3 juin 2017

Pour Ankara, l’Union européenne est incomplète sans la Turquie

Par Hans Joachim Froh

Le lundi 9 janvier 2017, continuant à jouer le chaud et le froid, la Turquie, en la personne du ministre turc des Affaires étrangères exhortait l’Union européenne à relancer le processus d’adhésion de la Turquie, estimant que le bloc « européen » resterait « incomplet » tant que son pays n’en ferait pas partie et ceci tout en donnant des leçons à Washington, sur des erreurs « répétitives ».

En 2016, la Turquie, en violation du droit international aérien abattait un avion militaire russe qui aurait violé son espace aérien, avant d’adresser ses excuses – sans citer le mot – à la Russie et sans clairement se rétracter.

Parlant à l’ouverture d’une conférence à Ankara réunissant les ambassadeurs turcs, toujours le 9 janvier, le ministre Mevlut Cavusoglu appelait l’UE à ouvrir de nouveaux chapitres dans les négociations d’accession de la Turquie « en levant les obstacles artificiels à l’adhésion de notre pays ». Il affirma aussi que la Turquie s’attendait à « une mise en œuvre immédiate de la libéralisation en matière de visas ». On peut se demander à quel titre ?… et arrivé à ce point, il n’est peut-être pas inutile de rappeler à Ankara, les obstacles réels qui s’opposent à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne : ils sont de deux ordres : les obstacles récents et les obstacles historiques, pour ne pas dire éternels.

Les obstacles actuels et récents à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne :

– la plupart des attentats en Turquie, de manière infondée et éhontée, sont attribués aux Kurdes de Turquie, quitte à nier l’évidence, la vengeance de l’état islamique et/ou à l’opposant Gülen, réfugié aux États-Unis ;

– lors d’un voyage à Strasbourg, fin 2016, en visite au Conseil de l’Europe, l’actuel président turc, n’a pas manqué de rappeler que les Turcs d’Europe devaient se considérer uniquement comme Turcs et leur interdisait de s’assimiler à leur patrie d’adoption, tout en rappelant qu’ils devaient se considérer « chez eux » dans les pays européens.

– Il y a encore peu, des proches du président Erdogan trafiquaient avec l’État islamique, Daech, en matière d‘achat de pétrole et de fourniture d’armes ; il y a quelques mois encore, la Turquie d’Erdogan exigeait le départ de Bachar-el-Assad, armait diverses factions infréquentables de ladite résistance syrienne, tout en étant un soutien discret et efficace de Daech, avant d’effectuer un virage à 180 degrés et d’être désormais en alliance avec la Russie et l’Iran sur le dossier syrien, comprenant que celui-ci lui échappait, tout en continuant à persécuter la population kurde de Turquie et de la Syrie voisine…

– la Turquie, moins que jamais, ne veut se résoudre à reconnaître le génocide arménien, tout en menaçant les pays qui le reconnaissent,

– depuis 1974, la Turquie occupe militairement une partie du territoire d’un État membre de l’Union européenne, le nord de Chypre, alors même qu’elle poursuit sa politique de peuplement éhontée de la partie chypriote turque, du nord de l’île, par l’apport de population d’Anatolie, désormais aussi au grand dam des Chypriotes turcs,

– Si la question de l’adhésion de la Turquie était posée aux États Membres de l’Union européenne, 9 sur 27 procéderaient par voie référendaire, alors que l’unanimité est requise de la part des États de l’UE, pour admettre un nouveau pays ; il y a fort à parier que l’adhésion de la Turquie serait rejetée.

On peut dès lors se demander si la prise de position du ministre turc des Affaires étrangères, ne vise pas tout simplement à déstabiliser un peu plus l’Union Européenne qui affronte une crise existentielle sans précédent, alors qu’il y a quelques mois encore, Monsieur Erdogan, considérait que l’adhésion à l’Union européenne n’était plus du tout une priorité de la Turquie et qu’il allait vraisemblablement soumettre cette question, à un vote de la population turque, désormais peu sensible à cette nécessité impérieuse d’une adhésion.

Le Ministres des Affaires étrangères turc exige que la question des visas soit levée, « permettant (ainsi) à ses ressortissants de voyager librement dans l’espace Schengen. Nous avons joué un rôle important dans le passé de l’Europe et nous allons le faire à l’avenir ». À l’évidence, la Turquie joua un rôle important dans l’histoire de l’Europe, en particulier par la multitude de conversions forcées, par les massacres et génocides, par ses conquêtes féroces et qui sont restées dans la mémoire des peuples européens ! Sans les janissaires, troupes d’élite de l’empire ottoman, composées dans leur immense majorité, de jeunes chrétiens convertis de force, jamais le grand Turc ne serait arrivé aux portes de Vienne.

Au pire, cet argument-alibi de dernière heure de la levée de la question des visas, pourrait permettre à Erdogan, de rouvrir les vannes de l’immigration illégale des réfugiés du Moyen-orient et d’Afrique, alors même que l’UE a commencé à payer pour que la Turquie les retienne.

– Envisager l’adhésion de la Turquie à l’UE, ne manquerait pas de poser très immédiatement et immanquablement la question de la représentativité de la Turquie au sein de l’Union européenne : en termes de majorité qualifiée au Conseil des ministres de l’UE, comme au sein du Parlement européen, qui peut oser imaginer un seul instant que la Turquie puisse avoir plus de voix que l’Allemagne, la France ou l’Italie, au Conseil des ministres de l’UE et plus de députés au Parlement européen, sans immédiatement se mettre à dos, sa population et ses pairs ?

– Si l’Europe paraît « incomplète » à Ankara, sans la Turquie, on peut remarquer que le respect des droits de l’homme à l’est du Bosphore est encore plus « incomplet » depuis le coup d’État avorté du 15 juillet 2016 en Turquie et la répression qui a suivi. Des crimes commandités par l’État islamique, de la tentative de coup d’état militaire (qui pose encore question pour certains), à la terrible répression qui s’abat sur les putschistes, les manifestants qui défendent la liberté d’expression, les journalistes emprisonnés, les juges, les fonctionnaires et les industriels évincés ou arrêtés… le compte n’y est plus.

Aux yeux de l’UE, la Turquie remplit donc moins que jamais les critères qui justifieraient l’exemption de visas Schengen pour ses ressortissants, alors que le pacte migratoire UE-Turquie conclu en mars 2016 prévoyait d’accélérer ce processus de libéralisation.

Le Parlement européen votait le 24 novembre 2016, une résolution – non contraignante – demandant le « gel provisoire » des négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE, ce que le président turc Recep Tayyip Erdogan a vivement dénoncé, brandissant la menace de laisser passer à nouveau les migrants vers l’Europe. La grande majorité des pays membres de l’UE se sont prononcés contre un tel « gel », mais « dans les circonstances actuelles, l’ouverture de nouveaux chapitres » dans les négociations d’adhésion « n’est pas envisagée », a souligné le 13 décembre la présidence du Conseil de l’UE. L’oecuménisme le dispute ici au politiquement correct et il est permis de s’interroger sur la « force » tranquille et la conviction de l’Union européenne.

Les obstacles historiques à l’adhésion de la Turquie :

– le bon sens permet de faire remarquer à Monsieur Cavusoglu, que l’organisation du continent européen serait encore plus « incomplète » sans la présence et la pleine participation, sous une forme ou sous une autre, de la Russie,

– Géographiquement, historiquement, culturellement, ethniquement, la Turquie au contraire de la Russie, n’appartient pas à l’Europe,

– Historiquement, la Turquie, des siècles durant, a été un ennemi brutal, idéologique, religieux et permanent de l’Europe, des peuples européens, des mœurs européennes : à titre d’exemple, le triste sort des des janissaires, les conversions forcées massives, le sort réservé aux Arméniens, est là pour le rappeler.

  1. Cavusoglu a en outre affirmé que la Turquie s’attendait à des meilleures relations avec les Etats-Unis après l’entrée en fonctions du président élu Donald Trump. Les relations entre les deux pays sont plombées depuis plusieurs mois par des désaccords sur les milices kurdes syriennes (YPG) qu’Ankara considère comme des groupes terroristes alors que Washington y voit un allié sur le terrain dans la lutte contre le groupe Etat islamique. « Nous croyons que les États-Unis ne vont pas continuer à commettre les même erreurs faites par le passé », a-t-il dit, en toute modestie […].

La question kurde, elle non plus ne pourra pas être éternellement évitée par les décideurs européens ; ce peuple de 35 millions de personnes, qui a payé un lourd tribut dans la lutte contre l’extrémisme musulman, protégé les minorités chrétiennes et yazidies, mérite-t-il de devenir une nation ? Poser la question c’est déjà largement y répondre. Il n’est pas inutile non plus de rappeler qu’Erdogan et Daech ont les mêmes ennemis héréditaires : les chiites et les Kurdes.

Enfin, si besoin était, rappelons que lors du récent vote des Turcs sur le renforcement des pouvoirs – déjà exorbitants – du président Erdogan, les Ottomans de l’intérieur n’ont pas donné de majorité de voix à l’actuel dirigeant. En revanche, les Turcs de l’étranger l’ont massivement soutenu et permis sa victoire au referendum. Plus de 76 % de voix en Belgique, entre 69 et 75 % de voix en France et en Allemagne. Ceci devrait interroger les thuriféraires d’une « vaste et immuable hospitalité européenne », dans la perspective de cette guerre civile continentale qui vient.

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Philippe Randa,
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