Aucun ĂȘtre humain ne doit ĂȘtre calomniĂ©. Mais tout homme public peut et doit ĂȘtre jugĂ©, par ses contemporains d’abord, par la postĂ©ritĂ© ensuite. Cela ne signifie pas qu’il doive ĂȘtre vilipendĂ© s’il s’est trompĂ© de bonne foi. S’il s’est avĂ©rĂ© mĂ©diocre, voire nul, il doit ĂȘtre dĂ©noncĂ© comme tel. S’il est prouvĂ© qu’il a nui Ă  sa nation ou Ă  d’autres, sa mĂ©moire doit ĂȘtre honnie.

A contrario, un vĂ©ritable grand homme doit ĂȘtre fĂȘtĂ©. C’est le cas des authentiques Hommes d’État. Il devrait ĂȘtre acquis pour tout le monde, au vu de la simple actualitĂ©, qu’ĂȘtre ministre ou chef d’État ne suffit nullement pour obtenir le titre prestigieux d’homme d’État, sauf de la part des flatteurs, ces individus dont on sait depuis longtemps qu’ils vivent aux dĂ©pens de ceux qu’ils encensent.

Jules Cesar.

Jules Cesar.

Il est Ă©vident que la direction des affaires publiques, mĂȘme en temps de guerre, ne suffit pas Ă  faire d’un politicien un homme d’État. L’on doit exiger, pour accorder ce rare statut Ă  un homme public, qu’il ait transformĂ©, en l’amĂ©liorant, le cadre de la vie politique et sociale de son peuple ou qu’il ait rĂ©solu une grave crise morale ou Ă©conomique.

Dans notre monde actuel, mĂȘme le plus enragĂ© des russophobes doit convenir que Vladimir Poutine a radicalement redressĂ© la situation de la Russie. Alors qu’on chercherait vainement, parmi ceux qui sont en vie, un PrĂ©sident de la RĂ©publique française bĂ©nĂ©fique Ă  la nation.

Qu’on l’ait apprĂ©ciĂ©e ou non n’est d’aucune importance, mais il est clair que Margaret Thatcher fut trĂšs brillante Ă  la tĂȘte de la Grande-Bretagne, lui assurant une prospĂ©ritĂ© inconnue depuis 1919. Et son exemple prouve qu’en matiĂšre d’Homme d’État, on a surtout connu des femmes Outre-Manche : Elisabeth Ire et Maggie. Certes, il y eut William Pitt Junior, quelque peu alcoolique et dont on ne jurerait pas que sa sexualitĂ© fĂ»t orthodoxe.

Ce serait une curiositĂ© intellectuelle que d’imaginer Winston Spencer Churchill, le naufrageur de la puissance britannique, en homme d’État. Ce psychotique maniaco-dĂ©pressif s’est beaucoup amusĂ© Ă  conduire une guerre au plus mal des intĂ©rĂȘts de l’Europe continentale – c’est une tradition insulaire –, mais il a aussi ruinĂ© financiĂšrement et dĂ©saxĂ© moralement ses concitoyens, sortis Ă©puisĂ©s du conflit au point d’ĂȘtre mĂ»rs pour le Welfare state (l’État-providence). Leur dĂ©pression mentale fut de longue durĂ©e
 jusqu’à Maggie citĂ©e plus haut.

En dĂ©pit de son activitĂ© de stratĂšge militaire qui ruina la France, NapolĂ©on Ier s’était rĂ©vĂ©lĂ© grand homme d’État parce qu’il avait clos la chienlit rĂ©volutionnaire, parce qu’il avait crĂ©Ă© les institutions de l’État (français, belge, italien) et de façon durable, puisqu’elles durĂšrent jusqu’à l’autre chienlit, celle des annĂ©es 1968 sq.

Charles de Gaulle fut-il un homme d’État ? Le « HĂ©ros de TSF » de juin 1940 avait redonnĂ© espoir Ă  bien des Français. Par la suite, on s’aperçut qu’il Ă©tait un mĂ©galomane Ă©gocentrique, un gĂ©nĂ©ral de guerre civile. En 1944-1945, de Gaulle joua au chef de parti, au lieu de rĂ©concilier les Français ; il rĂ©cidiva de 1958 Ă  1962. Il ne fut pas tout Ă  fait un Sylla, mais il ne fut certes pas un CĂ©sar !

Il a crĂ©Ă© les institutions de la Ve RĂ©publique, mais cette imitation de la Constitution des USA Ă©tait envisagĂ©e en France depuis l’expĂ©rience du gĂ©nĂ©ral Boulanger, un homme trĂšs calomniĂ© et dont le souvenir a baignĂ© l’enfance du grand Lillois. En outre, la libertĂ© d’expression, garantie aux libres citoyens des USA par le Premier amendement, n’a jamais Ă©tĂ© octroyĂ©e aux Français.

Les coups de gueule gaulliens adressĂ©s aux PrĂ©sidents US Ă©taient dĂ©placĂ©s en une Ă©poque de toute puissance de l’URSS. De Gaulle n’eut qu’un seul trait de gĂ©nie en politique extĂ©rieure. Ce fut en 1967, lorsque au terme de la Guerre des Six jours, il tenta de modĂ©rer la haine des IsraĂ©liens, ayant pressenti que les mahomĂ©tans pourraient se venger des Occidentaux en haussant les cours du pĂ©trole
 ils l’ont fait en 1973. Mais de Gaulle avait parlĂ© de façon si maladroite que bien peu de gens l’avaient compris.

Enfin, cet homme qui n’aimait guĂšre l’argent et ses dĂ©tenteurs, ce chrĂ©tien qui avait mĂ©ditĂ© la doctrine sociale de LĂ©on XIII au point de reprendre – aprĂšs bien d’autres – le principe de la participation des travailleurs aux bĂ©nĂ©fices des entreprises, laissa s’installer l’affairisme et la corruption, en plus de la mĂ©diocritĂ© pompidolienne. « Enrichissez-vous ! », cela pouvait satisfaire les Rastignac de tout poil, mais nullement la jeunesse des annĂ©es soixante.

En mai 1968, le chef de l’État s’enfuyait Ă  Baden-Baden, oĂč un homme de « Leclerc » le regonflait en flattant son ego. Il en rĂ©sulta le plus beau sursaut de la nation d’aprĂšs-guerre : celui des dĂ©filĂ©s derriĂšre le drapeau national, mais le mouvement ne survĂ©cut pas Ă  l’élection d’une Chambre introuvable. Le PrĂ©sident de Gaulle, trop vieux et entiĂšrement dĂ©passĂ© par les Ă©vĂ©nements, ne pouvait qu’essayer de trouver une porte de sortie et choisit celle du suicide Ă©lectoral. 1969 fut une resucĂ©e de 1946 : un dĂ©part dans un fort vacarme de porte claquĂ©e.

Il s’en allait, en laissant une fois encore la nation dĂ©semparĂ©e, proie facile pour les mĂ©diocres, les profiteurs, les dĂ©molisseurs. Alors, NON ! de Gaulle – chef adorĂ©, vĂ©nĂ©rĂ© par deux gĂ©nĂ©rations de Français – ne fut pas un Homme d’État. Il fut seulement un grand espoir déçu.

Construire ou reconstruire l’État, rassembler la Nation, ce sont les attributs de l’Homme d’État. Ces qualitĂ©s sont surtout utiles en cas de crise majeure de sociĂ©tĂ©. Notre France actuelle, dĂ©sorientĂ©e comme elle ne l’a jamais Ă©tĂ© davantage depuis 1940, n’a pas besoin de clowns mĂ©diatiques ni d’affairistes – d’ailleurs, elle en regorge. Elle a besoin de l’ĂȘtre d’exception : un Homme d’État.

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A propos de l'auteur

Bernard Plouvier

Ancien chef de service hospitalier, spĂ©cialisĂ© en MĂ©de­cine interne.Il est auteur de nombreux livres historiques (L’énigme Roosevelt, faux naĂŻf et vrai machiavel ; La tĂ©nĂ©breuse affaire Dreyfus ; Hitler, une biographie mĂ©dicale et politique ; Dictionnaire de la RĂ©volution française,
) et d'essais (RĂ©flexions sur le Pouvoir. De Nietzsche Ă  la Mondialisation ; Le XXIe siĂšcle ou la tentation cosmopolite ; Le devoir d’insurrection,
). Il a Ă©tĂ© Ă©lu membre de l’AcadĂ©mie des Sciences de New York en mai 1980.

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