27 juillet 2026

À la découverte d’Agatha Christie

Par Fabrice Dutilleul

(article écrit sans recours à l’Intelligence artificielle)

Entretien avec Camille Gallic qui vient de publier en co-éditions Déterna & Synthèse nationale, dans la collection « Bio », dirigée par Francis Bergeron & David Gattegno Agatha Christie – une amie pour la vie

(Propos recueillis par Fabrice Dutilleul)

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à Agatha Christie, dont on célèbre cette année le cinquantenaire de la mort, vous qui semblez avoir toujours vécu pour et par la politique ?

Un peu par hasard. Après un quasi-demi-siècle passés à Rivarol, dont 27 ans à la tête de cet hebdo pour lequel je pondais non seulement les éditos mais des colonnes d’échos et des articles signés Lorne ou Langlois avec pour principale récompense une avalanche de procès (tous perdus sauf un) pour mal-pensance, j’étais lessivée, physiquement et mentalement. Mais on épuise vite les charmes de la retraite. Je trouvai dans une brocante l’Autobiographie d’Agatha Christie, que j’aimais bien depuis l’adolescence. Ce fut le déclic. Il y avait là quelque chose à creuser.

Du coup, j’ai acheté tous ses romans, mais en anglais cette fois. Et plus je progressais dans ma lecture, plus je constatais qu’au-delà de l’abondante production de « l’auteur le plus lu au monde », c’est la femme qui méritait d’être mieux connue. Une femme entière en même temps que gaie, primesautière et même capable d’autodérision, fidèle à sa gens, à ses principes et à sa foi anglicane. Ce qui l’incitait par exemple à financer avec ses droits d’auteur les vitraux de ses églises préférées mais ne l’empêcha pas de cosigner avec une centaine de personnalités catholiques, dont Graham Greene, une supplique au pape Paul VI pour demander le maintien du rite tridentin dans les églises catholiques britanniques qui le souhaitaient. Ce vœu, partiellement exaucé, porte pour la postérité le nom d’Indult Agatha Christie. De même, souvent moqué par Agatha pour ses manies (son rejet des meubles arrondis, ses exigences culinaires, le soin de sa moustache), Hercule Poirot n’est jamais ridiculisé dans sa foi catholique, pourtant affichée. 

Votre intérêt vient-il aussi de votre admiration pour son œuvre ?

Oui car, surtout en anglais du moins, sa langue est à la fois fluide, simple et très littéraire. On voit que, bien que jamais scolarisée sauf une année de finishing school à Paris pour jeunes filles bien nées, elle s’est nourrie de bonnes lectures… Du reste, nombre de ses titres sont inspirés de vers de Shakespeare, de Wordsworth ou de Keats.

En outre, son œuvre est très diverse : polars évidemment parmi lesquels certains très noirs (La Maison biscornue) et quelques-uns légers, voire humoristiques (Le Secret de Chimneys), nouvelles, mais aussi romans psychologiques signés Mary Westmacott, où elle se dévoile un peu, pièces de théâtre dont la fameuse Souricière, jouée à Londres depuis 1952 sans discontinuer.  Son imagination est sans limites… Ainsi que la puissance de travail de celle qui se rêvait à l’origine concertiste, même si cela se sent rarement à la lecture.

Elle avoue ainsi détester Le Train bleu (qui se passe sur la Côte d’Azur), écrit « pour gagner de l’argent », ce qu’elle fait, pendant que son mari, le colonel Archibald Christie, veut divorcer. Crise conjugale qui entraîne sa mystérieuse disparition due, comme j’en hasarde l’hypothèse dans mon livre, à une « syncope du souvenir ». Telle celle qui frappa Maurice Bardèche après l’exécution de Robert Brasillach le 6 février 1945. Les symptômes tels que les dépeignait Bardèche sont identiques.

Sans doute avez-vous été attirée aussi par les valeurs jugées « réactionnaires » qu’on décèle dans ses romans ?

Ce sont bien sûr ces valeurs qui me l’ont rendue encore plus attachante. Elle déplore la libération des mœurs, « l’omniprésence du sexe dans la presse et la littérature ou à l’écran » ou encore l’éducation trop permissive des enfants, tous « progrès » qui ne peuvent mener qu’à des catastrophes, le règne croissant du Capital (Money, with a big M, écrit-elle dans Le Chat et les pigeons) et des nouveaux riches, la perte de consciente civique et morale. Y compris chez de parfaits gentlemen et même de ladies se transformant en tueurs cyniques (A.BC contre Poirot, L’Heure zéro ou À l’hôtel Beltram).

De même fustige-t-elle l’indulgence témoignée aux criminels, professant dans son Autobiographie que l’auteur de romans policiers doit éprouver « une passion qui aide à sauver l’innocence. Cela m’effraie de voir que plus personne ne semble se soucier de l’innocent. » De fait, je ne vois qu’un roman dans son œuvre où le coupable s’en tire, L’Homme au complet marron situé en Rhodésie. Elle y décrit l’Afrique comme un « pays d’enfants géants, grande, simple et primitive et pourtant si cruelle ». La fin de la Rhodésie et l’avènement du Zimbabwe avec la chasse aux Blancs et la guerre civile entre Shonas et Matabélés qui suivirent lui ont donné raison. Et justifié son dégoût des femmes politiques dont elle condamne l’arrivisme, puisque c’est Margaret Thatcher enfin Premier ministre (conservateur) de Sa Majesté qui, à peine promue et foin des promesses, abandonna les « Rhoodies » à leur triste sort.

Bien entendu, ces positions valurent à la romancière beaucoup d’ennemis. L’auteur et critique Christopher Hitchens, que je cite, la traitait de « dinosaure » et écrivait que lors d’un dîner avec Agatha et son mari l’archéologue Max Mallowan, « la saveur antisémite de la conversation ne pouvait être ignorée ou excusée par la lourdeur de l’humour et un préjugé générationnel ».

Comme le disait De Gaulle à propos de l’Angleterre, la mère de Poirot et de Miss Marple était « insulaire et maritime ». Et comme Jules Verne ainsi que l’a établi le cher Ghislain de Diesbach, elle pratique la hiérarchie des races. Financiers ou antiquaires (La Maison du péril), les juifs épinglés pour l’étalage de leur fortune, leurs « lèvres lippues » ou leur « amour du lucre qui les perdra » (Le Couteau sur la nuque), etc. mais aucun n’est un meurtrier. Aucun assassin non plus parmi les Arabes (Le Chat et les pigeons), les Balkaniques ou les Asiatiques (Pension Vanilos) . Si elle est plutôt indulgente pour les Français (Mort dans les nuages), peut-être parce que sa chère gouvernante était Béarnaise, elle l’est moins à l’encontre des autres Latins, des Irlandais et même des Américains si rustres, bien que son père fût new-yorkais — de souche anglaise, il est vrai.

Quant aux Allemands, y compris néo-nazis (Meurtre à Frankfort, où elle décrit des jeunes gens « extrêmement beaux » et « chantant admirablement »), elle éprouve à leur égard une indéniable fascination-répulsion. Comme d’ailleurs à l’époque beaucoup de Britanniques de bonne lignée … Ce qui n’empêche pas l’un de ses personnages favoris, Thomas Beresford, ancien combattant de 14-18, de traiter les Allemands de « Huns » (Boches) dans les romans qu’elle a consacrés (Mr Brown, par exemple) au couple aventureux que Thomas forme avec son épouse Tuppence.

Qu’est-ce qui explique son succès mondial ? Les multiples adaptations au cinéma ou pour la télévision y sont-elles pour beaucoup ?

Évidemment, bien qu’elle les ait généralement détestées, toute adaptation lui étant « une torture », avoue-t-elle, car les acteurs ne ressemblaient pas aux personnages qu’elle avait imaginés, et les scénarios divergeaient de ses romans, avec des scènes trop brutales ou trop osées. Dans Mrs McGinty est morte, elle exprime d’ailleurs ce rejet par la voix de son double parodique et très drôle, la romancière Ariadne Oliver. Et elle aurait été horrifiée par l’aseptisation actuelle de ses livres, trop souvent débarrassés de leurs scories sulfureuses avec l’assentiment empressé de son petit-fils et surtout héritier, Mathew Prichard.

 Y a-t-il des auteurs contemporains d’Agatha Christies ou actuels qu’on pourrait sinon comparer, du moins considérer comme ses héritiers… (ou héritières, of course !) ?

Surtout pas l’universitaire Sophie Hannah, dont Prichard a accepté (Money with a big M !) qu’elle ressuscite Poirot ! Les caractères sont faux, l’intrigue filandreuse, le style platissime. A fuir ! Et ne vaut guère mieux M.C. Beaton, qui s’inscrit ouvertement dans le sillage de Christie avec pour héroïne Agatha Raisin dans de nombreux livres à succès. Tellement à la mode, les Scandinaves ne me passionnent pas, non plus que la Française Fred Vargas.

Je conseillerais plutôt les Anglaises P. D. James (dont le dernier livre parut en 2011) et Caroline Graham, créatrice de l’inspecteur Tom Barnaby. Elle a de la patte, construit des intrigues solides menées avec un humour très british et des caractères bien campés, et sa vision de notre société est également critique (il y a un inénarrable prof de gauche dans l’un de ses romans). Mais elle n’a écrit que sept livres (éd. Pygmalion), contrairement à ce que pourraient penser les téléspectateurs abreuvés d’épisodes Barnaby. D’ailleurs assez fidèles, jusqu’à ce que l’exigence de « diversité » s’en mêle là aussi.

Sans doute à la demande des éditeurs — à l’exception notable d’Auda Isarn dont la collection policière Le Lys noir dirigée par Francis Bergeron et Pierre Gillieth et dont le héros récurrent est Le Hussard tenant la librairie « Les Décombres » —, le défaut des auteurs actuels de polars est l’obésité de leurs bouquins : autour de 500 pages, avec des développements oiseux pour meubler. Je m’efforce de lire en ce moment The Silkworm, Le Ver à soie (576 pages bien serrées, d’un certain. Robert Galbraith dont Wikipédia m’apprend par qu’il n’est autre que J. K. Rowlins, à qui l’on doit la série des Harry Potter). Là où Christie décrivait en cinq lignes un repas gastronomique du fin gourmet Poirot, il faut au héros du roman une page et demie pour mastiquer son burger-frites dans un bouiboui. Insupportable, mais idéal pour s’endormir, alors que la douce mais si perspicace Miss Marple vous tient en haleine.

Agatha Christie – une amie pour la vie par Camille Galic, coéditions Synthèse nationale-Déterna, collection « BIO », dirigée par Francis Bergeron et David Gattegno, 168 pages avec index et iconographie, 20 €. Pour commander ce livre, cliquez ici.

Agatha Christie – une amie pour la vie par Camille Galic, coéditions Synthèse nationale-Déterna, collection « BIO », dirigée par Francis Bergeron et David Gattegno,168 pages avec index et iconographie, 20 €.

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