7 décembre 2018

Oswald Spengler ou les voies historiques du Grand Épuisement

Par Aristide Leucate

Figure importante, sinon imposante, du courant de la Révolution conservatrice allemande de l’Allemagne weimarienne d’entre-deux-guerres (encore que le sociologue allemand Stephen Breuer conteste vigoureusement l’usage de ce syntagme taxinomique, que, pour notre part, nous sommes bien contraints de conserver, à défaut d’autre appellation plus pertinente), Oswald Spengler est demeuré célèbre pour son monumental Déclin de l’Occident (sous-titré Esquisse d’une morphologie de l’histoire universelle) publié en 1918.

Oswald Spengler.

Oswald Spengler.

Il fut le théoricien du « déclin » (« Untergang »), entendu dans son fameux essai, non pas (seulement) comme crépuscule ou terme, mais aussi comme maturation, voire plus précisément, comme « réalisation » ou, selon une approche plus affinée, comme « accomplissement », voire comme « achèvement ». Nous pensons que Spengler a élaboré une vision anthropologique des peuples et de leur histoire sous un angle foncièrement réaliste – que d’aucuns ont pris ou tiendraient encore pour du pessimisme.

En ce sens, il est un antimoderne récusant toute approche « progressiste » et linéaire de l’histoire du monde. Pour Spengler, chaque culture est le reflet de son « âme » propre et profonde. Elle est l’idiosyncrasie fondamentale par excellence, l’esprit secret qui travaille les peuples depuis leur naissance. De ce fait, toutes les cultures sont irréductibles les unes aux autres car cette « âme » ou « Volkgheist » s’analyse comme l’instinct naturel et populaire d’une nation : « Une culture naît au moment où une grande âme se réveille », écrit-il dans Le Déclin.

Il invente alors une méthode spécifique d’appréhension de l’histoire du monde, « le tact physionomique », soit la morphologie comparée des formes historiques des cultures, quelles que soient les cultures envisagées. Cela lui permet de forger une grille de lecture structuraliste de l’histoire des peuples, laissant de côté toutes leurs éventuelles similitudes, pour dégager les lois communes qui régissent leur développement. Il en conclut, dès lors, que toutes les cultures sont vouées à mourir, la civilisation constituant le stade ultime de leur décomposition organique : « il y a une croissance et une vieillesse des cultures, des peuples, des pins, des fleurs, des branches, des feuilles, jeunes et vieux. […] Chaque culture a ses possibilités d’expressions nouvelles qui germent, mûrissent, se fanent et disparaissent sans retour ».

À rebours de la téléologie linéaire hégélienne du « sens de l’histoire », Spengler en tient pour une entéléchie de la fin de l’histoire singulière des cultures – que l’on ne saurait nullement interpréter comme la finis historiae d’un Francis Fukuyama qui considérait que l’avènement mondial de la démocratie libérale impliquerait l’uniformisation des civilisations dans une sorte de creuset homogène régi par les États-Unis, les droits de l’homme et le Marché : « la culture meurt quand l’âme a réalisé la somme entière de ses possibilités sous la forme de peuples, de langues, de doctrines religieuses, d’arts, d’États, de sciences ». Ce faisant, lorsque « la quantité totale des possibilités intérieures s’est réalisée au-dehors, la culture se fige brusquement, elle meurt, son sang coule, ses forces se brisent – elle devient civilisation ».

Mais une civilisation, à la manière d’un astre mort, continue de darder ses derniers feux. Spengler décrit ces ultimes éclats de la civilisation comme étant ceux de l’impérialisme, « symbole typique de la fin », parce qu’« impérialisme est civilisation pure ». Et de bien distinguer les deux états, juvéniles (la culture) et sénescents (la civilisation) : « l’homme cultivé a son énergie en dedans, le civilisé en dehors ».

Pour Spengler, lors même que les villes ont été les berceaux originels des cultures, elles deviennent aujourd’hui leur tombeau. Les bourgeois des villes, ont substitué à l’antique raffinement des relations, la rationalisation et l’esprit de calcul. Ils se sont affranchis des traditions d’antan n’étant plus guidés que par l’argent : « la ville dirige l’histoire économique en remplaçant les valeurs primaires rurales, impossibles à séparer de la vie et de la pensée paysannes, par le concept d’argent ». Partant, la civilisation des « villes mondiales » a fait entrer l’homme cultivé – désormais civilisé – dans un processus de déréalisation empruntant, tout à la fois, à la déréliction nietzschéenne et à la réification consumériste décrite par Jean Baudrillard dans Le Système des objets.

Ainsi que l’observait Alain de Benoist, à la suite de Theodor Adorno, « Spengler a […] été l’un des premiers à formuler des inquiétudes qui ressurgissent aujourd’hui de toutes parts. Sa critique de la ‘‘civilisation’’ comme phase terminale de la culture […] témoigne de son opposition résolue à une société caractérisée par la consommation et le spectacle, l’hypertrophie urbaine, le quantativisme, la croissance sans limites, la prédominance des valeurs marchandes ».

Penseur anathématisé parce que bien souvent incompris, Spengler apparaît comme la vigie prophétique d’une civilisation – la nôtre – en perdition. Il offre une réflexion intemporelle – et forcément très actuelle – sur le naufrage guettant toute culture qui – par lassitude d’elle-même ou orgueil incontinent –, avec l’aide d’une technique insuffisamment maîtrisée, s’aventurerait dans les royaumes sombres et désenchanteurs de la démesure. De Benoist note encore que « l’avenir de l’Occident, dit Spengler, c’est la pensée organisatrice dévorant la réalité organique, l’obsession du rendement épuisant le monde, la dégradation de la volonté de dépassement de soi en productivisme effréné, l’extension du nivellement égalitaire et de la dictature de l’argent, le triomphe de l’utilitarisme et de l’égoïsme individuel, enfin l’asservissement de l’opinion et l’aliénation des consciences par la diffusion de standards de référence tirant toujours plus les esprits vers le plus spectaculaire, le plus superficiel et le plus bas ».

On s’interroge : qui, excepté les esclaves, ont envie de vivre dans un tel monde ?

Dictionnaire du Grand Épuisement français et européen, Aristide Leucate, Éd. Dualpha, 398 pages, 33 euros. Pour commander ce livre, cliquez ici.

 Dictionnaire du Grand Épuisement français et européen, Aristide Leucate (Éd. Dualpha).


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