Quel que soit l’élu du mois de mai prochain, quelles que soient les forces sociales ou les officines idĂ©ologiques victorieuses, l’élection prĂ©sidentielle a montrĂ© un mauvais visage et a pris une mauvaise tournure quant aux Ă©chĂ©ances qui attendent la France.

Les personnalitĂ©s des candidats ou leurs analyses politiques laissent augurer d’un avenir bien incertain et peu enchanteur. Cela d’autant plus qu’il est prĂ©visible que le nouveau prĂ©sident sera un prĂ©sident faible, parce que se trouvant sans une majoritĂ© partisane solide Ă  l’AssemblĂ©e Nationale. Ou sans majoritĂ© du tout, sauf celle issue d’une alliance grosse de frustrations et de ressentiments. Partant de lĂ , il sera incapable d’affronter les problĂšmes qui sont dĂ©jĂ  bien rĂ©pertoriĂ©s, et tous ceux qu’il va se crĂ©er lui-mĂȘme, quel qu’il ou qu’elle soit, Ă  cause de sa mauvaise apprĂ©ciation de la rĂ©alitĂ©.

Le passage par les primaires, dans chacun des deux camps dominants jusque-lĂ , destinĂ© Ă  satisfaire Ă  une personnalisation outranciĂšre du Pouvoir, et les coups bas personnels distribuĂ©s depuis dans les mĂ©dias dans le seul but de discrĂ©diter l’un ou l’autre des candidats, soulignent les limites d’une Ă©lection prĂ©sidentielle fondĂ©e sur le mythe de l’homme providentiel (crĂ©Ă©es pour le gĂ©nĂ©ral que l’on sait et dans les circonstances historiques que l’on connaĂźt).

C’est Ă  se demander d’ailleurs comment on peut concevoir encore aujourd’hui, en ces temps de grande complexitĂ©, et dans une dĂ©mocratie moderne, que toute une nation puisse s’en remettre Ă  une personne, Ă  un quasi-monarque Ă©lu, dont elle ne sait presque rien et qui n’a jamais rien prouvĂ© en termes de rĂ©flexion et/ou d’actions politiques ? Et n’est pas roi-philosophe qui veut !

Au lendemain de l’élection prĂ©sidentielle, c’est-Ă -dire Ă  l’occasion des Ă©lections lĂ©gislatives, on va dĂ©couvrir Ă©galement que le scrutin majoritaire uninominal Ă  deux tours, caractĂ©ristique de la Ve RĂ©publique et facteur de sa stabilitĂ© politique, perd, malgrĂ© lui, beaucoup de son efficacitĂ© dans un systĂšme dont la bipolaritĂ©, qu’il a installĂ©e, est maintenant largement Ă©rodĂ©e. Certes, le clivage entre la gauche et la droite existe toujours, mais le schĂ©ma alternatif auquel on s’est habituĂ© risque fort de souffrir de la division de chacun des deux blocs qui se faisaient traditionnellement face.

En effet, on se trouve aujourd’hui dans une situation qui rappelle assez celle des dĂ©buts de la IIIe RĂ©publique avec en compĂ©tition, pour ne retenir que les courants les plus consĂ©quents, quatre forces politiques difficiles Ă  concilier entre elles.

D’un cĂŽtĂ©, une gauche radicale (Ă  deux tĂȘtes qui plus est), fidĂšle Ă  une reprĂ©sentation du monde du temps ancien de l’opulence oĂč l’on ne parlait que de redistribution, et une gauche opportuniste (pour respecter l’analogie historique, mais bien nommĂ©e compte tenu des ralliements qui la construisent) qui entend se maintenir au Pouvoir et perpĂ©tuer ainsi le statu quo d’une sociĂ©tĂ© mondialisĂ©e et inĂ©galitaire qui satisfait pleinement Ă  ses intĂ©rĂȘts.

De l’autre cĂŽtĂ©, une droite libĂ©rale, et une droite extrĂȘme (ou inversement, si l’on prĂ©fĂšre). La premiĂšre partage avec la gauche opportuniste la mĂȘme vision d’un monde unifiĂ© par le marchĂ©, mais elle s’en distingue par son jugement sur l’évolution des mƓurs et de la sociĂ©tĂ©, et (c’est une affaire de gĂ©nĂ©ration !) elle est bien plus prĂ©occupĂ©e par le fait sĂ©curitaire pris dans le sens le plus large. La seconde, xĂ©nophobe et Ă©tatiste, rĂ©cupĂšre tous les mĂ©contentements, toutes les frustrations et toutes les nostalgies. Ce qui lui vaut des succĂšs Ă©lectoraux indĂ©niables, qui lui laissent croire Ă  une chance de victoire, mais qui ne lui confĂšrent pas pour autant la compĂ©tence nĂ©cessaire pour gouverner. Elle reprend Ă  son compte, de la sorte, la fonction tribunitienne de l’ancien Parti communiste. Ce qui, on peut le croire, Ă©pargne au systĂšme politique en place des jacqueries qui pourraient, sinon, l’emporter.

Jusqu’à maintenant, et cela sera sans doute dĂ©montrĂ© une fois encore au printemps prochain, le rĂ©sultat le plus tangible de l’existence de la droite populiste est le maintien de la gauche au pouvoir dans une France largement droitiĂšre !

Ce champ politique Ă  quatre blocs aux potentiels sensiblement Ă©gaux ne sera pas facile Ă  maĂźtriser. Sa mise en synergie, afin d’affronter dans les meilleures conditions possible les problĂšmes cruciaux qui sont lĂ , semble impossible. Et, compte tenu des difficultĂ©s juridico-mĂ©diatiques du leader de la droite libĂ©rale, dont la victoire reste nĂ©anmoins possible Ă  partir du moment oĂč la pertinence et la cohĂ©rence de son programme seront admises, au dĂ©triment des autres, on voit mal, si le succĂšs lui sourit, se reproduire le scĂ©nario du parti dominant, voire Ă©crasant, comme on l’a connu Ă  plusieurs reprises sous la Ve RĂ©publique.

Quant au candidat du parti des Opportunistes, dont il est dit dans tous les mĂ©dias qu’il a maintenant, sauf accident majeur, toutes les chances d’ĂȘtre le prochain prĂ©sident de la RĂ©publique, rien n’indique, Ă  ce jour, qu’il puisse disposer d’une majoritĂ© de gouvernement confortable et durable au Parlement.

Toute cette incertitude vient de ce que l’on distingue mal ce que les Ă©lections lĂ©gislatives donneront comme rĂ©sultats, Ă©tant donnĂ© que l’on devrait connaĂźtre une multitude de triangulaires, voir de quadrangulaires. Quels seront les accords et les marchandages ? Certains Ă©voquent dĂ©jĂ  la possibilitĂ© d’une nouvelle cohabitation, mais ils oublient qu’elle a toujours fonctionnĂ© dans un cadre bipartisan. Or, celui-ci apparaĂźt bien difficile Ă  reconstruire quand on sait qu’à gauche le clivage entre celle qui veut gouverner et celle qui veut changer la sociĂ©tĂ© a Ă©tĂ© dĂ©clarĂ© insurmontable, et quand on observe qu’à droite une alliance des modĂ©rĂ©s et des plus extrĂȘmes est impossible, au moins tant que ces derniers n’auront pas abandonnĂ© leur obsession anti-europĂ©enne et qu’ils n’auront pas renoncĂ© Ă  leur programme Ă©conomique dĂ©magogique.

La derniĂšre option, idĂ©ologiquement la plus concevable, reste celle d’une alliance des Opportunistes et des LibĂ©raux ? Mais ces derniers y ont-ils intĂ©rĂȘt, et ne vaudrait-il pas mieux qu’ils attendent l’échec, et peut-ĂȘtre le dĂ©couragement, du nouveau prĂ©sident, tellement inattendu.

Le prochain quinquennat s’annonce donc instable. En renouant avec les coups de thĂ©Ăątre et les jeux de coulisse de la IIIe RĂ©publique, il fera sans doute les dĂ©lices des journalistes. Mais, sauf un retournement toujours possible de la situation, il est peu probable qu’il puisse procurer le cadre politique nĂ©cessaire au redressement, et Ă  la sortie de crise. Ce qui laisse augurer d’une belle dĂ©bĂącle


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Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.

A propos de l'auteur

Gerard Dussouy

Professeur Ă©mĂ©rite Ă  l’UniversitĂ© Montesquieu de Bordeaux, oĂč il reste membre du Centre Montesquieu de Recherche Politique (CMRP). EuropĂ©en convaincu depuis toujours, il s’interroge avec inquiĂ©tude, aujourd’hui, sur le devenir des nations du continent. Dernier livre paru : « Contre l’Europe de Bruxelles. Fonder un Etat europĂ©en », prĂ©face de Dominique Venner (Tatamis, 2013).

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