C’est fou cette propension qu’ont les gens Ă  prĂ©tendre honorer des personnes qui ne leur ont rien demandĂ©. J’imagine volontiers que cette malheureuse Simone Veil (pas la philosophe, l’autre), n’avait pas imaginĂ© une seule seconde finir sa vie au PanthĂ©on. Encore moins que l’on imposĂąt Ă  son mari de la rejoindre dans ce lieu oĂč l’on cĂŽtoie le meilleur comme le pire. Il est dans la mort comme dans la vie un principe qui garde toute sa validité : il vaut mieux ĂȘtre seul que mal accompagnĂ©.

Certains lecteurs de la presse dite « people » objecteront qu’une chambre Ă  « l’HĂŽtel des grands hommes » vous classe dans la « jet-set de l’au-delà » autant qu’une suite au Ritz ou au NĂ©gresco dans celle des parvenus et, qui plus est, pour l’éternitĂ©. Admettons, mais Ă  quel prix ! Vivre la promiscuitĂ© d’individus auxquels en d’autres temps vous n’auriez confiĂ© ni votre argent ni votre fille, est-ce bien raisonnable ? Certes cela aurait pu ĂȘtre pire si Mirabeau et Marat y Ă©taient restĂ©s et si Stavisky et Landru y avaient Ă©tĂ© admis, mais tout de mĂȘme


Aux grands hommes la patrie reconnaissante ! Quelqu’un pourrait-il me renseigner sur l’Ɠuvre de Hyacinthe de CossĂ© Brissac ou sur celle de Girolami-Luigi Durazzo ? Je ne vous laisserai pas sĂ©cher plus longtemps. Ma curiositĂ© et mon souci du partage me perdront, mais on ne se refait pas
 Le premier Ă©tait le Chambellan de Madame MĂšre, Letizia Buonaparte et le second, doge de la rĂ©publique ligurienne. Avouez que leur contribution Ă  la grandeur et au rayonnement de la France reste Ă  prouver. De lĂ  Ă  imaginer qu’ils ont trouvĂ© leur billet de logement post-mortem dans une pochette-surprise.

Si ce jeu de devinettes vous a plu, allez donc consulter les biographies de Louis Pierre Resnier, d’Emmanuel CrĂ©tet, de Jean-FrĂ©dĂ©ric PerrĂ©gaux. Vous serez Ă©difiĂ©. D’autres hĂŽtes de ce haut lieu de mĂ©moire, victimes de l’amnĂ©sie du bon peuple de France, valent leur redĂ©couverte. Charles Erskine de Kellie ? Un cardinal laĂŻc italo-Ă©cossais, jamais ordonnĂ© prĂȘtre faut-il le prĂ©ciser, qui se distingua au service de la diplomatie vaticane. Ippolito Vincenti-Mareri ? Un Ă©vĂȘque des États pontificaux dont le grand mĂ©rite fut son ralliement Ă  NapolĂ©on.

Et les querelles de voisinage ! Parlons-en.

Comment imaginer une colocation paisible entre Victor Schoelcher acteur important dans l’abolition de l’esclavage et ce vieil affairiste de Voltaire qui avait Ă©crit : « Nous n’achetons des esclaves domestiques que chez les NĂšgres ; on nous reproche ce commerce. Un peuple qui trafique de ses enfants est encore plus condamnable que l’acheteur. Ce nĂ©goce dĂ©montre notre supĂ©rioritĂ©. Celui qui se donne un maĂźtre Ă©tait nĂ© pour en avoir. »

Pour peu que le gouverneur FĂ©lix EbouĂ©, petit-fils d’esclave guyanais, vienne pimenter le dĂ©bat d’une pointe de langue d’oiseau !

Le mĂȘme Voltaire partageant son Ă©ternitĂ© avec Rousseau, voilĂ  qui n’est pas de tout repos, fĂ»t-il Ă©ternel. Le premier suggĂ©rait l’exĂ©cution du second au motif qu’il avait fait porter ses cinq enfants aux « Enfants trouvĂ©s » : « Si on chĂątie lĂ©gĂšrement un romancier impie, on punit capitalement un vil sĂ©ditieux. »

Non, vous n’avez pas la berlue, il s’agit bien de la peine capitale qui est requise par le procureur de Fernay. Le second reprochait au premier son inconduite et ses amours incestueuses avec Marie-Louise, la fille de sa sƓur. Non loin de lĂ , Victor Hugo qui avait abondamment subornĂ© ses jeunes bonnes, ne pipe mot. Il en est rĂ©duit Ă  dĂ©clamer les plus belles pages de son « Art d’ĂȘtre grand-pĂšre » pour mieux faire oublier « la prodigieuse et prodigue sensualité » que lui prĂȘtent ses biographes (« obsession sexuelle » conviendrait tout autant, mais pour un grand homme c’est dĂ©gradant). Quelle ambiance !

Que dire de la cohabitation forcĂ©e entre Jean Monnet et AndrĂ© Malraux ? L’un des pĂšres de l’Europe, promoteur infatigable du libre-Ă©change, de l’Atlantisme, de la disparition des Etats-Nations, n’a pas fini de subir les sarcasmes de « la voix sĂ©pulcrale du gaullisme » qui, Ă  longueur d’éternitĂ©, souligne fielleusement les carences bruxelloises endĂ©miques, sous le regard glacĂ© de RenĂ© Cassin, le premier prĂ©sident du ComitĂ© Constitutionnel tel que voulu par le GĂ©nĂ©ral.

Comment goûter à un vrai repos éternel dans un pareil zoo ? Appelez-moi le gardien chef !

Il en est un pourtant que ces chamailleries de vieux singes ne troublent pas le moins du monde : Condorcet dont le tombeau est vide. Initialement inhumĂ©e dans une fosse commune du cimetiĂšre de Bourg la Reine, sa dĂ©pouille n’a jamais Ă©tĂ© retrouvĂ©e.

Mon propos peut paraĂźtre quelque peu dĂ©cousu. C’est ce qui m’a incitĂ© Ă  emprunter le titre de ma chronique Ă  ce cher Jules Renard qui fort sagement a choisi, lui, de reposer dans la NiĂšvre Ă  Chitry-les-Mines, loin des turbulences mĂ©diatiques de la Place Sainte GeneviĂšve (avec cette appellation d’origine rendons pour une fois aux femmes ce qui leur appartient, n’en dĂ©plaise Ă  ces hommes que l’on dit « Grands »).

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