du référendum du 18 juin 2006.

Comme le soulignait le politologue Pierre Hillard, « les conséquences inévitables du renforcement politique et linguistique de ces communautés autonomes entraînent une désaffection croissante des citoyens espagnols d’origine catalane ou basque à l’égard de la constitution de 1978 » (La marche irrésistible du nouvel ordre mondial, F.-X. de Guibert, 2007).

En outre, et d’autre part, l’Union européenne a beau jeu aujourd’hui de renvoyer Barcelone et Madrid dos à dos, laissant le soin aux protagonistes des deux camps – sécessionnistes et unionistes – de régler pacifiquement leur différend par le « dialogue » et le « compromis ».

Bruxelles va même plus loin en restant obstinément sourde aux sirènes énamourées des indépendantistes qui ne cessent de lancer des déclarations d’amour enflammées à cette Europe qui, quoique les reniant, est pourtant bien à l’origine de ce réveil irrédentiste qu’elle a complaisamment couvé en son sein.

En effet, toujours selon Pierre Hillard, « la construction européenne est l’arrière-fond qui autorise une telle détermination. En effet, au sein des instances européennes, on trouve une forte proportion de représentants basques, catalans […], flamands ou encore friouls-vénitiens qui, en liaison avec les Allemands comme au sein de l’Assemblée des Régions d’Europe, amplifient le feu identitaire. Promouvant l’autonomie politique des régions et celle des groupes ethniques désignés sous le terme de ‘‘peuple’’, cette politique donne des ailes à tous les féodaux qui cherchent à échapper à l’autorité de l’État national. » Bref, conclut-il, « tout concourt dans les textes fondateurs de la construction européenne à donner une ampleur certaine aux revendications ethno-régionalistes » (La décomposition des nations européennes, F.-X. de Guibert, 2005).

L’Europe ethno-régionale est d’autant plus une réalité que son mode d’organisation supranationale et centralisée ne peut, à long terme, s’accommoder des cadres nationaux préexistants, véritables îlots de résistance à la téléologie hégémonique de l’Union européenne.

Un des marqueurs les plus sensibles de cette volonté destructrice des nations fut la mise en place de la coopération transfrontalière apparue en France en 1995, tandis que l’Allemagne l’expérimentait déjà en 1946. L’Association des régions frontalières européennes (ARFE) créée en 1971, s’attachera à promouvoir les « eurorégions » dont le principe fondé sur la suppression des frontières communes doit aboutir à l’instauration d’une circonscription administrative à vocation ethnoculturelle – la coopération économique brandie comme prétexte devant servir de marchepied à une coopération plus étroite entre les régions et les autorités bruxelloises.

carte euro regions

Néanmoins, doit-on considérer le réel et observer un changement de perspective dans l’idéologie de la construction européenne. Celle-ci, initialement assise sur une conception germano-volkish directement inspirée des doctrinaires nazis, semble s’éloigner de son paradigme originel, principalement en raison du fait que les éprouvettes ethno-identitaires, inconséquemment agitées, çà et là, sur le continent (la Yougoslavie étant le dernier exemple archétypique en date), finissent par faire retomber leurs projections corrosives et acides sur un tissu européen rendu de plus en plus fragiles par des poussées populistes à forte connotation identitaires, euroscepticisme et submersion migratoire obligent.

Là où les communautés ethno-régionales pouvaient, il y a encore vingt ans, faire levier en vue de renverser les États, ceux-ci sont désormais temporairement réactivés dans l’objectif précis de faire taire toute velléité d’autonomie ou d’indépendance à leurs tumultueuses collectivités.

Le nouveau découpage régional issu de la loi NOTRe en France corrélé à l’instauration d’un jacobinisme intercommunal (obligeant nombre de communes à fusionner entre elles) illustrerait cette nouvelle orientation des élites euro-mondialistes. L’évaporation juridico-administrative des identités provinciales y est flagrante…

Autre hypothèse, il se peut que la fausse neutralité communautaire à l’égard du différend hispano-catalan ne soit finalement qu’un leurre. D’une part, il n’est pas impossible que les autorités de la Commission aient engagé avec le président de la Généralité de Catalogne, Carles Puigdemont, une diplomatie secrète permettant, au dernier moment, de jouer les bons offices si la tension entre Barcelone et Madrid devait s’exacerber. D’autre part, n’oublions pas le rôle des lobbys et, parmi eux, l’influente Union fédéraliste des communautés ethniques européennes (UFCE) ([1]) qui œuvre efficacement pour l’élimination des frontières politiques intérieures et l’agencement des régions européennes sur des bases ethno-linguistiques.

C’est ce qui fait craindre au mondialiste et atlantiste Thibaud Muzergues la menace possible « d’une balkanisation de l’Espagne », mais pas seulement, car « au-delà de la péninsule ibérique, on sait aussi que les indépendantistes écossais (qui jusque-là avaient joué le jeu constitutionnel au Royaume-Uni), mais aussi corses, bretons, nord italiens, bavarois, tyroliens, transylvaniens et autres, ont bien pris note de la stratégie catalane et comptent bien la reproduire si elle s’avère payante in fine » (Le Monde, 12 octobre).

Quoi qu’il en soit, dans ce genre d’affaires, l’intérêt des peuples passe toujours en dernier, sacrifié et instrumentalisé sur l’autel des idéologies comme des viles postures politiciennes.

Note

(1) Selon l’historien Eric Ferrand, l’UFCE « est l’héritière du Congrès des Nationalités de l’entre-deux-guerres (1925-1938) qui regroupait des associations défendant, dans le cadre de la Société des Nations, une conception ethnique des nations fondée sur le racisme biologique. Son objectif principal était le regroupement des minorités allemandes dans le Reich Grand Allemand. D’autres minorités nationales y trouvaient un cadre favorable d’expression et de revendication » (Quelle République pour le XXIe siècle ?, L’Harmattan, 2009).

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