IncohĂ©rences orientĂ©es et retours en arriĂšre contradictoires s’entrechoquent chez nos Ă©lites europĂ©ennes quant Ă  leur conception de l’Europe de « demain ». Celle d’aujourd’hui est dĂ©jĂ  incomprĂ©hensible, alors celle de demain inquiĂšte encore plus.

D’un cĂŽtĂ©, on nous explique depuis 1918 que « le droit des peuples Ă  disposer d’eux-mĂȘmes » est un principe intangible dĂ©mocratique suite Ă  l’éclatement des Empires d’Europe centrale. Une premiĂšre mosaĂŻque de rĂ©gions-nations Ă©tatiques se dessine avec les TraitĂ©s d’aprĂšs-guerre, ce qui permet, au passage d’affaiblir l’Allemagne honnie.

Bal Ă  l'HĂŽtel de ville de Vienne (Wilhelm Gause, 1904).

Bal Ă  l’HĂŽtel de ville de Vienne (Wilhelm Gause, 1904).

AprĂšs 1945, le temps des États-Nations revient en force en Europe de l’Ouest ainsi qu’en Europe de l’Est, mais ici, avec une « souverainetĂ© limitĂ©e » selon la formule savoureuse du regrettĂ© Brejnev


Alors, avec la construction europĂ©enne pilotĂ©e par les « Six » et surtout par l’Allemagne et la France rĂ©conciliĂ©s sur des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques habillĂ©s de promesses de paix perpĂ©tuelle, le principe d’États-Nations puissants capables de peser dans l’économie-monde qui se dessine progressivement, ainsi que vis-Ă -vis des USA dont on veut alors s’émanciper, se renforce dans un climat de croissance exceptionnelle de l’Allemagne et de la France notamment.

Avec les Ă©largissements de l’UE des annĂ©es 2000-2010, suite Ă  l’implosion de l’URSS, voilĂ  revenir « le droit des peuples Ă  disposer d’eux-mĂȘmes » : scission tchĂ©coslovaque, pays baltes, morcellement de la Yougoslavie, vellĂ©itĂ©s diverses microcosmiques partout en Europe centrale et de l’Est, Ukraine comprise, et Caucase. D’un coup on avance les arguments d’autonomie lĂ©gitime des peuples sur fond de guerres sanglantes. Et revoilĂ  l’Europe (sauf les quatre grands États, hors Grande Bretagne) morcelĂ©e Ă  nouveau et dans une situation encore pire qu’aprĂšs 1918. Au nom des « grands principes » dĂ©mocratiques et du respect des peuples. Dans le mĂȘme temps le TraitĂ© de l’Union EuropĂ©enne garantit le respect de l’intĂ©gritĂ© territoriale des États europĂ©ens interdisant toutes tentatives sĂ©cessionnistes dans les « Grands États » par consĂ©quent, car pour les autres, c’est dĂ©jĂ  fait !

À se demander quelles sont les vĂ©ritables visĂ©es de cette Europe Ă  36 vitesses et conceptions contradictoires pour le moins. Bien sĂ»r on trouve toujours des arguments de circonstances pour justifier ce qui pourrait lĂ©gitimement apparaĂźtre comme des atermoiements incohĂ©rents. Deux poids deux mesures. Ceci Ă©tant on ne s’y retrouve pas au plan des principes qui, eux, devraient ĂȘtre les mĂȘmes pour tous.

Une premiĂšre approche montre une Europe qui se satisfait en rĂ©alitĂ© trĂšs bien d’États dominateurs, France et Allemagne, et mĂȘme Italie, c’est-Ă -dire des États Ă  PIB Ă©gaux ou supĂ©rieurs Ă  2000 milliards d’euros, face Ă  une myriade de petits États aux PIB compris entre 10 et 350 milliards d’Euros pour la plupart, en situation de dĂ©pendance totale des trois « Grands États ». L’hĂ©gĂ©monie principalement de l’Allemagne au plan Ă©conomique, et de la France au plan d’un rayonnement politique Ă  son titre de « mĂšre » de la dĂ©mocratie depuis 1789, fait penser Ă  une autre hĂ©gĂ©monie, celle des USA sur une grande partie du monde dont les pays sont des succursales des gigantesques firmes multinationales amĂ©ricaines, avec des Ă©conomies spĂ©cialisĂ©es et totalement dĂ©pendantes des pays riches. Certes, l’Europe se situe Ă  une moindre Ă©chelle, mais le systĂšme est rĂ©gionalement le mĂȘme par des chemins diffĂ©rents.

Ainsi une Europe volontairement dĂ©sĂ©quilibrĂ©e entre France et Allemagne d’un cĂŽtĂ©, puis une Italie puissante mais avec une moindre influence politico-Ă©conomique en Europe, et d’un autre cĂŽtĂ© une vingtaine de rĂ©gions-États Ă  leur disposition et enchaĂźnĂ©s par leurs intĂ©rĂȘts propres.

On comprend mieux ainsi que les poussĂ©es autonomistes ou sĂ©cessionnistes de la Catalogne, de la Lombardie-VĂ©nĂ©tie et potentiellement d’autres par contagion, aux PIB bien supĂ©rieurs Ă  nombre de RĂ©gions-États d’Europe, soient sĂ©vĂšrement contrĂŽlĂ©es. Pas question de dĂ©manteler les « patrons » de l’Europe en affaiblissant leur puissance. Ce qui est bon pour la TchĂ©coslovaquie ou la Yougoslavie, ou d’autres, ne l’est pas pour les poids lourds Ă©conomiques qui entendent bien le rester. OĂč est la logique politique lĂ -dedans ? Ainsi la logique du raisonnement n’est pas celle d’un dĂ©veloppement de l’Europe, mais du seul dĂ©veloppement de l’Allemagne d’abord et Ă©ventuellement de la France ensuite. On est alors ravi en rĂ©alitĂ© de voir partir la Grande-Bretagne Ă  la logique diffĂ©rente et peu impliquĂ©e dans le petit jeu de la domination de l’Europe continentale. Chasse gardĂ©e franco-allemande. Le Brexit ne fait verser que des larmes hypocrites de crocodile.

L’Allemagne compte 16 lĂ€nder dont 8 ont des PIB compris entre 100 et 550 milliards d’euros et 3 supĂ©rieurs Ă  370 milliards. De vĂ©ritables Ă©tats dans l’État. En outre certains lĂ€nder ont de longues traditions d’indĂ©pendance (BaviĂšre, les deux RhĂ©nanie
) et ne sont unis que depuis un siĂšcle et demi Ă  peine.

La France pose d’autres problĂšmes avec une tradition rĂ©gionaliste Ă©crasĂ©e sous le joug des rĂ©publiques successives qui ont ƓuvrĂ© farouchement contre les identitĂ©s des anciennes Provinces. De plus, les Français, pour ĂȘtre trĂšs diffĂ©rents de Nice Ă  Dunkerque et de Strasbourg Ă  Brest, ne manifestent plus de revendications autonomistes. Le temps du FLB et du Pays Basque est passĂ©. Enfin la suffisance de la France quant Ă  ses racines centralisatrices rĂ©volutionnaires et son illusion de rayonnement mondial Ă  tous les niveaux maintient un esprit relativement unitaire apparent. Il n’empĂȘche que la loi NOTRe ramenant Ă  13 les rĂ©gions françaises en faisant de vĂ©ritables Euro-RĂ©gions, est un commencement de reconsidĂ©ration d’une situation unitaire factice et peut-ĂȘtre rĂ©signĂ©e, par ailleurs.

L’Italie, quant Ă  elle, Ă©tait une mosaĂŻque d’États il y a encore peu de temps et sa tradition de rĂ©gions souveraines est encore fortement ancrĂ©e dans ses gĂšnes.

Ces quelques considĂ©rations amĂšnent Ă  revoir diffĂ©remment la construction d’une vĂ©ritable Europe dont la puissance s’appuierait sur les identitĂ©s charnelles de peut-ĂȘtre 80 RĂ©gions-États aux PIB plus Ă©quilibrĂ©s entre 150 et 500 milliards d’euros, aux Ă©changes et relations plus Ă©galitaires, permettant des croissances plus fortes.

Mais tout ceci n’est possible qu’avec la constitution d’un État fĂ©dĂ©ral europĂ©en investi de puissances rĂ©galiennes fermement Ă©tablies : Affaires Ă©trangĂšres et DĂ©fense notamment, pour parler d’une seule voix dans le monde et assurer la dĂ©fense de l’Europe sans conteste.

Les dĂ©sĂ©quilibres europĂ©ens au profit des Grands États sont la cause fondamentale de la crise de l’Europe et de ses tentatives de replĂątrage sans lendemains. Il en ressort une lassitude tantĂŽt rĂ©signĂ©e tantĂŽt prenant des formes agressives de peuples qui se sentent perdus ou abandonnĂ©s, ou mĂ©prisĂ©s, ou encore soumis. Une faiblesse endĂ©mique aussi d’EuropĂ©ens devenus la proie facile d’un monde en conquĂȘte, anesthĂ©siĂ©s par les litanies sirupeuses des bien-pensants intelligents, des dirigeants des grands pays d’Europe qui n’ont, en rĂ©alitĂ©, que l’objectif de se dĂ©velopper au dĂ©triment des autres peuples europĂ©ens. Cette offrande de moutons qu’on mĂšne Ă  l’abattoir de l’Histoire de l’Europe ne peut ĂȘtre stoppĂ©e que par une rĂ©gĂ©nĂ©rescence des RĂ©gions-États et le retrait des deux ou trois Grands États hĂ©gĂ©moniques, vĂ©ritables fossoyeurs de l’Europe en rĂ©alitĂ©, dans le contexte de notre Ă©poque nouvelle. Enfin, cette Europe bancale constitue en fait un risque de guerres futures intĂ©rieures lorsque les « petits » États secoueront, encore une fois, le joug des puissantes Ă©conomies Ă©goĂŻstes voulant, en plus, leur imposer leurs visions de la « dĂ©mocratie » et de leurs « valeurs » ƓcumĂ©niques.

Utopie ? RĂȘve ? Calembredaines ? DĂ©lire ? Les grands changements partent souvent de grandes utopies finalement trĂšs concrĂštes lorsqu’une vĂ©ritable volontĂ© politique veut changer l’ordre des choses. Ne comptons pas sur Macron et Merkel, les bonbons « M&M’s» de l’Europe, pour faire autre chose qu’aggraver leurs hĂ©gĂ©monies. Homme et femme du passĂ©, on peut leur opposer une future Europe Nouvelle.

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Philippe Randa,
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