Le sympathique économiste libertarien Charles Gave a bien scoré récemment en évoquant notre disparition démographique ; mais on ne réveille pas les morts.

En vĂ©ritĂ©, il y a longtemps que cette disparition française a commencĂ© quantitativement et surtout qualitativement. À l’époque de NapolĂ©on III, les carottes sont dĂ©jĂ  cuites – et tous les Ă©crivains en sont conscients : Flaubert dans ses romans, Tocqueville dans sa correspondance, Baudelaire dans ses magnifiques FusĂ©es.

Charles Gave.

Charles Gave.

AprĂšs 1870, on a chutĂ© en piquĂ© (Maupassant, Bloy), mais ce n’était plus grave : on Ă©tait dĂ©jĂ  en mode postmoderne, dans la pose du zombi bienheureux, Ă  charge pour les guerres rĂ©publicaines, racistes/coloniales et germanophobes, de liquider les derniers combattants et les derniers PĂ©guy. Le reste Ă©tait bon pour ĂȘtre Ă©tudiĂ© par le docteur Destouches, pour les plages et la tĂ©lĂ©, sans oublier les supermarchĂ©s – j’oubliais la dĂ©fense des droits de l’homme et du citoyen transsexuel.

Je retrouve sur archive.org un vieux livre Ă©crit par un consul de France sur ce sujet : alcoolisme, pornographie, effondrement moral laminent la France (qui certes s’en est remise et s’est habituĂ©e Ă  vivre avec). Le livre est Ă©crit en 1909, il n’est pas du tout « d’extrĂȘme-droite », il Ă©voque plutĂŽt le bourgeois progressiste bien Ă©levĂ©. Il est Ă©crit dans un style trĂšs littĂ©raire (c’est Nietzsche qui parle de la destruction de la langue allemande par le journalisme dans sa dissertation sur David Strauss, idem bien sĂ»r en France).

Feuilletons-le, ce livre de l’ex-consul LavollĂ©e, qui fera ricaner bien sĂ»r les plus Ă©voluĂ©s, avancĂ©s, modernistes, apotropaĂŻques, que sais-je encore, d’entre nous : « Sous l’apparence de richesse et de prospĂ©ritĂ© que prĂ©sente notre pays, les esprits rĂ©flĂ©chis discernent depuis longtemps, et avec inquiĂ©tude, des symptĂŽmes alarmants, des signes d’affaiblissement et de dĂ©cadence. Il semble que la sĂšve vitale diminue et que le ressort moral soit atteint en mĂȘme temps que le ressort physique. Il semble que ce grand corps social, qui compte dĂ©jĂ  tant de siĂšcles d’existence, soit rongĂ© de plaies intĂ©rieures et n’ait plus la force de continuer son dĂ©veloppement, ni de rĂ©agir contre les germes morbides qui l’envahissent. On se plaint de l’affaissement des caractĂšres et des volontĂ©s, de l’amour croissant de la jouissance et de l’argent, de l’indiffĂ©rence sceptique de la majeure partie du public. On dĂ©nonce avec inquiĂ©tude la marche ascendante de la criminalitĂ©, surtout parmi les jeunes gĂ©nĂ©rations, la diffusion de plus en plus Ă©tendue de la littĂ©rature ou, pour mieux dire, des produits pornographiques, le dĂ©veloppement de l’alcoolisme, l’étalage de plus en plus cynique des doctrines le plus bassement matĂ©rialistes, le ralentissement continu de la natalitĂ© qui, en se perpĂ©tuant et en s’accentuant, finirait par amener l’extinction graduelle de la nation française. »

L’auteur Ă©voque lyriquement ensuite les flĂ©aux moraux


« VĂ©ritables flĂ©aux, en effet, flĂ©aux nationaux, ces maladies morales, ces virus perfides qui s’insinuent dans le corps social et le dĂ©sorganisent sourdement : flĂ©au, l’alcool avec son cortĂšge de maladies hĂ©rĂ©ditaires, de folie, de ruines et de crimes ; – flĂ©au, le livre et l’image, la reprĂ©sentation, la publicitĂ© obscĂšne qui ne se bornent pas Ă  dĂ©shonorer notre pays aux yeux de l’étranger, mais qui viennent empoisonner la race jusque dans sa fleur, Ă©taler la corruption jusque sur la voie publique et dĂ©sorganiser la famille jusque dans le foyer domestique ; – flĂ©au, cette propagande nĂ©o-malthusienne qui, faisant de l’égoĂŻsme le principe et la rĂšgle unique de nos actes, enlĂšve Ă  la vie son objet principal, sa grandeur et sa dignitĂ©, Ă  la famille son charme et son honneur, Ă  la patrie l’élĂ©ment essentiel de sa prospĂ©ritĂ©, de sa force et de sa durĂ©e. »

Il comprend le phĂ©nomĂšne moderne de la pornographie industrielle (comme j’aime ce mot !), liĂ© Ă  l’image, et qui assure partout dans le monde une dĂ©population en rĂšgle : « La pornographie contemporaine est d’une autre essence, elle s’est dĂ©mocratisĂ©e, elle s’est industrialisĂ©e comme toute chose. Elle vise les foules, elle s’adresse Ă  elles ; par consĂ©quent, elle se met Ă  la portĂ©e des esprits les moins raffinĂ©s ou plutĂŽt les plus grossiers, et travaille Ă  rabaisser Ă  leur niveau la masse du public. »

Toute la sous-littĂ©rature d’alors s’y met, celle que consomme la jeunesse avant les vidĂ©os pornos sur le web : « En mĂȘme temps qu’au thĂ©Ăątre, on vit peu Ă  peu les mƓurs et la langue des mauvais lieux s’insinuer dans le roman, et surtout dans le roman-feuilleton, dans le roman populaire. Il est Ă  peine besoin de rappeler les excĂšs auxquels donna lieu ce genre de littĂ©rature, l’aliment qu’y trouvĂšrent les plus honteuses passions, les chutes dont il fut l’origine, les actes criminels dont il inspira la pensĂ©e. Mais, plus encore que le thĂ©Ăątre et le roman, la grande coupable a Ă©tĂ© l’image  »

Du Guy Debord ou presque. Tiens, citons le maĂźtre, qui dans ses derniers livres se rendait compte combien sa sociĂ©tĂ© du spectacle Ă©tait ancienne en fait : « Le spectacle, comme tendance Ă  faire voir par diffĂ©rentes mĂ©diations spĂ©cialisĂ©es le monde qui n’est plus directement saisissable, trouve normalement dans la vue le sens humain privilĂ©giĂ© qui fut Ă  d’autres Ă©poques le toucher ; le sens le plus abstrait, et le plus mystifiable, correspond Ă  l’abstraction gĂ©nĂ©ralisĂ©e de la sociĂ©tĂ© actuelle. »

DĂ©cadence prĂ©fasciste fantasmĂ©e ? À la mĂȘme Ă©poque les intellectuels juifs dĂ©noncent en Autriche cet affaissement moral : Max Nordau, Sigmund Freud, Stephan Zweig, Arthur Schnitzler. Revoyez le dernier Stanley Kubrick


RenĂ© LavollĂ©e reprend la plume : «  enfin, elle est devenue, par la carte postale, surtout par la carte transparente vendue par centaines de millions d’exemplaires, le plus redoutable agent de corruption. »

Je vous laisse découvrir cet ouvrage qui consolera tous les amateurs de déclin !

Sources

RenĂ© LavollĂ©e, Les FlĂ©aux nationaux – DĂ©population – Pornographie, Alcoolisme, affaissement moral, FĂ©lix Alcan, 1909 (archive.org).

Nicolas Bonnal, Comment les Français sont morts ; la culture comme arme de destruction massive ; Kubrick, le génie du cinéma (Amazon.fr).

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