Retour vers le futur. Ou comment revenir vers ce qui fut un passĂ© enchanteur que l’on souhaiterait toujours dĂ©nommer aujourd’hui, en attendant demain
 Telle est l’aventure affective, affectueuse, chaleureusement amicale (ou amicalement chaleureuse, selon l’humeur) sans oublier la gastronomie bien françoisiĂšre (pour parler comme l’ami bucolique Joseph Delteil) copieusement arrosĂ©e de vins jamais verts, mais ĂŽ combien ! roboratifs, telle est donc l’inoubliable odyssĂ©e dans cet antre de l’authentique comĂ©die humaine, Chez Walczak.

Chez Walczak, Ă©ditons Dualpha.

Chez Walczak, Ă©ditons Dualpha.

En plein cƓur du XVe arrondissement de Paris, en face du mythique square Georges Brassens, repaire bien connu des bibliophiles de la capitale et de sa couronne Ă©largie, se dresse la devanture imperturbable, indiffĂ©rente aux outrages du temps, des Sportifs rĂ©unis que les habituĂ©s ont tĂŽt fait de baptiser du nom de son fondateur comme de celui de ses successeurs : Chez Walczak.

Certes, reconnaĂźt GĂ©rard Letailleur, dans son bel hommage livresque consacrĂ© Ă  cette institution baignant dans le jusquaille d’un ventre de Paris que les moins de vingt ans n’auront plus le bonheur de connaĂźtre jamais, « le quartier n’est plus le mĂȘme. Les abattoirs et le marchĂ© aux chevaux d’en face ont fermĂ© leurs portes monumentales, les vitriers sont devenus aussi invisibles que leurs glaces et les marchands des quatre-saisons dont les voitures offraient une fĂȘte permanente de couleurs fraĂźches et de senteurs ne stationnent plus le long des trottoirs » (Chez Walczak. Un Bistrot hors du temps, un cafĂ© historique, Dualpha, prĂ©face de Jean-Paul Belmondo, 2016).

Il est vivement recommandĂ© de rĂ©server sa table, le mieux Ă©tant d’ĂȘtre carrĂ©ment affranchi auprĂšs de Jean-Louis, le taulier aussi dĂ©garni que dĂ©bonnaire qui vous donne illico l’impression de vous avoir quittĂ© la veille et de vous connaĂźtre de tout temps. Vous prenez place Ă  l’une des tables en enfilade et, aussitĂŽt, vous ĂȘtes plongĂ©, Ă  l’instar de la premiĂšre eau baptismale, dans une atmosphĂšre d’une autre Ă©poque, celle tristement rĂ©volue des annĂ©es cinquante-soixante du siĂšcle dernier ou les Audiard, Hussards et autres bretteurs des lettres et de l’esprit français, tous antimodernes, tenaient la dragĂ©e haute Ă  tous les existentialistes aux dents gĂątĂ©s par le Sartre comme aux zĂ©lateurs du nouveau roman triste et nu, Robbe-Grillet oblige.

On y hume des fragrances qui rappellent de nostalgiques souvenirs d’antan, bien mieux qu’une madeleine proustienne car, finalement, ces exhalaisons d’en-France n’ont que lointainement Ă  voir avec l’enfance. C’est qu’il faut ĂȘtre d’ñge d’homme, mĂȘme jeunement sorti frais Ă©moulu des draps dĂ©niaiseux d’une drĂŽlesse experte de la rue Saint Denis.

Entre viandes des grisons, boudins aux oignons, terrines Ă  l’ancienne, corniflards de Paris (ou de Massy) et autres charcutailles replĂštes, sans oublier l’épais jambon braisĂ©, la cĂŽte Ă  l’os ou la souris d’agneau toujours servies avec leurs patates plus ou moins sarladaises, mais goĂ»teuses comme chez maman, le tout agrĂ©mentĂ© d’un magnum de solide pinard de derriĂšre les fagots. Le calendo ou le Brie (forcĂ©ment de Meaux), servis au plateau, appellent derechef et sans discussion sa rĂ©plique gĂ©mellaire. C’est reparti pour un tour. À l’intĂ©rieur des palais saturĂ©s de saveurs contradictoires, les langues se dĂ©lient, gouailleuses, plaisantes, sĂ©rieuses, galantes ou horrifiquement provocatrices, entamant des danses rhĂ©toriques endiablĂ©es oĂč se mĂȘlent d’improbables bons mots vite oubliĂ©s aprĂšs-boire. Certains convives contentement rassasiĂ©s, mais un peu pressĂ©s, prennent congĂ© tandis que le son doucereusement braillard et joyeusement cacophonique des voix ne cesse curieusement d’ascensionner jusqu’aux octaves sommitales.

« LĂ , on parle de tout, Ă  tort et Ă  travers sans Ă©couter l’autre, persuadĂ© de dĂ©tenir la vĂ©ritĂ© sur tout. Il va sans dire que la politique, l’art, la science, le sport n’ont pas de secret pour cet arĂ©opage enflammĂ©. »

Et pendant ce temps, accrochĂ©s au mur, les portraits daguerrĂ©otypĂ©s noirs et blancs ou crayonnĂ©s pastels par Redon, se mettent Ă  s’animer, virevolter. Quelques vers de Brassens, deux ou trois couplets de Brel ou refrains connus de provinciales et antiques chansons reviennent Ă  la surface. BĂ©belmondo est beau comme un dieu et l’on aurait bien serrĂ© la mĂŽme Piaf – si sensuelle de fragilitĂ© entre les bras de son gĂ©ant Marcel Cerdan.

Yanek Walczak, « celui qui, comme l’écrira Louis NucĂ©ra, fit mettre un genou Ă  terre Ă  Ray Sugar Robinson entre les douze cordes d’un ring », inventeur – au sens littĂ©ral – de ce dĂ©sormais mythique « 75 rue Brancion » rameute alors toute sa bande, les copains d’abord louĂ©s par le plus cĂ©lĂšbre moustachu de SĂšte. Et Bourvil, taquin tacticien, et Lino de Montauban, et Jean de la Rue des prairies, et Michel du XIVe, clope au bec et bĂ©ret vissĂ© sur le cap, et les tontons Bernard et Robert, et Jackie l’Africain, et Antoine ce singe buissonnier, et Jean « toujours-Ă -l’heure » et BĂ©jo, et Renaud et une foultitude d’autres, gueulant, ricanant et buvant sous les insolites trophĂ©es de l’hippopotame et de la tortue prĂ©historique perchĂ©s au-dessus du vieux zinc.

Chez Walczak, Aux Sportifs rĂ©unis, c’est toute une France populaire, tendre et rude Ă  la fois qui, une fois franchi le seuil de la porte sans bec de canne implacablement fermĂ©e aux fĂącheux de toute espĂšce, ressuscite sous nos yeux, reprend chair dans nos mĂ©moires et nous coupe, le temps de quelques verres et de saucissonnailles de choix, de ce claquemerdier pestilentiel qu’est la modernitĂ©.

Comme le chantait Brassens Ă  son copain polak,

Tu trouveras lĂ 

La fine fleur de la

Populace,

Tous les marmiteux, les calamiteux

De la place

Pour en savoir plus : Chez Walczak. Un Bistrot hors du temps, un Café historique de Gérard Letailleur, préface de Jean-Paul Belmondo, 212 pages, 21 euros, éditions Dualpha, collection « Patrimoine des religions », dirigée par Philippe Randa. Pour commander ce livre, cliquez ici.

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Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.

A propos de l'auteur

Aristide Leucate

Journaliste et essayiste, apporte rĂ©guliĂšrement sa contribution Ă  la presse d’information et d’opinion, de L’Action française 2000 Ă  Boulevard Voltaire. Conjuguant militantisme et rĂ©flexion politiques, il exerce des responsabilitĂ©s au sein d’un parti politique national. Il est l’auteur de deux essais (DĂ©tournement d’hĂ©ritages, prĂ©face de Pierre Hillard et La souverainetĂ© dans la nation, prĂ©face de Philippe Randa).

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