(Propos recueillis par Guillaume Mansart).

Les médias ont tendance à comparer Sebastian Kurz et Emmanuel Macron. Hormis leur jeune ùge et leur ambition assumée, sont-ils si semblables que cela ?

Oui et non. Non, parce que Sebastian Kurz, au contraire d’Emmanuel Macron, fait de la politique depuis sa quasi-adolescence : directeur des jeunes du Parti populaire autrichien Ă  23 ans, secrĂ©taire d’État Ă  l’IntĂ©gration deux ans plus tard, puis ministre de l’IntĂ©gration Ă  27 ans, patron de l’ÖVP et Chancelier Ă  31 ans, ce n’est pas rien. Oui, parce que chacun Ă  leur maniĂšre, ils ont tous deux tirĂ© la nappe et renversĂ© la table. Macron en relĂ©guant Parti socialiste et RĂ©publicains au placard, Kurz en dynamitant l’ÖVP de l’intĂ©rieur. Il n’y a pas qu’à Paris que le « dĂ©gagisme » a frappé ; Ă  Vienne aussi. Ces deux hommes ont bien compris que les Ă©tiquettes de naguĂšre n’avaient plus cours aujourd’hui. Pareillement, ils sont tout deux parfaitement dĂ©complexĂ©s par rapport Ă  leur culture politique d’origine. Emmanuel Macron bouscule les derniers fondamentaux de gauche en prenant objectivement fait et cause pour cette « France qui rĂ©ussit » et Sebastian Kurz fait de mĂȘme en tirant le Parti populaire, traditionnellement prudent en toutes choses, vers une ligne Ă  la fois sĂ©curitaire et identitaire. Bref, les deux ont coupĂ© l’herbe sous les pieds de la droite et de la gauche d’antan ; voire des nationalistes du FPÖ pour le second, et du Front national pour le premier, lequel a en quelque sorte rĂ©ussi Ă  le faire passer pour un parti dĂ©sormais dĂ©passé 

Sebastian Kurz

Sebastian Kurz

Une Ă©ventuelle coalition droite conservatrice-populistes en Autriche pourrait-elle montrer la voie d’une future coalition Les RĂ©publicains-Front national en France ? De mĂȘme, puisqu’une coalition socialistes-populistes en Autriche n’est pas totalement exclue (et qu’elle s’est dĂ©jĂ  produite), une entente France Insoumise-FN serait-elle si invraisemblable que cela dans l’avenir ?

Dans l’absolu, tout est Ă©videmment possible. Mais la vie politique autrichienne n’a que peu Ă  voir avec la vie politique française. Pour commencer, le FPÖ, malgrĂ© un ADN autrement plus « sulfureux » que celui du Front national, n’est pas lĂ -bas frappĂ© du mĂȘme opprobre mĂ©diatique. DĂ©jĂ  parce que les mĂ©dias ne sont pas les mĂȘmes : de grands journaux conservateurs soutiennent le FPÖ ; un peu comme si chez nous, Marine Le Pen avait son rond de serviette au Figaro ou Ă  TF1 ou que nous soyons tous deux invitĂ©s Ă  discourir chaque semaine au JT de France 2
 De plus, les Autrichiens ont la culture des grandes coalitions, du fait de leur mode de scrutin proportionnel. Une future et possible entente ÖVP/FPÖ est donc lĂ -bas parfaitement envisageable, alors qu’en France, c’est un peu moins le cas ! Bien sĂ»r, certains Ă©lecteurs et Ă©lus des RĂ©publicains la souhaitent ; nombre de dirigeants lepĂ©nistes l’appellent de leurs vƓux. Mais pour s’unir, au moins faut-il ĂȘtre deux, et il ne vous aura pas Ă©chappĂ© que Laurent Wauquiez ne voit pas pour l’instant cette hypothĂšse d’un bon Ɠil, tel qu’en tĂ©moigne le traitement rĂ©servĂ© aux naĂŻfs imprudents de Sens commun.

Quant Ă  une alliance qui irait au-delĂ  de la droite et de la gauche, vous Ă©voquez Ă  raison l’ancienne et Ă©phĂ©mĂšre alliance entre le FPÖ et les sociaux-dĂ©mocrates du SPÖ ; mais en 1983, le FPÖ n’était que simple force d’appoint et non pas un mouvement qui, tel que vu rĂ©cemment, est susceptible d’emporter la prĂ©sidence. Depuis, les dynamiques Ă©lectorales ont changĂ©. Le SPÖ n’est plus que l’ombre de ce qu’il a Ă©tĂ©. De telles alliances transcourants, et dĂ©sormais Ă  contretemps, nĂ©cessiteraient une culture rĂ©volutionnaire qui n’est plus vraiment celle de l’Autriche. En France, ce serait, d’un point de vue intellectuel, beaucoup plus plausible et envisageable, mais les rĂ©flexes Ă©lectoraux semblent lĂ  encore ĂȘtre pour le moment les plus forts.

C’est ce qu’a fort bien analysĂ© Aquilino Morelle, ancienne plume de Lionel Jospin. En France, si le peuple du « Non » au rĂ©fĂ©rendum sur la constitution europĂ©enne en 2005 est largement majoritaire, il s’est prĂ©sentĂ© dĂ©suni Ă  la derniĂšre Ă©lection prĂ©sidentielle. Alors que celui du « Oui », amplement minoritaire, a montrĂ© un front uni, front qu’Emmanuel Macron incarne Ă  la perfection. En bonne logique politique, Marine Le Pen et Jean-Luc MĂ©lenchon auraient dĂ» faire bloc, se tendre la main entre patriotes des deux « rives », emblĂ©matiques qu’ils sont de cette France abandonnĂ©e aux marges des grandes mĂ©tropoles et de la vie politique tout court.

Cela ne s’est pas fait, mĂȘme si certains le voulaient manifestement, d’un cĂŽtĂ© comme de l’autre ; les deux principaux intĂ©ressĂ©s aussi, peut-ĂȘtre. Il y avait une ouverture. Il n’aurait pas Ă©tĂ© incongru de s’y ruer. VoilĂ  qui aurait Ă©tĂ© rĂ©volutionnaire, bien plus que ce mĂȘme « dĂ©gagisme » consistant Ă  « dĂ©gager » des vieux pour mettre Ă  la place des jeunes destinĂ©s et dĂ©cidĂ©s Ă  mener Ă  peu prĂšs la mĂȘme politique.

L’éventuel futur chancelier Sebastian Kurz n’a pas cachĂ© qu’il pourrait envisager de rapprocher l’Autriche du groupe de VisegrĂĄd ? Qu’elles en seraient les consĂ©quences ?

VoilĂ  qui serait une autre vĂ©ritable rĂ©volution. Car ce groupe, composĂ© de la Hongrie, de la Pologne, de la RĂ©publique tchĂšque et de la Slovaquie, incarne cette Europe ayant quittĂ© le joug communiste pour tomber sous la fĂ©rule libĂ©rale. Derniers invitĂ©s au « banquet » europĂ©en, ils n’ont pas vĂ©ritablement leur mot Ă  dire. En revanche, qu’un pays tel que l’Autriche puisse rejoindre ce groupe, voilĂ  qui lui donnerait un tout autre poids, une tout autre stature. Mieux, l’Autriche est un pays symbolique Ă  plus d’un titre, Ă©tant celui de la fameuse « neutralité ». « Neutralité » gĂ©ographique, il est pont entre Europe de l’Ouest et de l’Est. Et « neutralité » politique, il n’a jamais adhĂ©rĂ©, du temps de la Guerre froide, ni Ă  l’OTAN ni au Pacte de Varsovie ; tout comme Ă  celui du conflit israĂ©lo-palestinien, il possĂ©dait des contacts privilĂ©giĂ©s avec Tel Aviv et l’OLP. On pourrait mĂȘme y ajouter une sorte de « neutralité » civilisationnelle remontant Ă  l’empire austro-hongrois, pĂ©riode durant laquelle il sut faire cohabiter en plus ou moins bonne harmonie des communautĂ©s ne partageant pas toujours les mĂȘmes mƓurs, la mĂȘme langue, les mĂȘmes croyances. Ne reste plus qu’à savoir si le jeune Sebastian Kurz sera Ă  la hauteur des enjeux qui s’annoncent, car une Autriche qui sortirait de cette « neutralité », voilĂ  un Ă©vĂ©nement qui serait tout, sauf « neutre » 

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