Le singe miroir comique : une contre-histoire de l’humanité à travers ses grands primates
L’histoire des relations entre l’homme et le singe est celle d’un malaise. Le singe est le “simia”, l’imitateur, la caricature.
Lorsqu’on le regarde, on cherche notre reflet, mais pendant des siècles, ce reflet a été qualifié de “comique” pour maintenir la barrière homme/animal.
Pourtant, donner une biographie à un singe, c’est déjà lui reconnaître une individualité, une trajectoire de vie et donc une forme d’humanité.
Au XIXe siècle, le singe est habillé, dressé, exhibé pour divertir la haute société ou les foules. On force le trait du miroir pour s’en moquer. Le rire provoqué par le “miroir comique” est en réalité un mécanisme de défense. On rit du singe qui nous imite pour se rassurer, pour mettre une distance et se dire : “Regardez comme il est ridicule, cela prouve bien que je lui suis supérieur.”
Jenny (la guenon de Darwin) est reçue au zoo de Londres dans les années 1830, vêtue d’une robe, prenant le thé. Darwin (1809-1882) l’observe. Pour le public, elle est une attraction grotesque ; pour Darwin, elle est le déclic. En la voyant faire une colère jalouse, il réalise que nos expressions émotionnelles ont la même origine.
Le gardien lui refuse une pomme. Jenny se jette par terre, pleure, boude comme un enfant gâté. Pour le public de l’époque victorienne, c’est une scène de comédie théâtrale (le singe fait un caprice humain).
Charles Darwin, lui, ne rit pas (ou pas seulement). Il voit dans ce miroir comique une vérité biologique : les expressions de la colère et de la frustration chez Jenny sont exactement les mêmes que celles d’un enfant humain. Le comique s’efface pour laisser place à la parenté.
De même, les chimpanzés Consul et Peter du début du XXe siècle (music-hall) poussaient le mimétisme à l’extrême : en habit, en haut-de- forme avec un monocle ou un cigare et un verre de champagne à la main.
Le public rit de voir les codes de la haute bourgeoisie singés (imités) par un animal, il rit de ce miroir comique, tout en exorcisant une peur inconsciente : et si nous n’étions que des singes costumés ?
Mais le rire devient nerveux quand le singe réalise les gestes trop bien faits.
Le philosophe Henri Bergson (1859-1941) expliquait que le rire est provoqué par “du mécanique plaqué sur du vivant”. Dans le cas du singe, c’est l’inverse : c’est de l’humain (la culture, les manières) plaqué sur de l’animal. C’est ce frottement qui crée le comique.
Cependant, on sort du simple divertissement pour entrer dans le domaine des capacités cognitives et du travail. Le miroir devient sérieux et presque dérangeant.
Jack le babouin en Afrique du Sud au XIXe siècle, est devenu l’assistant officiel de James Wide, un cheminot amputé. Il actionne les signaux ferroviaires sans jamais faire d’erreur. Jack n’est plus un clown comique, il devient un employé fiable, remettant en cause la supériorité du travail humain. Chaque fois qu’un train approche le conducteur donne un nombre précis de coups de sifflet pour indiquer à la signalisation quelle voie ouvrir. Jack a appris à associer le nombre de coups de sifflet aux leviers correspondants. Il a fini par actionner les signaux de la gare de câblage de manière totalement autonome, sous la surveillance de James Wide et cela durant 9 ans.
De même, Congo, le chimpanzé -peintre dans les années 1950, reçut des pinceaux, des crayons, des feuilles de papier de son maître Desmond Morris, célèbre zoologiste et surréaliste britannique.. Congo va réaliser plus de 400 tableaux au cours de sa vie. Il crée des œuvres d’art abstrait, saluées par Picasso lui-même qui a acheté une toile du chimpanzé et l’a fièrement accrochée au mur de son atelier mais également Joan Miro a échangé l’une de ses œuvres contre un tableau de Congo.
En 1957, Desmond Morris organise une exposition des peintures de Congo à l’Institut des Arts Contemporains de Londres. Les critiques ignorent alors l’identité de l’artiste. Beaucoup s’extasient sur la force des lignes, le choix des couleurs et le génie de cette “abstraction lyrique”. Si un chimpanzé de trois ans peut produire des œuvres jugées “majeures” par des experts, quelle est la valeur réelle des théories de l’art contemporain ? Le miroir comique frappe cette fois le milieu de l’art : si le singe peut faire du grand art abstrait, qu’est-ce que l’art humain ?
Mais aussi les singes se sont mis à nous comprendre par les signes et à communiquer avec nous.
C’est l’étape ultime, le singe n’est plus seulement observé, il s’exprime et nous tend un miroir direct à travers nos propres codes.
Dans les années 1960, les scientifiques Allen et Beatrix Gardner font un constat : les chimpanzés ne peuvent pas parler non par manque d’intelligence, mais parce que leurs cordes vocales ne le permettent pas. Ils décident alors d’élever Washoe, une femelle chimpanzé comme un enfant humain sourd, en n’utilisant que la langue des signes américaine (ASL). Washoe va finir par maîtriser environ 250 signes. Mais ce n’est pas le nombre de mots qui compte, c’est la façon dont elle s’approprie le miroir du langage pour le plier à sa propre réalité.
Un jour, Washoe voit un cygne sur un lac. On ne lui a jamais appris le signe pour “cygne” ni non plus le signe “canard”. Spontanément, elle associe deux signes qu’elle connaît “Eau” et “Oiseau”. Ce n’est plus du dressage, c’est de la créativité linguistique. Washoe combine des concepts abstraits pour nommer une réalité nouvelle. Elle crée une métaphore.
Lorsqu’on lui montre son reflet et on lui demande en langue des signes “Qu’est-ce que c’est ?” Washoe répond immédiatement en signe : “Moi, Washoe”. Le stade du miroir a réussi. Le singe ne voit pas un rival, il ne voit pas un animal grotesque ; il a conscience de son individualité. Le langage lui permet de nommer son propre “Moi”.
Une de ses gardiennes, enceinte, s’absente pendant plusieurs semaines suite à une fausse couche. A son retour, Washoe lui boude et lui tourne le dos (un reste de réaction animale face à l’abandon). La gardienne décide de lui dire la vérité en signe : “Mon bébé est mort”. Washoe la regarde fixement, puis dessine sur sa propre joue le signe du “chagrin” (une larme qui coule), avant de venir la serrer dans ses bras.
Tant qu’à Koko, la gorille, devenue l’icône de l’apprentissage de la langue des signes. Koko exprime l’amour, la tristesse (à la mort de son chaton) et parle de la mort. Le comique s’effondre totalement pour laisser place à une empathie profonde. Le miroir ne déforme plus, il reflète une âme.
En retraçant ces biographies, on se rend compte que le terme “comique’ qualifie moins le singe que les efforts désespérés de l’être humain pour se distancier de lui. Les biographies de Jenny, Jack ou de Washoe ou de Koko ne sont pas des anecdotes animalières : ce sont des miroirs tendus à notre propre histoire culturelle, scientifique et philosophique.
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