Didier Le Fur est historien. Il a dĂ©jĂ  commis des biographies remarquĂ©es : Louis XII, Charles VIII, Henri II. Son François Ier (Éd. PassĂ©s ComposĂ©s) fut acclamĂ© par la critique, tandis que son livre consacrĂ© Ă  Diane de Poitiers a reçu le Grand Prix de la biographie politique 2017. Avec son dernier opus, sous-titrĂ© Une brĂšve histoire de l’histoire (Ed. PassĂ©s ComposĂ©s), il Ă©tudie avec sĂ©rieux et minutie la place, l’écriture, le statut et la rĂ©ception de l’Histoire. Il dĂ©montre que l’Histoire a continuellement Ă©voluĂ© pour aboutir aux formes connues actuellement.

DĂšs les premiĂšres pages, l’auteur Ă©crit : « Je fis le constat que l’histoire Ă©tait particuliĂšrement mouvante, et donc finalement peu certaine puisqu’elle pouvait ĂȘtre rĂ©Ă©crite rĂ©guliĂšrement sans que les connaissances nouvelles puissent justifier ces modifications : elle Ă©tait souvent le simple reflet des opinions des auteurs qui la rĂ©digeaient, ou le tĂ©moin d’un regard collectif que l’on avait dĂ©cidĂ© de porter sur elle. »

Cette phrase illustre bien la difficultĂ© et la nĂ©cessitĂ© de distinguer l’Histoire du roman national, l’étude historique de la propagande officielle. Or, depuis les temps les plus reculĂ©s, l’Histoire a souvent Ă©tĂ© agitĂ©e par les puissants Ă  des fins de domination politique, Ă©conomique, culturelle et religieuse.

En partant de ce constat, que l’histoire pouvait ĂȘtre Ă©crite et rĂ©Ă©crite sans justification scientifique, Le Fur pose une interrogation lourde de sens : « Comment prĂ©tendre alors que l’Histoire Ă©tait une science qui, pour qu’elle le soit, devait ĂȘtre conduite par des rĂšgles communes Ă  tous et applicables par tous ? » Il prolonge avec pertinence sa rĂ©flexion de la façon suivante : « Mais peut-ĂȘtre l’histoire n’avait-elle pas toujours Ă©tĂ© une science ? Dans ce cas, quand l’était-elle devenue ? Et pour quels motifs ? » De fait, l’auteur dĂ©clare sans ambages : « Parce qu’aucun livre ne rĂ©pondait franchement Ă  ces questions d’idiot, je me suis dĂ©cidĂ© Ă  le faire. Il est ce qu’il est, mais il m’a finalement Ă©tĂ© utile. » Il ne s’agit cependant pas de questions idiotes, tant s’en faut. Son livre permet de lever le voile sur les sujets complexes prĂ©cĂ©demment Ă©voquĂ©s.

En rĂ©alitĂ©, l’éminente qualitĂ© d’historien ne se rĂ©sume pas Ă  une question de diplĂŽmes ou Ă  une Ă©ventuelle reconnaissance mĂ©diatique voire Ă©tatique. Être historien revient avant tout Ă  agir en historien. Cela signifie donc Ă©tudier et confronter les sources. Ces derniĂšres peuvent ĂȘtre trĂšs variĂ©es : tableaux, piĂšces, armes, timbres, cachets, mĂ©moires, notes, lettres, correspondances, photographies, vidĂ©os, etc.

Pourtant, durant une trĂšs longue pĂ©riode, l’Histoire et les hommes se sont passĂ©s d’historiens, et plus encore d’historiens critiques. Dieu suffisait car Il inspirait les esprits ; vivre suffisait, car la vie Ă©tait vĂ©cue avec Ă©lan, sans introspection suspicieuse et nombriliste. Puis sont apparus les poĂštes, les hommes de lettres et les religieux. Ils ont racontĂ© par diverses maniĂšres l’origine de l’humanitĂ© en partant tous du principe que Dieu avait tout crĂ©Ă©. Les questions mĂ©taphysiques sur Dieu et la crĂ©ation de l’univers arrivent aprĂšs. Et la boĂźte de Pandore du moi fut ouverte. De lĂ©gitimes interrogations laissĂšrent la place Ă  la contestation, puis au rejet de Dieu, de l’ordre social, de la nature, de la rĂ©alitĂ© de l’homme. Descartes, Spinoza, Vico, Voltaire, Lessing, Condorcet rejetĂšrent l’histoire telle qu’elle fut acceptĂ©e Ă  leur Ă©poque. Les dĂ©couvertes scientifiques et les progrĂšs techniques – notamment le mĂ©canisme – accentuent cette idĂ©e d’une humanitĂ© affranchie de la crĂ©ation divine perçue comme un joug. Il existe ici un Ă©norme paradoxe, car la trĂšs grande majoritĂ© de ces dĂ©couvertes scientifiques sont l’Ɠuvre de clercs ou de laĂŻcs croyants.

DĂšs le XVIIe siĂšcle – mais les prĂ©mices de cette rĂ©volte intellectuelle Ă©mergent en rĂ©alitĂ© au XVe – l’histoire classique ou ancienne se voit considĂ©rer comme une fable, un opium Ă  l’usage du bas peuple. Les miracles sont, au mieux, vus comme des contes, au pire comme des Ă©normes mensonges. Les philosophes tournent en ridicule l’idĂ©e de Dieu et la notion mĂȘme de providence divine. Enfin, les textes bibliques perdent ce caractĂšre sacrĂ© pour devenir des Ă©crits comme les autres.

Didier Le Fur montre que l’Église tente de rĂ©sister Ă  ces diffĂ©rents assauts. En effet, Spinoza et Voltaire mettent toute leur Ă©nergie Ă  dĂ©truire les textes de l’Ancien Testament, pour attaquer les fondements intellectuels et moraux sur lesquels repose la monarchie chrĂ©tienne, ainsi que l’égalitĂ© du genre humain, hommes, femmes et enfants, de toutes races – doctrine Ă  leurs yeux scandaleuse qui rĂ©sulte pourtant de la lettre et de l’esprit de la GenĂšse. Bossuet contre-attaque en promouvant la vision de l’Église : « Comme le judaĂŻsme dont il est issu, le christianisme est une religion historique, rĂ©vĂ©lĂ©e dans le temps. Il enseigne que des Ă©vĂ©nements, de la CrĂ©ation Ă  l’Apocalypse, y sont advenus ou y surviendront. Le cours du temps a donc un sens, une unitĂ©, et signe qu’il n’est pas illimitĂ©. Le temps chrĂ©tien a un dĂ©but, un milieu et une fin : soit la naissance du monde et la chute de l’homme, la venue du Fils et son sacrifice, l’attente du retour de celui-ci et la rĂ©demption finale du pĂ©chĂ© humain. Au milieu se situe l’histoire de l’homme entiĂšrement dĂ©pendante des volontĂ©s de Dieu. »

Les premiers contempteurs Ă  dĂ©monter le discours catholique sur l’histoire sont les Philosophes. Avec de nombreux arguments et de pertinentes explications, l’auteur dĂ©montre que les opposants Ă  cette vision thĂ©ologique et historique critiquent, sans pour autant conceptualiser l’Histoire qui serait conforme Ă  leurs vues. La dĂ©monstration se montre imparable. Depuis le XVIIe jusqu’au XVIIIe siĂšcle, cette histoire « divine » subit des attaques et des moqueries sans pour autant ĂȘtre remplacĂ©e dans la sphĂšre intellectuelle : « La religion romaine traditionnelle Ă©tait une nouvelle fois montrĂ©e du doigt, rendue responsable de l’aveuglement de l’homme, de sa persistance dans l’ignorance de son droit. Elle revĂȘtait ainsi, pour toujours plus de gens, un caractĂšre monstrueux. »

Il faut donc attendre le XIXe pour que les historiens s’affranchissent radicalement de Dieu pour bĂątir une nouvelle histoire. Or, si ces crĂ©ateurs chassent Dieu, ils le remplacent par des idoles : bonheur, progrĂšs, science, technique. En dĂ©finitive, l’histoire dĂ©pend encore et toujours de nouveaux maĂźtres. Par la suite, comme l’expose trĂšs bien l’auteur, l’Histoire reste au service des dominants Ă  des fins politiciennes. Michelet incarne encore Ă  ce jour le meilleur exemple de cette Ă©cole de pensĂ©e. Il construit une histoire militante et partisane dans laquelle le Moyen-Âge a malheureusement mauvaise presse. Il invente la « Renaissance » pour dĂ©valoriser encore plus les Temps FĂ©odaux. Guizot Ă©crit et compose sur les civilisations : « Il Ă©tait convaincu que les dĂ©veloppements social et moral Ă©taient intimement liĂ©s, mĂȘme si parfois ils ne marchaient pas Ă  la mĂȘme cadence. »

Ses travaux justifieront
 le colonialisme ! En fin de compte, sans une authentique formation Ă  l’histoire des idĂ©es, une profonde humilitĂ© et une honnĂȘtetĂ© intellectuelle, on peut faire dire beaucoup de choses Ă  l’« Histoire », le tout et son contraire.

La vraie question aujourd’hui, comme l’indique un des chapitres du livre est : Mais que faire du passĂ© ? Le passĂ© doit-il expliquer le prĂ©sent ? Le justifier ? Le passĂ© reprĂ©sente-t-il un idĂ©al Ă  atteindre ou un modĂšle Ă  dĂ©passer ? De mĂȘme, ce passĂ© doit-il ĂȘtre organisĂ© ou hiĂ©rarchisĂ© ? Et surtout comment l’enseigner ? Ces questions ont hantĂ© les penseurs, les intellectuels et les Ă©rudits des siĂšcles passĂ©s. À bien y rĂ©flĂ©chir, elles peuvent faire encore dĂ©bat
 N’oublions jamais que des gouvernements ont tentĂ©, dans un passĂ© trĂšs rĂ©cent, de figer l’histoire par la force lĂ©gislative. Heureusement, certains historiens se sont levĂ©s contre cette forfaiture intellectuelle et morale.

Il va de soi que Le Fur ne peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un candide. À le lire, nous comprenons parfaitement que l’histoire ne souffre jamais d’un excĂšs de neutralitĂ© car elle reste, en tant que discipline, un outil de lutte politique et idĂ©ologique. Il n’hĂ©site pas Ă  Ă©crire un propos dĂ©montrant sa grande luciditĂ© : « Personne n’a trouvĂ© les lois de cette histoire parfaite, dĂ©finitive. Jamais, non plus, elle ne rĂ©ussit Ă  rĂ©aliser ce qui habitait l’imaginaire des philosophes de l’histoire (rassurer collectivement sur la raison de l’existence humaine et contribuer Ă  apaiser la peur de la mort), par une vie sans Dieu. »

Ils ont mis Dieu Ă  la retraite, mais comme l’avait dit le CurĂ© d’Ars en son temps : « Laissez une paroisse vingt ans sans prĂȘtre, on y adorera les bĂȘtes. »

L’explicitation de cet inextinguible besoin de paix intĂ©rieure chez l’Homme se trouve remarquablement nette dans cette citation. À notre Ă©poque qui se dit (et se croit peut-ĂȘtre) aussi moderne, Ă©clairĂ©e, dĂ©mythologisĂ©e, scientifique, rationnelle et objective, les Hommes croient pourtant en tout et n’importe quoi, sans pour autant connaĂźtre la paix avec autrui ni la sĂ©rĂ©nitĂ© personnelle : le succĂšs croissant des horoscopes, marabouts, et spirites – y compris dans l’ « élite » intellectuelle ou sociale – le prouve assez. Était-ce pour autant mieux ou pire avant ? L’Histoire nous aide Ă  y voir plus clair
 Ă  condition de ne pas vouloir y trouver ce qu’on veut.

Cette brĂšve histoire de l’histoire passionnante et dense sur le plan intellectuel ravira tous les passionnĂ©s d’histoire. Elle permet de comprendre les grands enjeux intellectuels et moraux que soulĂšve l’Histoire, ainsi que les nombreux dĂ©bats historiques qui en rĂ©sultent. Depuis la fin de la DeuxiĂšme Guerre Mondiale, de nombreux historiens professionnels se sont transformĂ©s en de vĂ©ritables ayatollahs, tout en revendiquant l’étiquette de scientifique. Loin de favoriser la science historique ou la philosophie de l’histoire, ils transforment l’Histoire en une nouvelle – fausse – religion lĂ©gitimant les rĂ©gimes ou les modes successifs. Nous nous retrouvons face Ă  des nouveaux mais faux inquisiteurs, car ils ne sont pas animĂ©s par le souffle divin et la rĂ©elle transcendance. Le solide et bon sens critique du peuple a ainsi Ă©tĂ© peu Ă  peu gavĂ© par le prĂȘt-Ă -penser, et remplacĂ© par le politiquement correct, cette fameuse doxa. Ceci sacralise – sous des protestations d’objectivitĂ© rĂ©publicaine et laĂŻque – la mise Ă  mort de l’histoire : Ă  la fois comme vie spirituelle et collective Ă  travers les Ăąges, et en tant que science. Le Fur a parfaitement compris que le conformisme mine profondĂ©ment l’intelligence. Et ils mirent Dieu Ă  la retraite permet d’éviter de succomber Ă  ce grossier et banal piĂšge intellectuel.

Didier Le Fur, Une brĂšve histoire de l’histoire (Ed. PassĂ©s ComposĂ©s).

Didier Le Fur, Une brĂšve histoire de l’histoire (Ed. PassĂ©s ComposĂ©s).

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A propos de l'auteur

Franck Abed

Franck Abed est catholique et royaliste. Ses thĂšmes de prĂ©dilection sont : l’histoire, l’histoire des idĂ©es politiques, la philosophie, la mĂ©tapolitique et la culture. Vous pouvez retrouver son parcours et ses analyses dans son site personnel www.franckabed.com .

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