Nicolas Beau est un journaliste d’investigation comme il y en a finalement peu, la plupart des professionnels de l’information se contentant en gĂ©nĂ©ral de puiser leurs sources dans les dĂ©pĂȘches de l’AFP. Ancien (entre autres journaux) du Monde, de LibĂ©ration et du Canard enchaĂźnĂ©, il dirigea le site Bakchich qui rĂ©vĂ©la en son temps son lot de scandales contemporains ; par ailleurs, auteur de livres sur la France « mĂ©tissĂ©e » (titre de son premier ouvrage en 1986), l’Afrique du nord (Maroc, Tunisie,
) ou encore le Qatar « cet ami qui nous veut du Mal », il s’est tout naturellement intĂ©ressĂ© aux « beurgeois », ces Français issus de l’immigration ayant « rĂ©ussi » ; ces derniers Ă©tant de trois sortes – professionnelle, artistique ou politique –, Nicolas Beau consacre son livre quasi exclusivement Ă  celles et ceux qui ont hantĂ© ou hantent toujours la scĂšne politique : de Rachida Dati Ă  Najat Vallaud-Belkacem, de Kader Arif Ă  Ramzi Khiroun pour ne citer que ceux qui apparaissent en couverture de son livre(1), en compagnie de leurs mentors respectifs : François Hollande, Nicolas Sarkozy, Manuel Valls ou Dominique Strauss-Kahn. Rien que du Beau Monde pour un monde qui, justement, ne l’est pas tellement, nous fait dĂ©couvrir l’auteur !

Les Beurgeois de la République, Seuil.

Les Beurgeois de la République, Seuil.

Le livre est une galerie de portraits de ces « arrivĂ©s » de la rĂ©publique beur dans les fourgons des partis de gouvernement, de droite comme de gauche. Et de ceux-lĂ  quasi exclusivement, car rien n’est dit, assez Ă©tonnamment, sur les beurs du Front National, aujourd’hui premier parti de France en nombre d’électeurs
 et premier Ă  en avoir fait Ă©lire ! Ce sont les grands absents de cette Ă©tude, pourtant fouillĂ©e.

Car sans remonter jusqu’à Ahmed Djebbour, dĂ©putĂ© d’Alger de 1958 Ă  1962 et pour lequel Jean-Marie Le Pen perdit un Ɠil en faisant sa campagne Ă©lectorale lors d’un meeting Ă  la MutualitĂ©, il aurait tout de mĂȘme Ă©tĂ© bon de rappeler que Soraya, fille d’Ahmed Djebbour, fut la premiĂšre femme musulmane Ă©lue au conseil rĂ©gional d’Île-de-France, en 1986, sous l’étiquette du mouvement Ă  la flamme tricolore
 prĂ©cĂ©dant Farid Smahi conseiller rĂ©gional FN d’Île-de-France de 1998 Ă  2004 et qu’aujourd’hui, le prĂ©sident du Siel, Ă©lu conseiller rĂ©gional du RBM, a nom Karim Ouchikh


Gilles Kepel, auteur de Passion française (enquĂȘte sur les candidats issus de l’immigration aux Ă©lections lĂ©gislatives de 2012, Gallimard), a par ailleurs reconnu que « depuis trois ans, le tabou du FN a sautĂ© chez ces Ă©lecteurs. »

Parmi tous les nombreux Ă©lus et responsables issus de la diversitĂ©, comme il est politiquement correct de dire, que Nicolas Beau a rencontrĂ©s et interrogĂ©s avec justesse, on ne s’explique guĂšre l’absence d’un Camel Bechikh, prĂ©sident des Fils de France (français patriotes et musulmans), devenu une des figures particuliĂšrement remarquĂ©es de la Manif pour tous.

Ni mĂȘme qu’il ne soit pas fait mention de StĂ©phane Ravier, Ă©lu maire FN dans le VIIe secteur de Marseille, celui de ces quartiers nord oĂč la population d’origine immigrĂ©e est particuliĂšrement importante ; on ne conçoit guĂšre qu’il ait pu en devenir le Premier Ă©dile sans un apport de suffrages important de celle-ci.

Peut-ĂȘtre Nicolas Beau aurait-il pu en toucher un mot Ă  Malek Boutih lors de leur Ă©change
 Le dĂ©putĂ© PS de l’Essonne confiait, en effet, dans un entretien au Point, un souvenir personnel, dans les tribunes du Stade de France lors de matches de foot : « Autour de moi, les Blacks et les Beurs Ă©taient supercontents de chanter La Marseillaise. Certains Français en ont marre de ne pas ĂȘtre reconnus comme tels. Finalement, il n’y a que le FN qui leur propose un rĂ©el sentiment d’appartenance Ă  la nation française et Ă  une communautĂ© de destin » (Le Point, 9 octobre 2015).

À cette restriction frontiste prĂšs, le livre de Nicolas Beau reste fort instructif. Il nous montre comment, partis pour la plupart de leurs banlieues dĂ©laissĂ©es, les beurgeois doivent d’abord leur rĂ©ussite Ă  leur extrĂȘme Ă©nergie Ă  sortir coĂ»te que coĂ»te de leurs conditions, Ă  leurs dĂ©vorantes ambitions personnelles et surtout Ă  un incommensurable culot. Seulement ? Non, ils doivent tout autant leur succĂšs Ă  l’extrĂȘme cynisme des dirigeants de gauche (PS, PC) ou de droite (LR, Centristes) qui ont favorisĂ© leur fulgurante ascension jusqu’aux ministĂšres les plus prisĂ©s, aux moins pour deux figures les plus emblĂ©matiques de cette beurgoisie politique : Rachida Dati pour la Sarkozie, Najat Vallaud-Belkacem pour la Hollandie


Mais cette rĂ©ussite flamboyante de quelques-uns a un revers qui laisse un goĂ»t amer (euphĂ©misme !) aux millions de leurs coreligionnaires qui croupissent toujours dans leurs banlieues ghettos : qu’a fait pour eux cette poignĂ©e de privilĂ©giĂ©s qui s’en est Ă©chappĂ©e ? Poser la question, c’est y rĂ©pondre : rien ! Pas davantage, en tout cas, que les tĂ©nors politiques qui les ont utilisĂ©s avec outrance Ă  seule fin Ă©lectorale pour lĂ©gitimer leur discours anti-raciste.

Pire encore : Ă  travers les portraits dĂ©capants que Nicolas Beau leur consacre, ces Ă©lus de la RĂ©publique apparaissent finalement comme de piĂštres figurants, de mĂ©diatiques potiches, des « idiots utiles » pour donner des gages au discours antiraciste, omniprĂ©sent dans les mĂ©dias et les postures politiques


« Pas plus que Rachida, Rama, Fadela (Amara) et les autres, Jeannette (Bougrab) ne laissera de grands souvenirs », écrit, impitoyable, Nicolas Beau (p. 150).

Car que retenir de leurs actions Ă  la tĂȘte de leurs MinistĂšres ou SecrĂ©tariats d’État ? Ainsi, Rachida Dati, dĂ©noncĂ©e comme indiffĂ©rente aux « citĂ©s oĂč elle a grandi », mais surtout « d’une formidable dĂ©sinvolture dans l’exercice de ses fonctions. On la surprend, au cours de la discussion au SĂ©nat du projet de loi sur la rĂ©cidive, plongĂ©e dans la lecture de Gala. » (p. 138)

Et nullement en reste pour publier des confidences « off », Nicolas Beau ne se gĂȘne pas de rapporter cette dĂ©claration (privĂ©e) de Roselyne Bachelot sur Rama Yade qui « n’a(urait) pas laissĂ© un souvenir impĂ©rissable », elle non plus : « Heureusement qu’elle n’était pas lesbienne et handicapĂ©e en plus d’ĂȘtre femme et issue de la diversitĂ©, elle aurait Ă©tĂ© nommĂ©e Premier ministre. » (pp. 148-149).

Quant aux intĂ©ressĂ©s, Ă©lus par pure stratĂ©gie politique, le pire semble qu’ils se soient finalement contentĂ©s de jouir des seuls privilĂšges de leurs fonctions. Ces anciens ministres ou secrĂ©taires d’État sont en effet devenus de parfaits profiteurs des ors de la RĂ©publique, obsĂ©dĂ©s qu’ils sont par l’idĂ©e de faire oublier leurs origines, Ă  l’exemple de Najat Vallaud-Belkacem qui Ă©crit dans son livre Raison de plus (Fayard) : « Rien ne me semble plus triste que d’ĂȘtre enfermĂ©e dans la caution de la diversitĂ© et d’ĂȘtre rĂ©duite Ă  la reprĂ©sentation d’une communautĂ© ou d’un groupe de personnes » (p. 193).

Cachez ce passĂ© que l’actuelle sĂ©millante ministre de l’Éducation nationale ne supporte pas
 N’a mĂȘme, semble-t-il, jamais supportĂ© au point de confier encore, toujours dans son livre : « Je ne suis pas Ă  proprement parler une fille de banlieue » ! (p. 193) Qu’on se le dise !

Oublieux de leur passĂ©, donc, mais pas de leur avenir car tous n’ont en tĂȘte que de conserver quoi il advienne et coĂ»te que coĂ»te, leurs prĂ©rogatives conquises Ă  l’évidence ! À la hussarde
 et peut-ĂȘtre aussi, un petit peu grĂące Ă  leurs seules origines ethniques, car qui en douterait aprĂšs avoir lu Nicolas Beau ?

S’il y a une intĂ©gration qui a vraiment fonctionnĂ© en RĂ©publique française cinquiĂšme du nom, semble-t-il, c’est d’abord celles des privilĂšges acquis !

On comprendra alors aisément que ce livre ne plaßt guÚre et que les médias rechignent à en assurer la promotion. On comprend pourquoi !

Note

(1) Les Beurgeois de la RĂ©publique, Nicolas Beau, Seuil.

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