29 novembre 2025

Vive la guerre !

Par Philippe Joutier

1)  Clemenceau toujours provocateur affirmait « La guerre est une chose trop sérieuse pour la confier à des militaires. »

L’excellent général Mandon nous en fait une magistrale démonstration, qui déclare sans sourciller : « Il faut accepter de perdre nos enfants. »

Le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte considère également que l ’Europe doit se préparer à la guerre. Pourquoi ? Pour ce conflit avec la Russie que toute l’Europe semble réclamer ? Mais c’est vrai au fond, pourquoi s’en priver ? Après tout, comme général, Fabien Mandon ne risque pas grand-chose. Tiens justement, regardons les chiffres :

Ire Guerre mondiale : côté français, pour 1,4 million de tués, sept généraux dont deux de cause indirecte, quinze pour la IIe Guerre mondiale, campagne de France 1940 ou Afrique du Nord. Aucun au 21 -ème siècle.

Proportion : Moins de 0,001 % des morts totaux.

Côté Américains, trois généraux tués pendant la seconde guerre avec 416 000 morts militaires américains, cinq entre la Corée et le Vietnam, aucun en Afghanistan, parmi les 4 500 morts (première intervention), aucun en Irak sur 2400 tués

Proportion : ~0,005 % des morts totaux.

Chez les Allemands davantage de zèle : estimation de cent quarante à cent cinquante généraux tombés lors des deux guerres mondiales pour environ 4,5 millions tués. Bien sûr on ne compte pas les civils.

Au total les braves généraux représentent 0,002 % des tués au combat. Sur 10 millions de morts cumulés pour les deux guerres mondiales, moins de 200 généraux l’ont été en première ligne. Soit 1 général pour 50 000 soldats. Au 21e siècle, le chiffre tombe à zéro. La conclusion est implacable : Les généraux ne sont que 0,1-1 % des effectifs, mais leur taux de mortalité est 50-100 fois inférieur à celui des troupes. Non qu’ils soient lâches, mais eux sont à l’abri ! Ils survivent plutôt bien aux actions qu’ils animent ! Les élites commandent depuis l’arrière tandis que les troupes absorbent les risques. Les décideurs de l’offensive sont aussi ceux qui en subissent le moins les conséquences physiques. On parle de guerre asymétrique, mais l’organisation militaire est elle-même moralement asymétrique : ceux qui appellent au sacrifice des autres ne le subissent pas. Et quand les militaires forcent la main aux politiques la guerre n’est jamais joyeuse. En 1914, Joffre pousse à l’escalade et s’agace de la démocratie qui freine la marche à la guerre avec à la clé la récupération de l’Alsace et de la Lorraine. Côté allemand Moltke, remplacé par Falkenhayn après l’échec de la bataille de la Marne s’attachera à verrouiller toutes options diplomatiques afin d’obtenir la certitude de la guerre.

En Asie l’armée du Guandong, incontrôlable, organise de sa propre initiative l’incident de Mukden et occupe la Mandchourie, neutralisant toutes les options diplomatiques et entrainant le japon dans la guerre mondiale. Des historiens comme Edward Drea (Japan’s Imperial Army) y voient la cause du militarisme débridé du Japon le poussant à une guerre qu’il ne pouvait gagner.

Plus récemment avec la guerre de Corée (1950-1953) Le général MacArthur enrage parce que Truman lui refuse des frappes nucléaires sur la Chine. Pour les guerres suivantes, Vietnam, Irak, Afghanistan, les généraux multiplieront les rapports et les décomptes truqués pour systématiquement pousser à l’escalade affirmant chaque fois que la victoire était à portée de la main. Encore quelques morts de plus et on y sera !

Sur la ligne de feu, la pression du moment oblige à lâcher la bride à des généraux tout-puissants seuls à décider sans la moindre retenue des opérations. Ratées, elles deviennent grevées de pertes humaines extravagantes, mais le responsable n’est jamais sanctionné et bénéficie d’une large Immunité juridique, d’une aura admirative et du rajout de décorations proportionnelles au nombre de morts. Quelques exemples :

En 1916, : Haig parle de résultats « satisfaisants » immédiatement après une bataille ayant fait plus d’un million de pertes cumulées (alliés et allemands), dont 420 000 Britanniques. Remarquons au passage que ce traineur de sabre content de lui, à sa statue à Montreuil-sur-Mer.

Au passage, soulignons ce mépris, comparable à celui de Nivelle, mais à à l’opposé de la vision de Pétain qui en 1916, trouve une armée au bord de l’effondrement. Pétain ne considère pas les pertes comme un « coût normal de l’offensive ». Pour lui la vie humaine n’est pas une variable négligeable. Attentifs à la vie de ses hommes il visite le front, parle aux soldats, améliore le ravitaillement instaure la rotation systématique des unités. Rien à voir avec Nivelle un boucher arrogant imbus de lui-même et persuadé qu’il est l’homme de la situation. Pour son offensive du chemin des dames en 1917 il promet au gouvernement une victoire « totale » en 48 heures avec des pertes minimes. Pour lui le soldat est du consommable. Environ 187 000 soldats français mis hors de combat en quelques semaines dont 30 000 morts dans les premiers jours. Nivelle n’admet pas son échec. Ce qui va conduire aux mutineries du printemps 1917 lorsque les soldats font la grève du sacrifice et refusent de remonter à l’abattoir pour satisfaire la vanité d’un homme. Là encore ce sera Pétain qui apaisera la situation réduisant les 554 condamnations à mort à 49 exécutions effectives.

2)  Revenons à la situation actuelle et aux augures géopolitiques. Cette guerre annoncée que tout le monde militaro industriel dénonce avec gourmandise pour mieux la promouvoir, qui la souhaite finalement ?

Les analystes de l’OTAN écrivaient en 1991 : « Moscou ne manquerait pas de considérer comme une provocation intolérable toute tentative de repousser la frontière de l’OTAN jusqu’à la Bug – ce qui aurait pour effet de renforcer la position du camp des réactionnaires en Union soviétique » (https://www.nato.int/docu/revue/1991/9102-03.htm).

À la décharge de l’Ukraine il convient de rappeler les accords de Budapest de 1994 par lesquels la Russie avait garanti l’intégrité territoriale de l’Ukraine en échange de son désarmement nucléaire. Hélas, poussé par les Etats-Unis pour lesquels l’Otan est un magnifique marché militaire qui permet la main mise sur l’Europe, celle-ci a violé les accords passés avec Gorbatchev qui lui garantissaient de ne pas étendre l’Otan en contrepartie de la réunification allemande. Depuis la chute du mur l’Otan connaitra six vagues d’expansion : 1999 Pologne, Hongrie, Tchéquie ; 2004 Estonie, Lettonie, Lituanie, Slovaquie, Slovénie, Roumanie, Bulgarie 2009 Croatie, Albanie ; 2017Monténégro ; 2020 Macédoine du Nord ;2023–2024 Finlande, Suède. La réponse de Poutine qui n’est pas un enfant de cœur à ce bellicisme qui enserre la Russie, sera le réarmement. Il coïncide avec les deux premières extensions majeures (1999 et surtout 2004), que Moscou interprète comme une menace directe. La demande de l’Ukraine marquera le coup d’arrêt avec Zelensky qui ne se résout pas à abandonner la Crimée et multipliera ses demandes pour l’adhésion de l’Ukraine à l’Otan inscrite dans la constitution de 1919 et relayée dans ses déclarations : Au sommet de l’OTAN à Madrid en juin 2022, à Vilnius en 2023, réitérées à CNN en février 2024, puis en mars 2024 au Parlement européen et en juin 2024 à Washington.Mais au-delà, la Russie a-t-elle réellement les moyens d’une offensive conventionnelle en Europe ?A court terme certainement pas. Un pays qui la souhaite, se prépare à la guerre. Or, en 2010 son budget militaire était même inférieur à celui de la France. (Sources : SIPRI, institut national de recherches sur la Paix de Stockholm). Quant à l’efficacité de l’armée fédérale, l’Ukraine s’avère finalement capable de lui résister depuis bientôt quatre ans. Pour les moyens humains, la Russie qui souffre d’une grande crise démographique, doit faire appel à l’aide de la Corée du Nord et à ses supplétifs pour compenser les pertes humaines. Le PIB russe par habitant s’effondre depuis 2013.

Et ses matériels ? Selon le décompte du site de renseignements Oryx (oryxspioenkop ) au12 juin 2025 : 22 090 unités d’équipement russe étaient visuellement hors service dont 4 049 chars. Des images satellite montrent que certains dépôts d’équipement russes n’ont plus qu’environ 46 % des chars, 42 % des véhicule de combat d’infanterie (IFV) et 49 % des véhicules de transport de troupes (APC) par rapport au début de la guerre, et pas nécessairement opérationnels. Au 31 janvier 2025, la Russie aurait perdu plus de 50 % de son équipement d’avant-2022, selon les données d’Oryx. Interrogé par The Economist, Pavel Luzin, expert en capacité militaire russe au Centre d’analyse de la politique européenne, estime que la Russie ne peut construire que 30 chars neufs par an et manque d’équipements modernes pour les équiper. En 2024 le budget du Pentagone est de quatre fois plus que la Chine et de huit fois plus que la Russie. Comme le souligne Florent Parmentier, enseignant à Sciences Po et cofondateur du blog Eurasia Prospective. Les Russes n’ont donc rien à gagner d’une autre guerre et n’ont possiblement pas les moyens (ni financiers ni militaires) de la mener.

« Quand on voit les coûts de la guerre et des sanctions qui ont eu des effets réels sur l’économie russe, on peut douter qu’une autre guerre soit la priorité aujourd’hui de Vladimir Poutine. »

Enfin les gens nés autour des années cinquante pourraient utilement rappeler au général Fabien Mandon né en 1969 et accessoirement au président né en 1977 que l’Europe fut confrontée pendant la guerre froide à des risques de guerre autrement plus angoissants et bien plus probables. C’était le jeu de qui pisse le plus loin avec la course à l’armement (528 explosions nucléaires atmosphériques entre 1945 et 1980) c’était l’époque de l’Union Soviétique avec Staline pour qui tout problème était simple à résoudre, suffisait d’en liquider les instaurateurs. C’était l’époque des crises et tous ceux qui étaient dotés de la bombe avaient le doigt sur le bouton : Enumération :

Guerre de Corée (1950-1953) soutenue par Staline et Mao ; Crise de Berlin (1961) américains et Soviétiques massent des tanks à Checkpoint Charlie. . Crise des Missiles de Cuba (1962) Le monde est au bord de la guerre nucléaire pendant 13 jours, avec les Etats-Unis en alerte DEFCON 2. Crise de la Ligne de Contrôle en 1971 (Guerre indo-pakistanaise) L’URSS soutient l’Inde ; les USA le Pakistan. Le monde est à deux doigts d’une confrontation entre flottes soviétique et US. Crise d’Able Archer 83 (1983) le simulacre organisée par l’OTAN d’une attaque nucléaire contre l’URSS est tellement réaliste que Moscou croit à une guerre imminente, met ses forces en alerte maximale et prépare une contre-attaque nucléaire ! En conclusion, si vis pacem para bellum, d’accord, mais n’oublions pas Paul Valery qui écrivait : « La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas. »

Sources

– Site Oryx / Oryxspioenkop état des pertes russes en matériel militaire

– Jalons et évolution des dépenses militaires russes : rapports SIPRI / World Bank / articles récents (SIPRI 2022, rapports Reuters/Guardian 2024 sur hausse des dépense

Ouvrages historiques :

  • Ouvrages d’Antony Beevor
  • Stéphane Audoin-Rouzeau & Annette Becker, 14–18 : Retrouver la Guerre, Gallimard, 2000.

— Analyse fine de la structure du commandement, exposition différenciée aux risques.

  • Guy Pedroncini, Les Mutineries de 1917, PUF, 1967.

— Donne de nombreuses données sur pertes par niveaux hiérarchiques.

  • André Loez, 14–18. Les Refus de la Guerre, Gallimard, 2010.

— Contexte sur la distance entre état-major et troupes.

  • Marc Ferro, La Grande Guerre, Gallimard, 1990.

— Référence sur le rôle des généraux au front et leur relative protection.

Sources militaires/institutionnelles :

  • Service Historique de la Défense (SHD), Vincennes — séries 16 N et 13 N.

— Dossiers individuels d’officiers généraux morts en service.

  • Ministère des Armées, Base Mémoire des Hommes

— Donne les dossiers numériques « Morts pour la France », y compris officiers généraux.

États-Unis – WWII, Vietnam, conflits récents

Ouvrages / monographies

  • David T. Zabecki, American Military History, Routledge, 2019.

— Étude quantitative des pertes d’officiers par grade.

  • John Keegan, The Face of Battle, Penguin Books, 1976.

— Compare l’expérience du combat des commandants et des soldats.

  • Richard B. Frank, Guadalcanal, Random House, 1990.

— Détails sur les pertes d’officiers US, dont plusieurs généraux de division.

Articles spécialisés :

  • Williamson Murray, “The Doctrine of Command in the U.S. Army”, Journal of Military History.

— Analyse pourquoi les généraux US sont rarement exposés.

  • Thomas E. Ricks, “General Officer Careers and Promotions in the U.S. Army”, Foreign Affairs, 2007.

— Évoque parfois les pertes historiques et les raisons de la faible exposition des généraux.

Allemagne – Wehrmacht et commandement

Ouvrages académiques

  • Rolf-Dieter Müller & Hans Umbreit, Germany and the Second World War (10 vol.), Oxford University Press.

— Série officielle de référence. Plusieurs volumes détaillent les pertes d’officiers supérieurs.

  • Geoffrey Megargee, Inside Hitler’s High Command, University Press of Kansas, 2000.

— Dresse une cartographie complète des généraux tués, blessés ou relevés.

  • Wolfram Wette, The Wehrmacht : History, Myth, Reality, Harvard University Press, 2006.

— Données sur l’exposition au feu des généraux allemands.

Travaux comparatifs sur les pertes par grade

  • Samuel Stouffer, The American Soldier (4 vol.), Princeton University Press, 1949.

— Étude sociologique majeure montrant comment les risques varient drastiquement selon le grade.

  • Allan R. Millett & Williamson Murray, Military Effectiveness, Cambridge University Press.

— Contient des chapitres comparant les structures de commandement France / Allemagne / US et leurs pertes.

  • Martin van Creveld, Command in War, Harvard University Press, 1985.

— Explication structurée : plus le commandement monte en grade, plus la distance physique et informationnelle au front augmente → mortalité chute.

Articles de revues militaires spécialisées :

  • Revue Historique des Armées (RHA)

Plusieurs numéros contiennent :

— statistiques de pertes d’officiers ;

— analyses du commandement en 1914–18 et 1939–45.

  • Journal of Military History

— Études comparées sur les pertes d’officiers supérieurs (notamment US et allemands).

  • War in History

— Articles sur la mortalité des officiers britanniques et français (utile pour comparer).

Ouvrages synthétiques sur la sociologie de l’armée et les risques

  • Michel Goya, Sous le Feu, Tallandier, 2014.

— Très bon chapitre expliquant pourquoi les risques varient selon le niveau hiérarchique.

  • Edward Shils & Morris Janowitz, “Cohesion and Disintegration in the Wehrmacht”, Public Opinion Quarterly, 1948.

— Analyse des rôles de commandement et exposition au danger.

EuroLibertés : toujours mieux vous ré-informer … GRÂCE À VOUS !

Ne financez pas le système ! Financez EuroLibertés !

EuroLibertés ré-informe parce qu’EuroLibertés est un média qui ne dépend ni du Système, ni des banques, ni des lobbies et qui est dégagé de tout politiquement correct.

Fort d’une audience grandissante avec 60 000 visiteurs uniques par mois, EuroLibertés est un acteur incontournable de dissection des politiques européennes menées dans les États européens membres ou non de l’Union européenne.

Ne bénéficiant d’aucune subvention, à la différence des médias du système, et intégralement animé par des bénévoles, EuroLibertés a néanmoins un coût qui englobe les frais de création et d’administration du site, les mailings de promotion et enfin les déplacements indispensables pour la réalisation d’interviews.

EuroLibertés est un organe de presse d’intérêt général. Chaque don ouvre droit à une déduction fiscale à hauteur de 66 %. À titre d’exemple, un don de 100 euros offre une déduction fiscale de 66 euros. Ainsi, votre don ne vous coûte en réalité que 34 euros.

Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertés.

Quatre solutions pour nous soutenir :

1 : Faire un don par paypal (paiement sécurisé SSL)

Sur le site EuroLibertés (www.eurolibertes.com), en cliquant, vous serez alors redirigé vers le site de paiement en ligne PayPal. Transaction 100 % sécurisée.
 

2 : Faire un don par chèque bancaire à l’ordre d’EuroLibertés

à retourner à : EuroLibertés
BP 400 35 – 94271 Le Kremlin-Bicêtre cedex – France

Partager :