Le paradoxe de l’âge intérieur : quand les jeunes vieillissent trop vite les anciens restent éternels
« La tragédie de la vieillesse n’est pas que l’on devient vieux, mais que l’on reste jeune », écrivait Oscar Wilde (1854-1900) dans Le portrait de Dorian Gray (1890).
L’écrivain veut dire par cette phrase que l’esprit, le désir et la curiosité restent souvent intacts à quatre-vingts ans, créant un décalage douloureux avec l’enveloppe physique.
L’écrivain anglais observait avec une certaine ironie que la jeunesse dorée de son époque était souvent blasée, fatiguée, cynique (donc vieille d’esprit), tandis que certains dandys mûrs conservaient une curiosité intellectuelle et une énergie débordante.
Qui n’a jamais ressenti ce décalage saisissant en observant son entourage ?
D’un côté, un jeune de vingt ans dont la posture, le regard désabusé et le manque d’élan laissent déjà deviner, comme par transparence, le vieillard rigide qu’il deviendra. De l’autre, un octogénaire dont l’esprit pétille, dont la curiosité reste insatiable, et qui dégage une impression de jeunesse que le temps n’a pas prise.
Gaston Bachelard (1884-1962) dans la « poétique de la rêverie » écrit : « Il y a des êtres qui naissent sérieux et qui, dès leur jeunesse, s’enferment dans des certitudes d’adultes. Ils ont perdu le sens du songe. En refusant la rêverie, ils se coupent de leur leur propre jeunesse et commencent à vieillir avant l’âge ».
L’âge n’est pas une fatalité chronologique, mais une disposition de l’âme et de l’esprit.
Il est parfois troublant de voir chez certains jeunes adultes une absence de cette sève qui caractérise le printemps de la vie. Ces jeunes ont déjà des avis arrêtés sur tout, refusent la nuance et se complaisent dans des habitudes immuables. Rien ne les émerveille, rien ne les révolte vraiment. Ils subissent le quotidien avec une passivité que l’on attribue d’ordinaire à la lassitude de la fin de vie. Le manque d’élan, une lourdeur dans le quotidien, les font penser déjà à des êtres totalement fossilisés.
Ce phénomène souvent accentué par le cynisme de notre époque ou le confort passif, montre que l’on peut entrer en sénescence psychologique bien avant d’avoir des cheveux blancs.
À l’inverse, nous croisons tous ces êtres magnifiques que le temps ride mais ne vieillit pas. Ils traversent les âges avec une légèreté déconcertante. Qu’il s’agisse d’apprendre, de lire, de s’intéresser aux nouvelles générations ou de s’ouvrir à l’art, leur esprit reste en mouvement.
Contrairement aux « jeunes-vieux », ils acceptent le changement et la métamorphose du monde avec philosophie plutôt qu’avec amertume.
Épicure (341 av J-C- 270 av J-C) dans « la lettre à Ménécée » exprime que l’esprit est autre chose que l’état civil : « Qu’on ne tarde pas à philosopher quand on est jeune, et qu’on ne se lasse pas de philosopher quand on est vieux. Car personne n’est trop jeune ni trop vieux pour l’exercice qui donne la santé de l’âme(…) Il faut donc que le jeune homme vieillisse en sagesse et que le vieillard rajeunisse par les souvenirs ».
Il décrit précisément ces vieillards qui restent jeunes par la gratitude et la souplesse d’esprit et ces jeunes qui doivent apprendre à fortifier leur âme pour ne pas être vieux face à l’imprévu.
Dans le même ordre de pensée, Gaston Bachelard dans La Poétique de la rêverie (1960) explique que la véritable jeunesse est liée à notre capacité d’émerveillement. Il distingue l’enfance chronologique (qui passe) de l’archétype de l’enfance (qui reste en nous).
Pour lui, certaines personnes perdent cet archétype très tôt : ce sont les jeunes « déjà vieux », sérieux, rigides, enfermés dans le calcul.
À l’inverse, l’adulte ou le vieillard qui sait encore rêver et s’étonner conserve une « jeunesse permanente ».
« L’enfance ne meurt jamais. L’enfance est un archétype, un principe de vie, une source de renouvellement qui reste vivante au plus profond de l’âme humaine. Heureux ceux qui savent retrouver cette enfance cosmique, cette capacité de s’émerveiller devant le monde, car ils ne vieilliront jamais en esprit » (Gaston Bachelard).
Cette constatation montre bien que le vieillissement est un processus à deux vitesses : il y a le corps d’un côté et la structure de la personnalité de l’autre.
Ceux qui sont vieux précocement sont souvent des personnes qui cherchent une sécurité absolue, qui craignent le risque et le mouvement. Ils se protègent de la vie et, ce faisant, se fossilisent. Ceux qui restent jeunes sont ceux qui acceptent la vulnérabilité du vivant, qui continuent de désirer, de chercher et de vibrer.
Finalement, l’âge chronologique est une illusion administrative. En observant attentivement la jeunesse d’aujourd’hui, on y décèle déjà les traits de caractère qui feront les vieillards de demain. Et en regardant nos aînés les plus vibrants, on comprend que la véritable jeunesse ne se mesure pas au collagène de la peau, mais à la souplesse de l’esprit. Une belle leçon qui nous rappelle que nous choisissons, chaque jour, l’âge que nous voulons nourrir en nous.
C’est pourquoi Bachelard écrivait : « Le monde est un miroir qui ne renvoie notre image que si nous le regardons avec des yeux neufs. L’imagination nous maintient dans un état de création permanente. Par elle, l’esprit reste fluide, mobile, et échappe à la lourdeur du temps. »
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