On peut ne pas admirer le racisme endogamique ni le capitalisme de spĂ©culation et reconnaĂźtre qu’il y eut des Juifs d’exception : le Qohelet, JĂ©sus de Nazareth, Spinoza, le baron Haussmann, Gershwin et Copland, Heifetz, « Solti »-Stern et Janos Starker. On peut Ă©galement avoir un penchant pour le journaliste et thĂ©oricien de l’information que fut Walter Lippmann (mort en 1974), la star de New Republic, du New York Herald Tribune et de Newsweek.

Walter Lippmann, nĂ© le 23 septembre 1889 Ă  New York aux États-Unis et mort le 14 dĂ©cembre 1974 .

Walter Lippmann, nĂ© le 23 septembre 1889 Ă  New York aux États-Unis et mort le 14 dĂ©cembre 1974.

Dans son livre de 1922, Public opinion, devenu la rĂ©fĂ©rence d’une foule d’éditorialistes et de directeurs de rĂ©daction, Lippmann soutenait que l’opinion publique est bien davantage façonnĂ©e par les Ă©motions que par le raisonnement ; Gustave Le Bon l’avait Ă©crit un quart de siĂšcle plus tĂŽt !

De ce livre, on ne retient gĂ©nĂ©ralement que le concept de « manufacture of consent », si l’on prĂ©fĂšre le formatage en douceur des opinions publiques de tous pays par les mĂ©dias (presse Ă©crite, radio, cinĂ©ma, publicitĂ©), soit la variante libĂ©rale de la propagande politico-sociale des États totalitaires Ă  l’époque : l’URSS, le kĂ©malisme et le fascisme naissants, l’islam n’étant pas encore sorti de sa torpeur mĂ©diĂ©vale et le nazisme n’existant qu’à l’état embryonnaire.

En pratique, selon Lippmann, si les journalistes doivent informer discrĂštement les ministres et chefs d’État (et nombreux seront les reporters internationaux Ă  servir de sources Ă  Franklin Delano Roosevelt, de 1933 Ă  1945) de ce qu’ils ont perçu en pays hostile ou concurrent, le vulgum pecus n’a droit qu’aux informations gĂ©nĂ©rales, aux potins et aux scandales, agrĂ©mentĂ©s de schĂ©mas types de pensĂ©e, pour orienter sa rĂ©action aux Ă©vĂ©nements.

En rĂ©sumĂ©, l’on filtre parmi la foule d’informations, ce qu’il est bon que les Ă©lecteurs sachent, sans encombrer leur petit esprit de prĂ©cisions qu’ils n’ont pas Ă  connaĂźtre, singuliĂšrement les soubassements Ă©conomiques de dĂ©cisions politiques.

Lippmann parlait de « barriĂšre entre le public et l’information ». Il avait mal choisi son terme : il s’agissait bien plus de tamiser, de cribler, de filtrer, en un mot de dĂ©sinformer par dĂ©faut. Encore faut-il crĂ©diter Lippmann, le cynique, d’une forte dose d’honnĂȘteté : il prĂ©cisait qu’un journaliste ne doit publier que des informations rĂ©elles et vĂ©rifiĂ©es
 d’autres n’auront pas cette Ă©thique.

Comme l’a prĂ©cisĂ© le Britannique Richard Tawney (in Equality de 1931), l’exemple des USA et de sa presse n’est probablement pas adaptĂ© Ă  la vieille Europe des annĂ©es trente. Aux USA rĂšgne alors « une inĂ©galitĂ© Ă©conomique considĂ©rable, mais aussi une Ă©galitĂ© sociale considĂ©rable »  seul le nazisme crĂ©era une sociĂ©tĂ© Ă©galitaire entre membres du Volk germanique, mais cette notion n’est pas perçue hors du Reich, pas plus qu’elle ne l’est de nos jours par nombre d’historiens.

En France, durant ce nouvel avant-guerre, l’inĂ©galitĂ© sociale est aussi profonde que l’inĂ©galitĂ© des jouissances matĂ©rielles. De ce fait, l’information y est pure affaire de bourrage de crĂąnes : presse pacifiste et presse belliciste vont s’opposer vigoureusement, surtout Ă  compter de 1936. Sans la moindre vergogne, journalistes français (et britanniques) n’hĂ©siteront pas Ă  multiplier les bobards, tandis que la presse du IIIe Reich ne ment gĂ©nĂ©ralement que par omission, les mensonges intentionnels y Ă©tant rares ; c’est, d’ailleurs, ce qui frappe le plus l’historien qui rejette tout a priori.

Par ailleurs, Lippmann, journaliste parfois aventureux dans ses avis et pronostics de politique Ă©trangĂšre, est un partisan convaincu de la rĂ©gulation de la production Ă©conomique par les prix du marchĂ© et par la publicitĂ©, LĂ  encore avec une dose certaine de cynisme : il ne lui paraĂźt pas nĂ©cessaire, pour lancer un produit ou un concept, de chercher l’utilitĂ© maximale pour la sociĂ©tĂ©, mais il est indispensable de produire toujours plus et Ă  meilleur coĂ»t, pour obtenir le plein-emploi et accroĂźtre la richesse nationale.

Il organise en aoĂ»t 1938, au MusĂ©e Social de Paris, un Colloque, oĂč une trentaine d’économistes et d’universitaires dĂ©battent du nĂ©o-libĂ©ralisme, en un moment oĂč l’économie allemande Ă©crase par ses succĂšs Ă  l’exportation les Ă©conomies des grandes dĂ©mocraties (les USA ont replongĂ© dans la dĂ©pression Ă©conomique au second semestre de 1937). On y parle de barriĂšres douaniĂšres et de libre-Ă©change, d’union monĂ©taire et d’étalon de rĂ©fĂ©rence (presque tout le monde vient d’abandonner l’étalon-or), de rĂ©glementation de l’économie par les États.

Au Colloque Lippmann, s’affrontent Jacques Rueff et Ludwig Mises (qui a quittĂ©, en 1934, l’Autriche ruinĂ©e pour la Suisse), tous deux partisans de l’étalon-or, mais le premier tolĂšre une certaine planification Ă©tatique, repoussĂ©e avec horreur par le second, alors partisan du libĂ©ralisme intĂ©gral, acceptant tout au plus un encadrement du crĂ©dit pour limiter les risques d’inflation grave. Tous deux triompheront, aprĂšs 1945, mais de façon transitoire (Rueff sous la Ve RĂ©publique gaulliste ; Mises aux USA).

Tout cela n’est-il que pure Ă©rudition historique ? Pas vraiment !

Semble toujours d’actualitĂ©, mĂȘme de façon brĂ»lante, la notion de dĂ©sinformation du public, liĂ©e Ă  une surinformation de dĂ©tails croustillants, mais dĂ©pourvus de rĂ©elle importance (comme les tenues de telle femme de prĂ©sident), masquant une vĂ©ritable sous-information quant aux vĂ©ritables maĂźtres du jeu politico-social et au cynisme absolu de leurs choix.

La thĂ©orie de Lippmann triomphe en permanence et de façon antidĂ©mocratique, si l’on admet que le droit Ă  l’information est l’un des critĂšres des rĂ©gimes dĂ©mocratiques (avec l’isonomia, la mĂ©ritocratie et la libertĂ© d’expression
 toutes notions assez mal en point dans les sociĂ©tĂ©s occidentales actuelles).

Quant Ă  la finalitĂ© du fonctionnement de l’économie, Ă  l’intĂ©rĂȘt d’un minimum de rĂ©gulation des marchĂ©s par d’honnĂȘtes membres du pouvoir exĂ©cutif, Ă  l’établissement d’étalons monĂ©taires fiables (Ă  moins que l’on ne se dĂ©cide Ă  en revenir au clearing, pour commercer avec les pays Ă  l’économie Ă©mergente, donc dĂ©nuĂ©s de devises fortes), tout cela est encore et toujours d’actualitĂ©.

Depuis le XVIIIe siĂšcle, l’on n’en finit pas d’opposer le « laissez faire, laissez aller » Ă  la rĂ©gulation des Ă©conomies nationales par le pouvoir exĂ©cutif. L’expĂ©rience globalo-mondialiste, en cours depuis les annĂ©es 1980, a ruinĂ© nombre de nations occidentales. Il serait peut-ĂȘtre temps de rĂ©flĂ©chir Ă  d’autres voies et d’éduquer le public, manifestement moins sot que ne le croyait Lippmann, avec sa morgue de surdouĂ©.

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