Charles Martel avait partagĂ© son pouvoir entre ses fils, et ceux-ci (sans toutefois abandonner une parcelle de pouvoir) avaient restaurĂ© un roi mĂ©rovingien, ChildĂ©ric III. Et quand, en 747, Carloman se retira en l’abbaye du mont Cassin, PĂ©pin se retrouva seul maĂźtre. Mais toujours pas roi.

Il Ă©crivit alors au pape Zacharie : « Lequel mĂ©rite d’ĂȘtre roi, de celui qui demeure sans inquiĂ©tude et sans pĂ©ril en son logis, ou de celui qui supporte le poids de tout le royaume ? » La rĂ©ponse Ă©tait contenue dans la question.

En 751, PĂ©pin dĂ©posa ChildĂ©ric (qui fut tondu et enfermĂ© dans un couvent) et se fit Ă©lire roi des Francs par une assemblĂ©e des grands et des Ă©vĂȘques rĂ©unie Ă  Soissons. Et, grande nouveautĂ©, il reçut une onction d’huile, selon un rite inspirĂ© de l’Ancien Testament que le pape Étienne II renouvela trois ans plus tard en la basilique Saint-Denis.

De la part de PĂ©pin, c’était un coup de force qui lui permettait d’évincer les MĂ©rovingiens, dynastie catholique la plus ancienne d’Europe, reconnue depuis 508 par l’empereur. Mais de la part du pape, c’était une manƓuvre de haute politique. En effet, seul l’empereur, qui rĂ©gnait toujours Ă  Constantinople, avait le droit de faire les rois. En reconnaissant PĂ©pin comme roi et plus encore en le sacrant, le pape se posait en Ă©gal politique de l’empereur, dont il usurpait une attribution essentielle.

Pour manifester sa gratitude, le nouveau roi s’attaqua aux Lombards, que justement l’empereur mettait trop peu de zĂšle Ă  combattre aux yeux du pape, qui lui reprochait la mĂȘme faiblesse Ă  l’égard des Arabes vaincus par Charles Martel. Cette gratitude n’était pas une simple politesse de la part de PĂ©pin : c’était le prix Ă  payer. Ainsi, aprĂšs avoir enlevĂ© aux Lombards la province de Ravenne, il la remit au pape. PossĂ©der ses propres États assura au pape une indĂ©pendance vis-Ă -vis de l’empereur, mais aussi des autres souverains, Ă  commencer par le roi des Francs lui-mĂȘme ! Ce n’est pas par hasard que les territoires cĂ©dĂ©s au pape comprenaient Ravenne, ancienne capitale de l’empire d’Occident. Car, jusqu’au VIIIe siĂšcle, l’élection du pape Ă©tait prĂ©cisĂ©ment soumise Ă  l’approbation de l’exarque de Ravenne.

Rappelons que Constantin, qui a fait de l’Empire romain un empire chrĂ©tien, Ă©tait aussi le fondateur de Constantinople. Ce n’était pas par Rome que l’empire Ă©tait devenu chrĂ©tien, mais par Constantinople. Or, au VIIIe siĂšcle, les diffĂ©rends dogmatiques, et notamment la querelle des images et le Filioque, avaient opposĂ© le pape et l’empereur. En PĂ©pin, le pape trouvait donc un protecteur plus Ă  son grĂ©. Et il s’attribuait de son propre chef une prĂ©pondĂ©rance qu’il n’avait pas dans l’ancien empire. On fabriqua mĂȘme pour l’occasion un faux (maladroit dans la forme, mais habile sur le fond) par lequel Constantin aurait autrefois reconnu au pape Sylvestre Ier une primautĂ© sur l’empereur, et qui prĂ©sentait son dĂ©part pour Constantinople comme une sorte d’exil.

DĂšs lors, le pape cessa de dater ses actes d’aprĂšs les annĂ©es de rĂšgne de l’empereur, et le fit d’aprĂšs le rĂšgne des rois francs. Cette rupture, qui marque la sĂ©paration politique et religieuse entre l’Orient et l’Occident, trouvera son achĂšvement dans le sacre d’un nouvel empereur : Charlemagne.

Les chroniques de Pierre de Laubier sur l’« Abominable histoire de France » sont diffusĂ©es chaque semaine dans l’émission « SynthĂšse » sur Radio LibertĂ©s.

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