Je n’ai aucune illusion sur notre civilisation bourgeoise et scientiste et moderniste et tout. Elle est dĂ©jĂ  morte. Le salut ne sera que personnel et clanique. Voyons pourquoi maintenant, alors que l’urbanisation, le confort, les routines, l’abrutissement mĂ©diatique (neuf heures par jour en moyenne pour le citoyen US) nous ont tout retirĂ©, forces, rĂ©sistance, luciditĂ©, humanitĂ©.

Timbre Ibn Khaldun

Ibn Khaldun, gĂ©nie nĂ© Ă  Tunis, esprit universel comme Aristote et digne de Tocqueville pour ses constatations et ses prĂ©dictions politiques Ă©tait fascinĂ© par la dĂ©cadence de sa propre civilisation au XIVe siĂšcle ; il n’a cessĂ© d’étudier cette notion. Sur les rats des villes et les rats des campagnes, il a bien compris quelque chose.

Il n’aime pas les rats des villes, leur prĂ©fĂ©rant les braves paysans. Il Ă©crit : « Or les habitants des villes s’occupent ordinairement de leurs plaisirs et s’abandonnent aux habitudes du luxe ; ils recherchent les biens de ce monde transitoire et se livrent entiĂšrement Ă  leurs passions. Chez eux, l’ñme se corrompt par les mauvaises qualitĂ©s qu’elle acquiert en grand nombre, et, plus elle se pervertit, plus elle s’écarte du sentier de la vertu. Il leur arrive mĂȘme d’oublier dans leur conduite toutes les biensĂ©ances  »

Sur les gens des campagnes : « Les gens de la campagne recherchent aussi les biens de ce monde, mais ils n’en dĂ©sirent que ce qui leur est absolument nĂ©cessaire ; ils ne visent pas aux jouissances que procurent les richesses ; ils ne recherchent pas les moyens d’assouvir leur concupiscence ou d’augmenter leurs plaisirs. Les habitudes qui rĂšglent leur conduite sont aussi simples que leur vie. On pourra trouver dans leurs actes et dans leur caractĂšre bien des choses Ă  reprendre ; mais ces dĂ©fauts paraĂźtraient peu graves, si l’on jetait les yeux ensuite sur les mƓurs des habitants des villes. ComparĂ©s avec eux, ils se rapprochent bien plus du naturel primitif de l’homme, et leurs Ăąmes sont moins exposĂ©es Ă  recevoir les impressions que les mauvaises habitudes laissent aprĂšs elles. Il est donc clair que, pour les corriger et les ramener dans la bonne voie, on aura moins de peine qu’avec les habitants des villes
 Ce qui prĂ©cĂšde suffit pour dĂ©montrer que les gens de la campagne sont plus enclins Ă  la vertu que les habitants des villes. Dieu aime ceux qui le craignent » (Coran, sourate IX, vers. 4).

Ibn Khaldun ajoute que les habitants des villes sont lĂąches : « Les habitants des villes, s’étant livrĂ©s au repas et Ă  la tranquillitĂ©, se plongent dans les jouissances que leur offrent le bien-ĂȘtre et l’aisance, et ils laissent Ă  leur gouverneur ou Ă  leur commandant le soin de les protĂ©ger en leurs personnes et leurs biens. »

Tiens, comparons avec Tocqueville : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et Ă©gaux qui tournent sans repos sur eux-mĂȘmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur Ăąme. »

Tocqueville et SĂ©nĂšque rejoignent simplement Ibn Khaldun. Il faut ĂȘtre Machiavel ou LĂ©o Strauss pour aimer ce que devient notre humanitĂ© de gros assoupis manipulĂ©s menĂ©s par le bout du nez et des nĂ©nĂ©s (si vous voyiez ce que je vois en ouvrant mon rĂ©pugnant portail Yahoo).

Le grand Tunisien ajoute : « Les gens de la campagne, au contraire, se tiennent Ă©loignĂ©s des grands centres de population ; habituĂ©s aux mƓurs farouches que l’on contracte dans les vastes plaines du dĂ©sert, ils Ă©vitent le voisinage des troupes auxquelles les gouvernements Ă©tablis confient la garde de leurs frontiĂšres, et ils repoussent avec dĂ©dain l’idĂ©e de s’abriter derriĂšre des murailles et des portes ; assez forts pour se protĂ©ger eux-mĂȘmes, ils ne confient jamais Ă  d’autres le soin de leur dĂ©fense et, toujours sous les armes, ils montrent, dans leurs expĂ©ditions, une vigilance extrĂȘme. »

La valeur tellurique a vĂ©cu de nos jours. Carl Schmitt dans son trĂšs bon livre sur le partisan regrette la perte du tellurisme des rĂ©sistantes sociĂ©tĂ©s paysannes : Ein solcher motorisierter Partisan verliert seinen tellurischen Charakter


Je poursuis avec le maĂźtre arabe : « Les gens qui, depuis leur premiĂšre jeunesse, ont vĂ©cu sous le contrĂŽle d’une autoritĂ© qui cherche Ă  former leurs mƓurs et Ă  leur enseigner les arts, les sciences et les pratiques de la religion, un tel peuple perd beaucoup de son Ă©nergie et n’essaye presque jamais de rĂ©sister Ă  l’oppression. »

À l’inverse, les hommes libres – ce n’était pas des indĂ©pendantistes catalans – savaient se faire respecter : « Le lecteur qui aura bien compris la portĂ©e de nos observations, c’est-Ă -dire, que le contrĂŽle d’une autoritĂ© supĂ©rieure affaiblit l’énergie des peuples, se gardera bien d’en nier la justesse ; il ne leur opposera pas l’exemple offert par les Compagnons du ProphĂšte, qui, tout en se conformant aux prescriptions de la religion et de la loi, conservaient toujours leur force d’ñme et surpassaient en bravoure tous les autres hommes  »

Le libertarien et croyant Ibn Khaldun dĂ©fend un homme pieux non aliĂ©nĂ© par l’État : « Ils s’y conformĂšrent avec empressement, parce que la foi et la croyance aux dogmes de la religion avaient jetĂ© dans leurs cƓurs des racines profondes. Leur Ă©nergie de caractĂšre demeura intacte, n’ayant jamais souffert les atteintes qu’une Ă©ducation rĂ©guliĂšre et l’autoritĂ© d’un gouvernement Ă©tabli auraient pu lui porter. »

Lisez la suite, elle est extraordinaire : « L’affaiblissement progressif du sentiment religieux ayant rendu nĂ©cessaires des moyens coercitifs, la connaissance de la loi devint une science qu’il fallait acquĂ©rir par l’étude ; on adopta volontiers la vie des villes et l’on prit l’habitude d’obĂ©ir aux ordres du magistrat. Ainsi se perdit l’esprit d’indĂ©pendance  »

Notre grand homme persiste contre l’administration : «  une administration prĂ©sidĂ©e par un prince et un systĂšme d’éducation rĂ©glĂ© avec mĂ©thode comptent au nombre des causes qui enlĂšvent aux habitants des villes leur courage et leur Ă©nergie, surtout Ă  ceux qui, depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse, ont subi ces influences oppressives. Il en est bien autrement chez les habitants du dĂ©sert  »

On conclut avec Ibn Khaldun : « Pour arriver au commandement, il faut ĂȘtre puissant ; pour obtenir la puissance il faut l’appui d’un parti fort et bien uni ; donc, pour maintenir son autoritĂ©, on a absolument besoin d’un corps dĂ©vouĂ© au moyen duquel on puisse vaincre successivement tous les partis qui tenteraient de rĂ©sister. Quand le chef est assez fort pour les dominer, ils font leur soumission et s’empressent de lui obĂ©ir. »

Je rappellerai ma rĂ©cente citation de Tacite : « Ils savent se choisir des chefs, Ă©couter ceux qu’ils ont choisis, garder leurs rangs, comprendre les occasions, diffĂ©rer une attaque, profiter du jour, se retrancher la nuit, se dĂ©fier de la fortune, attendre tout de la valeur, et, ce qui est trĂšs rare et ne peut ĂȘtre que le fruit de la discipline, compter sur le gĂ©nĂ©ral plus que sur l’armĂ©e  »

 Sources

Tacite, Germanie.

Ibn Khaldun, ProlégomÚnes, premiÚre partie, seconde section (classiques.uqac.ca). Traduction Mac Guckin de Slane.

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