L’AlgĂ©rie traumatise et continue de traumatiser
 en France et en AlgĂ©rie ! Mon grand-pĂšre Ă©tait colon en Tunisie et je suis nĂ© de cette Ă©trange guerre.

Les carottes étaient cuites depuis longtemps, mais ce qui mit le feu aux poudres fut le décret Crémieux qui accordait la nationalité aux Juifs, mais pas aux musulmans.

En lisant Édouard Drumont (tome II de La France juive, qui reste un livre parmi les plus importants pour comprendre le triste siĂšcle Ă©coulĂ©) – dont le point de vue est certes antisĂ©mite, bien sĂ»r – on dĂ©couvre l’extraordinaire et oubliĂ© personnage du cheikh El Mokrani, modĂšle pour les 50 000 musulmans morts (certains l’oublient !) pour la France depuis cette Ă©poque qui croyait Ă  la gloire et pas au bitcoin : « L’insurrection Ă©clata quand les populations musulmanes virent, Ă  la fin de janvier 1871, les IsraĂ©lites faire les fonctions de jurĂ©s.

Alors seulement, dit l’exposĂ© des motifs du projet d’abrogation, ces populations, qui n’avaient pas Ă©tĂ© frappĂ©es de la dĂ©claration du 24 octobre, ont compris qu’elles pouvaient devenir justiciables des IsraĂ©lites indigĂšnes.

Si cette interprĂ©tation des faits Ă©tait contestĂ©e, on rappellerait que le Kalifa de la Medjana, Si Mokrani, en renvoyant la croix d’officier de la LĂ©gion d’honneur, a fait savoir qu’il aimerait mieux mourir les armes Ă  la main que de tolĂ©rer l’affront fait Ă  sa race, en plaçant les IsraĂ©lites au-dessus d’elle. L’attribution du droit de siĂ©ger, faite Ă  ces derniers, est donc Ă  la fois prĂ©maturĂ©e et dangereuse ; elle a Ă©tĂ©, au moins, une des causes de l’insurrection ».

En face du politicien oblique comme CrĂ©mieux qui trahit le pays qui s’est confiĂ© Ă  lui, il faut placer la noble et loyale figure de notre vaillant ennemi Sidi Mohamed Ben Ahmed El Mokrani.

Mokrani est la plus complùte personnification de ces grands seigneurs arabes, tels que Fromentin s’est plu à nous les montrer sous les ciels aux tons fins qu’il peint si bien, à nous les raconter dans ses livres pleins de couleur.

PassionnĂ©s pour les belles armes et les beaux chevaux, superbes sur leurs Ă©triers dans les brillantes fantasias, graves et dignes au seuil de leurs tentes, en souhaitant la bienvenue Ă  leurs hĂŽtes, fastueux, quand ils traitaient nos officiers, ces chefs, aprĂšs de longues rĂ©sistances, avaient Ă©tĂ© fascinĂ©s et sĂ©duits par la bravoure de nos soldats ; ils Ă©taient fiers de porter sur leur burnous la LĂ©gion d’honneur, cette fleur aujourd’hui flĂ©trie, cet emblĂšme dĂ©sormais prostituĂ© qui, jadis, signifiait courage, talent ou vertu.

Ennemi terrible, ami sincĂšre, Mokrani Ă©tait digne de vivre au temps de Yousouf ben Ayoub Salah Eddyn et de combattre avec des chevaliers croisĂ©s. C’est par un fait d’armes digne des temps hĂ©roĂŻques, dans un combat singulier qu’il avait gagnĂ© la croix d’officier, en tuant de sa propre main, au milieu de ses partisans, l’agitateur Bou Barghla.

Quand un officier français transmit au Bach-Aga le dĂ©cret de CrĂ©mieux, il cracha dessus et le retourna Ă  l’envoyeur en disant simplement : « Je n’obĂ©irai jamais Ă  un Juif ! ».

Cet homme qui avait toutes les gĂ©nĂ©rositĂ©s ne voulut pas attaquer la France aux prises avec l’Allemagne. Il attendit chevaleresquement que nous puissions disposer de toutes nos forces pour lutter. Ce fut alors qu’il renvoya sa dĂ©coration au gĂ©nĂ©ral Augeraud et qu’en le remerciant courtoisement des Ă©gards qu’il lui avait tĂ©moignĂ©s, il lui adressa la dĂ©claration de guerre qui se terminait par ces mots : « Si j’ai continuĂ© Ă  servir la France, c’est parce qu’elle Ă©tait en guerre avec la Prusse et que je n’ai pas voulu augmenter les difficultĂ©s de la situation. Aujourd’hui, la paix est faite et j’entends jouir de ma liberté ».

Mokrani tomba en hĂ©ros ; il se fit tuer, ne voulant ni servir la France dĂ©shonorĂ©e, ni combattre plus longtemps un pays qu’il avait aimĂ©, un pays dont il avait Ă©tĂ© l’hĂŽte dans les fĂȘtes de CompiĂšgne et de Fontainebleau.

« Pour ĂȘtre plus sĂ»r de mourir, il quitta, lui, le cavalier sans rival, ce cheval qui peut-ĂȘtre, dans un Ă©lan dĂ©sespĂ©rĂ©, eĂ»t arrachĂ© son maĂźtre au pĂ©ril. Lui, le grand seigneur et, Ă  pied, Ă  la tĂȘte de sa troupe hĂ©sitante, il gravit la cĂŽte et marcha en avant jusqu’à ce qu’une balle vienne le frapper au front.

Il espĂ©rait que sa mort, annoncĂ©e par lui depuis plusieurs jours, mettrait fin Ă  l’insurrection ».

Drumont ajoute dans une note : « La presse juive, pour dĂ©shonorer Mokrani, a soutenu que c’était la situation embarrassĂ©e de ses affaires qui l’aurait poussĂ© Ă  la rĂ©volte. Rien n’est plus faux. Les dettes mĂȘmes de Mokrani avaient l’origine la plus honorable. Lors de la terrible famine de 1867-1868, il avait, avec sa magnanimitĂ© habituelle, empruntĂ© des sommes considĂ©rables pour donner du blĂ© aux hommes de ses tribus ».

Cela permet de rappeler que non seulement la conquĂȘte fit un tiers de morts chez les indigĂšnes (donnĂ©es de Jean-Baptiste Duroselle), mais que la colonisation ne se passa pas toujours mieux qu’aux Indes.

Drumont rappelle qu’il Ă©tait loin d’ĂȘtre le seul alors Ă  crier dans le dĂ©sert (lui pour les raisons que l’on sait, d’autres pour des raisons plus humaines) : « Voici, d’ailleurs, quelques extraits du Rapport fait Ă  l’AssemblĂ©e Nationale par M. de la SicotiĂšre, au nom de la Commission d’enquĂȘte sur l’insurrection de 1871. (Tome Ier, n° 1416 g. page 305 et suiv.) : “C’est surtout parmi les Arabes les plus dĂ©vouĂ©s Ă  la France que l’irritation et l’humiliation causĂ©es par la naturalisation se manifestaient. Ce ne sont pas les Juifs qui deviennent Français, disaient-ils avec amertume ; ce sont les Français qui se font Juifs” (Akbhar et Union de SĂ©tif, Mai 1871) ».

Attaque de Bordj Bou Arreridj par les hommes du cheikh El Mokrani —Gravure de LĂ©on Morel-Fatio,L'Illustration, 1871.

Attaque de Bordj Bou Arreridj par les hommes du cheikh El Mokrani —Gravure de LĂ©on Morel-Fatio,L’Illustration, 1871.

Le gĂ©nĂ©ral Ducrot Ă©crivait en 1871 (La VĂ©ritĂ© sur l’AlgĂ©rie, Paris, in-8°, p. 49) : « Le dĂ©cret de M. CrĂ©mieux sur la naturalisation des Juifs mit le feu partout. »

L’auteur de la brochure : l’AlgĂ©rie devant l’AssemblĂ©e nationale (1871) : « La naturalisation en masse a Ă©tĂ© une faute grossiĂšre. Les IndigĂšnes ne pouvaient y voir et n’y ont vu qu’un acte de prĂ©fĂ©rence que rien ne motivait Ă  leurs yeux. Elle a eu dans les tribus un retentissement considĂ©rable, et la plupart des IndigĂšnes se sont crus insultĂ©s dans leur amour-propre par cette disposition. »

On ne pouvait plus mal commencer avec les droits de l’homme en rĂ©publique. Elle envoya 250 Arabes pourrir et mourir en Nouvelle-CalĂ©donie aux cĂŽtĂ©s des communards.

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