« Si je constate, affligé et impuissant,
la grande fatigue de mes contemporains,
je n’y souscris guĂšre, nĂ©anmoins, Ă  titre personnel 
»

Entretien avec Aristide Leucate, auteur du Dictionnaire du Grand Épuisement français et europĂ©en (Éd. Dualpha)

Propos recueillis par Fabrice Dutilleul.

 Dictionnaire du Grand Épuisement français et europĂ©en, Aristide Leucate (Éd. Dualpha).


Dictionnaire du Grand Épuisement français et europĂ©en, Aristide Leucate (Éd. Dualpha).

Votre Dictionnaire du Grand Épuisement français et europĂ©en s’inscrit, semble-t-il, dans la poursuite de votre DĂ©tournement d’hĂ©ritages (L’Æncre, 2013)
 Pourquoi un dictionnaire ?

La forme du dictionnaire prĂ©sente l’indĂ©niable l’avantage d’embrasser le plus largement possible un sujet dĂ©terminĂ© sans l’enserrer dans le carcan d’un plan en plusieurs parties qui oblige, nĂ©cessairement, Ă  dĂ©gager une ou deux idĂ©es gĂ©nĂ©rales. L’exercice du dictionnaire est libre en ce sens que vous pouvez y mettre toutes les occurrences et dĂ©finitions que vous voulez, sans jamais prĂ©tendre Ă  l’exhaustivitĂ©. Mon dictionnaire ne prĂ©tend d’ailleurs pas Ă  la complĂ©tude et, Ă  partir de plusieurs thĂ©matiques classĂ©es alphabĂ©tiquement, je me suis efforcĂ© de dĂ©gager les grands traits de ce que j’appelle prĂ©cisĂ©ment, le Grand Épuisement.

Le titre emprunte pour beaucoup au « Grand Remplacement » de Renaud Camus, non ?

C’est vrai, mais c’est Ă  dessein car j’ai souhaitĂ© mettre l’accent sur un phĂ©nomĂšne de grande ampleur qui, Ă  l’instar des grandes migrations planĂ©taires dĂ©sĂ©quilibrant les grands Ă©cosystĂšmes Ă©tatiques et continentaux, affecte en profondeur les ressorts anthropologiques et culturels de la civilisation europĂ©enne et de la France en particulier.

Vous introduisez votre ouvrage par un solide avant-propos qui semble donner le ton à l’ensemble des presque 400 pages qu’il contient


C’est ce propos introductif qui relie l’ensemble et lui donne sa cohĂ©rence. Je traite aussi bien de Macron que de Hollande, mais aussi de dĂ©centralisation, de dĂ©mocratie, du fĂ©minisme, du catholicisme, de la Corse, de la laĂŻcitĂ© ou du football qui sont des marronniers mĂ©diatiques ou qui ont pu faire l’actualitĂ© Ă  un moment donnĂ©, mais qui prennent une coloration spĂ©cifique Ă  la lumiĂšre du concept de Grand Épuisement et l’illustre Ă  leur maniĂšre.

À vous lire, d’ailleurs, on a le sentiment assez net que ce concept fait directement Ă©cho Ă  celui de « peuple en dormition » forgĂ© par Dominique Venner. La diffĂ©rence fondamentale tient cependant au fait que le regrettĂ© historien Ă©tait bien plus optimiste que vous ne l’ĂȘtes, ce qui ne manque pas d’ĂȘtre paradoxal dans la mesure oĂč vous vous rĂ©fĂ©rez beaucoup Ă  Charles Maurras qui semble ĂȘtre votre maĂźtre. Or, celui-ci ne disait-il pas que « le dĂ©sespoir en politique est une sottise absolue » ?

J’ai Ă©tĂ© marquĂ© par deux Ă©vĂšnements rĂ©cents qui ont, en effet, douchĂ© mes derniĂšres illusions. Le premier, auquel j’ai participĂ© (goĂ»tant, pour la premiĂšre fois de ma vie, les « joies » de la promiscuitĂ© moutonniĂšre des manifestations de masse) fut les fameuses « manifs pour tous » en janvier, mars et mai 2013. J’ai pensĂ© – naĂŻvement, faut-il croire – que, le mouvement se durcissant, cette opposition au mariage des homosexuels ne serait que l’alibi Ă  une lame de fond qui, Ă  la maniĂšre d’un tsunami allait faire vaciller le pouvoir sur ses bases et entraĂźner du mĂȘme coup une remise Ă  l’heure des horloges sociales et sociĂ©tales dĂ©rĂ©glĂ©es depuis Mai 68. J’avais Ă©tĂ© spĂ©cialement frappĂ© par les slogans littĂ©ralement syndicalo-rĂ©volutionnaires scandĂ©s et brandis par les manifestants. Las. Quel candide avais-je Ă©té  Vous connaissez la suite. À l’approche des premiers rayons de l’étĂ©, le mouvement s’étiola et chacun rentra dans le rang. Je me suis dit que quelque chose Ă©tait cassĂ©. Le Pouvoir avait eu raison de tenir sans plier, non pas tant Ă  cause de la certitude d’avoir raison, mais bien parce qu’une meute gavĂ©e et repue ne peut faire sĂ©rieusement la rĂ©volution. À ce propos, il me revient Ă  l’esprit cette rĂ©plique de Klaus Kinski lancĂ©e Ă  Alain Delon dans Mort d’un pourri, ce polar gĂ©nialissime de Georges Lautner magnifiquement dialoguĂ© par un Michel Audiard qu’on n’avait plus vu aussi bien inspirĂ© depuis Le PrĂ©sident avec Jean Gabin : « L’essentiel est de construire, de produire, de donner aux veaux ce qu’ils dĂ©sirent, Ă  bouffer, Ă  boire, Ă  baiser, Ă  partir sur l’herbe le samedi. Avec quelques transhumances en altitude l’hiver. »

Et le second évÚnement ?

Cette fois, je n’y Ă©tais pas et pour cause, m’étant jurĂ©, au lendemain des « manifs pour tous », qu’on ne m’y reprendrait plus. Le second Ă©vĂšnement, donc, fut cette manif monstre organisĂ©e en janvier 2015 par le Pouvoir aprĂšs la tuerie de masse qui dĂ©cima la moitiĂ© de la rĂ©daction de Charlie-Hebdo. Je me suis alors demandĂ© qu’est ce qui pouvait pousser des milliers de gens Ă  dĂ©filer dans la rue, qui plus est derriĂšre un gouvernement socialiste de plus en plus impopulaire et dĂ©considĂ©rĂ© dans les sondages (Ă  en croire les instituts spĂ©cialisĂ©s Ă©ponymes), pour honorer la mĂ©moire d’un journal qui, prĂ©cisĂ©ment, faisait profession de cĂ©lĂ©brer Ă  chaque numĂ©ro, toutes les antivaleurs ayant justement conduit Ă  ces attentats qu’ils dĂ©nonçaient si bruyamment Ă  coups de bisous et de slogans miĂšvres et dĂ©bilitants. J’en ai conclu que non seulement quelque chose s’était brisĂ© dans les ressorts de notre sociĂ©tĂ©, mais encore, pis, que c’était irrĂ©mĂ©diable.

Les mots que vous employez sont durs : « peuple aboulique », « ataraxie d’un peuple faible et fatigué ». Vous fustigez, par surcroĂźt, une certaine soumission Ă  l’islam. Pourquoi tant de haine, serait-on tentĂ© de vous dire ?

Je ne suis aucunement animĂ© par la haine, la plus mauvaise et la plus sotte des conseillĂšres pour l’intellectuel que je m’essaye d’ĂȘtre. Toutefois, il est vrai que ce livre a Ă©tĂ© Ă©crit les tripes Ă  l’air comme pouvait dire un CĂ©line ou je ne sais plus quel auteur. Si la polĂ©mique n’est jamais loin, c’est parce qu’elle est ma plus prĂ©cieuse alliĂ©e pour approcher le feu ardent d’une vĂ©ritĂ© qui, sans cela, aurait eu tĂŽt fait de me consumer. Le ton du livre vous paraĂźt pessimiste, pourtant, je vous assure qu’étant plutĂŽt un amoureux de la vie, ce n’est pas tant une morbide tentation suicidaire qui me guide qu’un dĂ©sir inassouvi d’idĂ©al que notre triste monde a enseveli, en chacun d’entre nous, sous les immondices du matĂ©rialisme et du consumĂ©risme. Si je constate, affligĂ© et impuissant, la grande fatigue de mes contemporains, je n’y souscris guĂšre, nĂ©anmoins, Ă  titre personnel.

Dictionnaire du Grand Épuisement français et europĂ©en, Aristide Leucate, Éd. Dualpha, 398 pages, 33 euros. Pour commander ce livre, cliquez ici.

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