Nous avons déjà chroniqué un livre de Jean-Clément Martin consacré à Maximilien Robespierre. Celui-ci avait retenu toute notre attention (1).

Avec ce nouvel ouvrage intitulĂ© Les Ă©chos de la Terreur, sous-titrĂ© « vĂ©ritĂ© d’un mensonge d’État 1794-2001 » (Éd. (Belin)), il revient sur cet Ă©pisode douloureux et contrastĂ©. Douloureux, car il s’agit d’une pĂ©riode de violences comme nous en offre si souvent l’histoire, dĂšs que le pouvoir balbutie dans une phase d’instabilitĂ© politique. De fait, la RĂ©volution n’inaugure pas un cycle violent, car nous avons connu plusieurs fois dans notre longue histoire nationale ce genre d’émotions. ContrastĂ©, parce qu’il semble difficile pour certains de porter un regard objectif sur la Terreur, tant les a priori idĂ©ologiques semblent l’emporter sur les considĂ©rations rĂ©ellement historiques.

DĂšs les premiĂšres lignes, l’auteur Ă©crit Ă  juste titre que « la terreur et le terrorisme font partie de notre horizon quotidien. Des annĂ©es 1950 Ă  aujourd’hui, nous sommes passĂ©s de la terreur devant la bombe atomique Ă  la terreur ressentie devant les catastrophes Ă©cologiques. »

Il prend le soin d’ajouter : « Si les terreurs nazie et soviĂ©tique continuent de marquer profondĂ©ment nos consciences, elles sont concurrencĂ©es par les terreurs subies au Cambodge, en Argentine ou au Rwanda ; quant aux terrorismes des Brigades rouges et autres armĂ©es rouges, voire de l’OAS sans parler des escadrons de la mort, chiliens ou brĂ©siliens, ils ont Ă©tĂ© remplacĂ©s dans nos prĂ©occupations par les terrorismes liĂ©s au radicalisme islamiste. »

Ce constat n’incline pas Ă  l’optimisme comme il le reconnaĂźt lui-mĂȘme : « Ce n’est guĂšre rĂ©confortant. Faut-il penser que, finalement, un terroriste chasse l’autre et qu’une terreur, toujours inattendue et toujours renouvelĂ©e, sidĂšre nos esprits, au risque de ne pas ĂȘtre capable de donner une dĂ©finition prĂ©cise de la Terreur ? »

Devons-nous penser ou considĂ©rer qu’il existe une banalisation de la terreur et du terrorisme dans nos sociĂ©tĂ©s occidentales ? Nous sommes enclins Ă  penser que oui.

À toutes fins utiles, Martin rappelle que « le mot terroriste naĂźt fin 1794, aprĂšs le 9 Thermidor. Il apparaĂźt sous la plume du dĂ©putĂ© Boisset, le 23 novembre 1794, il est par exemple utilisĂ© par Monestier, autre dĂ©putĂ© Ă  la Convention, dans une lettre envoyĂ©e Ă  l’AssemblĂ©e le 1er dĂ©cembre 1794, avant d’entrer dans le dictionnaire de l’AcadĂ©mie ».

Certes, cette prĂ©cision historique se montre importante. Cependant, un phĂ©nomĂšne peut-il exister avant qu’une appellation lui soit attribuĂ©e et unanimement reconnue ? À titre personnel, nous pensons que oui. La logique veut que l’on constate d’abord un ensemble de faits pour ensuite lui donner un nom


Prenons le temps de rappeler le contexte pour bien comprendre les enjeux politiques de l’époque. Le 5 septembre 1793, l’avocat Bertrand BarĂšre, membre du ComitĂ© de Salut Public, demande Ă  la Convention nationale de prendre toutes les mesures propres Ă  sauver les acquis de la RĂ©volution et repousser l’invasion Ă©trangĂšre. L’AssemblĂ©e met alors « la Terreur Ă  l’ordre du jour ! »

La RĂ©volution, et nul ne peut le contester, se voit alors menacĂ©e de toutes parts : l’exĂ©cution du roi le 21 janvier de la mĂȘme annĂ©e, la persĂ©cution des prĂȘtres, la violence rĂ©volutionnaire retournent contre elle l’opinion de nombreux EuropĂ©ens et Français plutĂŽt favorables, dans l’ensemble, aux idĂ©es nouvelles. Le 10 mars 1793, la Convention dĂ©crĂšte la levĂ©e en masse de 300 000 hommes pour protĂ©ger les frontiĂšres. Le soir mĂȘme, Ă  l’instigation de Danton, Lindet et Levasseur, elle institue un Tribunal criminel extraordinaire, plus tard appelĂ© Tribunal rĂ©volutionnaire, pour juger les traĂźtres Ă  la patrie et les opposants au nouveau rĂ©gime rĂ©publicain. Le programme paraĂźt on ne peut plus clair. Antoine Fouquier-Tinville assume la charge d’accusateur public et connaĂźtra le funeste sort qu’il avait rĂ©servĂ© Ă  de nombreux citoyens, comme le veut le cĂ©lĂšbre adage de l’arroseur arrosé (2).

PrĂ©cisons Ă©galement que Saint-Just lance dĂšs le 10 octobre 1793 des propos lourds de sens qui ne laissaient guĂšre de doutes quant Ă  ses intentions : « Il n’y a point de prospĂ©ritĂ© Ă  espĂ©rer tant que le dernier ennemi de la libertĂ© respirera. Vous avez Ă  punir non seulement les traĂźtres, mais les indiffĂ©rents mĂȘmes : vous avez Ă  punir quiconque est passif dans la RĂ©publique et ne fait rien pour elle. »

Reconnaissons par-dessus tout, qu’il semble difficile de ne pas ĂȘtre Ă©pouvantĂ© par ce genre de dĂ©clarations. De plus, le 17 septembre 1793, l’AssemblĂ©e avait votĂ© la loi des suspects. Le 11 octobre 1793, la Commune de Paris dĂ©crit les caractĂšres permettant de distinguer les suspects dont la fameuse disposition : « Ceux qui n’ayant rien fait contre la libertĂ©, n’ont aussi rien fait pour elle. »

Tout le monde ou presque pouvait ĂȘtre arrĂȘtĂ©, jugĂ© et guillotinĂ©. Il y avait franchement de quoi ĂȘtre inquiet et terrorisĂ©, non ?

Pour autant, les diffĂ©rents actes prĂ©cĂ©demment relevĂ©s suffisent-ils Ă  faire de la RĂ©volution dite française l’inspiratrice de la rĂ©volution bolchevique ? Martin dit que non et il dĂ©fend son idĂ©e de cette maniĂšre : « Robespierre n’a pas prĂ©cĂ©dĂ© LĂ©nine qui avait imposĂ© la terreur de masse, en invoquant l’exemple français et sa rĂ©gĂ©nĂ©ration. Mais LĂ©nine entendait faire participer les masses Ă  la Terreur quand les conventionnels français voulaient prĂ©cisĂ©ment le contraire. »

Notons, malgré tout, que les souhaits des conventionnels furent souvent dépassés par la populace. Nous pensons entre autres aux Massacres de septembre 1792, quand pendant une semaine les révolutionnaires se livrent à des exécutions sommaires à Paris mais également en province.

Il poursuit son propos : « La comparaison entre RĂ©volution française et rĂ©volution russe a sans doute du sens en 1917 quand LĂ©nine dĂ©cide, contre les autoritĂ©s bolcheviks, d’accepter les violences populaires qui se dĂ©roulent dans l’étĂ© et l’automne pour permettre l’installation du nouveau pouvoir : ceci fait penser Ă  l’automne 1793 quand la Convention et les sans-culottes rĂ©priment les ennemis de l’intĂ©rieur. Par la suite, LĂ©nine institutionnalise et bureaucratise la Terreur, subvertissant l’idĂ©al rĂ©volutionnaire quand la Convention rĂ©tablit le monopole de la violence Ă  son profit et se dĂ©barrasse des militants les plus indĂ©pendants et les plus violents. »

Pour l’auteur, la mise en place de la Terreur « dĂ©signe des hommes qui n’avaient jamais eu l’intention de terroriser le pays, mais bien de punir et d’éliminer des adversaires ». Pourtant, il nous semble que menacer des opposants politiques de la guillotine, pour ĂȘtre le plus prĂ©cis possible disons de la dĂ©capitation, des pontons, de l’exĂ©cution, de la prison constitue en soi une forme de terreur. Martin explique que la notion de combat politique, distincte de l’idĂ©e de terroriser le pays, « était claire pour les Français de l’époque, avant que la confusion – objet de ces pages – ne s’installe ».

Sur ce point précis, beaucoup ne le suivront pas.

Aujourd’hui, lorsqu’on parle de « la Terreur » d’un point de vue historique Martin constate que « la terreur rĂ©volutionnaire est toujours Ă©voquĂ©e, avec deux grands symboles, Robespierre et la guillotine, trop souvent sans aucune prudence ». Il ajoute : « L’écho de la Terreur rĂ©sonne encore ».

De fait, l’ambition de Martin avec la publication de son Ă©tude se voit clairement dĂ©finie dans son texte introductif : « l’objet de ce livre, comprendre comment la Terreur devint la naissance de notre modernitĂ©, qui fut clĂŽturĂ©e certainement entre la chute du mur de Berlin en 1989 et le 11 septembre 2001, nous faisant entrer dans une nouvelle Ăšre du terrorisme ».

Nous constatons que « la Terreur » s’est imposĂ©e dans l’esprit des gens Ă  travers l’enseignement de l’histoire, la littĂ©rature, le cinĂ©ma, l’historiographie et mĂȘme les sciences politiques. Toutefois, l’auteur Ă©nonce une idĂ©e qui en surprendra plus d’un : « il est quand mĂȘme assez invraisemblable, par exemple, que la parole de Robespierre, qui avait rejetĂ© expressĂ©ment la terreur comme systĂšme, n’ait jamais Ă©tĂ© prise en considĂ©ration par les contemporains, pas plus que par les gĂ©nĂ©rations successives, et que ce soit celle de Tallien, reprĂ©sentant en mission sans scrupule, girouette politique bien connue, qui ait Ă©tĂ© retenue comme vraie lorsqu’il baptisa du nom de Terreur les mois qui venaient de s’écouler, un mois aprĂšs l’exĂ©cution de Robespierre ».

En moins 390 avant Jésus-Christ, Brennos le chef gaulois qui avait vaincu Rome déclara : « Vae victis »(3).

Aux yeux de l’histoire les vaincus ont toujours tort, car les vainqueurs Ă©crivent ce qu’ils veulent. Nous pouvons le regretter, mais le monde fonctionne de cette maniĂšre.

Pour Martin, la vision qui s’impose Ă  nous de « la Terreur » procĂšde Ă  la fois d’une manipulation politique et d’une mĂ©connaissance historique. Il prĂ©cise son propos comme suit : « comme je l’ai Ă©tabli ailleurs, l’invention de la Terreur pour qualifier une pĂ©riode, dĂ©noncer une pratique de gouvernement et l’identifier Ă  un homme, Robespierre, rĂ©sulte du coup de force rĂ©alisĂ© entre juillet et aoĂ»t 1794, donc dans les mois de Thermidor et Fructidor du calendrier rĂ©publicain, par les vainqueurs de Robespierre et plus particuliĂšrement par Tallien, grand inspirateur de cette lĂ©gende ».

L’auteur poursuit son analyse en expliquant que « la Terreur, malgrĂ© les apparences, n’est ni une notion, ni une pĂ©riode, encore moins un Ă©vĂ©nement, mĂȘme si elle est souvent requise sous ces formes. Je l’ai dĂ©crite dans ses configurations, je l’ai insĂ©rĂ©e dans une chronologie ». NapolĂ©on disait que « l’histoire est un mensonge sur lequel tout le monde s’accorde ».

À ce sujet, Martin convoque Furet qui a Ă©crit : « Les rĂ©volutionnaires ont mythifiĂ© la rĂ©alitĂ© autour de la prise de la Bastille permettant d’y voir l’origine de la RĂ©volution ».

Difficile de nier que la RĂ©volution, nonobstant les sĂ©rieuses recherches historiques rĂ©centes, continue d’ĂȘtre embellie et magnifiĂ©e par les institutions rĂ©publicaines Ă  des fins de propagande politique.

Chacun sait que la Bastille fut une vieille prison royale avec comme gouverneur des lieux le Marquis de Launay, plus hĂŽtelier que geĂŽlier (3).

Sept prisonniers seulement croupissaient le 14 juillet 1789 dans cette forteresse situĂ©e aux pieds du Faubourg Saint-Antoine : des escrocs, des dĂ©bauchĂ©s et un dĂ©ment qui se prenait pour CĂ©sar. Cela en dit long sur la prĂ©tendue persĂ©cution Ă©tatique Ă  l’endroit des opposants Ă  la Couronne au XVIIIe siĂšcle
 NĂ©anmoins et au mĂ©pris de la rĂ©alitĂ© historique, aujourd’hui elle reste toujours vue par de nombreux Français comme le symbole de l’absolutisme royal et participe pleinement au XXIĂšme siĂšcle Ă  la mythologie fondatrice de la RĂ©publique. Pour Martin, « la Terreur » rĂ©vĂšle un phĂ©nomĂšne similaire car « Thermidor relĂšve indiscutablement de la manipulation et de la rumeur. »

L’auteur pense qu’il convient enfin d’accorder au 28 aoĂ»t 1794 (11 fructidor an II) toute la place qui lui revient en la comptant parmi les journĂ©es qui firent la France. En effet, cette derniĂšre « ne fut marquĂ©e que par un discours du dĂ©putĂ© Tallien devant la convention Ă  Paris, mais il eut comme consĂ©quence immĂ©diate, quoique involontaire, de faire coĂŻncider, de façon imprĂ©cise, le mot terreur avec un Ă©pisode, une Ă©poque et un systĂšme politique ».

La force de cette dĂ©claration, Ă©manant de Tallien qui Ă©voque le mot Terreur Ă  la tribune, est « qu’elle ouvre une sĂ©quence nouvelle dans l’histoire de la RĂ©volution puisque le mot permet d’identifier et de condamner la pĂ©riode qui est considĂ©rĂ©e comme achevĂ©e par la mort de Robespierre en juillet 1794. »

Depuis cette date, Robespierre est vu comme « le principal responsable de cette tyrannie », car selon les propos de ses adversaires voire de certains historiens « il disposait d’un pouvoir absolu, sans fin, pesant sur les personnes ».

Les légendes, noires ou dorées, ont encore de beaux jours devant elles


Qui sait qu’à Paris, il y avait le ComitĂ© de Salut Public et le ComitĂ© de SĂ»retĂ© GĂ©nĂ©rale qui s’opposaient souvent pour ne pas dire plus ? Peu de gens. Et n’oublions pas l’AssemblĂ©e lĂ©gislative puis la Convention, ainsi que la Commune de Paris, qui dĂ©fendaient chĂšrement leur point de vue. La RĂ©volution, selon Clemenceau, doit ĂȘtre prise comme un bloc – ce en quoi nous lui donnons raison – mais un bloc avec des couleurs et des compartiments diffĂ©rents. Beaucoup malheureusement l’oublient.

Martin analyse les choses ainsi concernant l’invention de « la Terreur » par les ennemis de l’Incorruptible et les bĂ©nĂ©fices qu’ils en ont tirĂ©s : « Elle permet de faire oublier leurs propres responsabilitĂ©s au dĂ©triment de leurs rivaux qui deviennent les seuls terroristes, elle leur ouvre la voie vers le pouvoir puisque tous les opposants sont Ă©liminĂ©s ».

Les Thermidoriens, une fois au gouvernement, en profitent pour Ă©liminer les jacobins et tous ceux qui auraient pu dĂ©fendre la mĂ©moire de Robespierre. Cependant, leur volontĂ© de sublimer le 9 Thermidor amĂšne des complications historiques et intellectuelles : « La difficultĂ© Ă  comprendre l’Ɠuvre des thermidoriens vient de ces rapports compliquĂ©s Ă  la Terreur devenue l’horizon de pensĂ©e du pays. Comme le rappelle Baczko, en mettant rĂ©troactivement l’horreur Ă  l’ordre du jour pour justifier leur coup d’État, ils en interdisent l’oubli, tout en en empĂȘchant la comprĂ©hension. »

Nous lisons ce propos avec intĂ©rĂȘt car nous le trouvons extrĂȘmement pertinent : « De la prise de la Bastille Ă  l’exĂ©cution de Louis XVI, l’instauration d’une nation s’était rĂ©alisĂ©e dans l’unitĂ© des frĂšres tuant le pĂšre. En aoĂ»t 1794, c’est le substitut du pĂšre, Robespierre, accusĂ© d’avoir voulu lui succĂ©der sur le trĂŽne et mĂȘme d’épouser sa fille, emprisonnĂ©e au Temple qui est mis Ă  mort ».

En réalité et comme le démontre Martin « avec la Terreur, les thermidoriens font mieux que tous leurs prédécesseurs en créant cette surexposition des meurtres, destinée à sidérer les esprits. »

La luciditĂ© de l’auteur mĂ©rite une nouvelle fois d’ĂȘtre signalĂ©e : « Le scandale de la RĂ©volution a Ă©tĂ© de dĂ©chirer le voile qui entoure le pouvoir, mais sa faiblesse a Ă©tĂ© de dĂ©pendre des coups de force et des manƓuvres politiciennes, et sa contradiction irrĂ©parable a Ă©tĂ© de recourir Ă  des combinaisons mensongĂšres, dĂ©concertant ses partisans avant de les opposer les uns aux autres ». Analyse remarquable.

Le triomphe apparent de la RĂ©volution sur les masses ne repose pas seulement sur ses rĂ©ussites politiques bien souvent tĂ©mĂ©raires et imprudentes. De mĂȘme, la victoire des Thermidoriens en 1794 qui imposent leur vision de l’histoire ne dĂ©pend pas seulement de leur art oratoire et de leur gĂ©nie de la propagande. Martin stipule « qu’en crĂ©ant la figure monstrueuse de la Terreur les conventionnels n’ont cherchĂ© que leur maintien au pouvoir. Leur succĂšs dans l’opinion correspond non seulement au dĂ©tachement qui s’opĂšre vis-Ă -vis de la politique menĂ©e par le ComitĂ© de salut public et les hommes autour de Robespierre, mais surtout Ă  ce que cette lecture des Ă©vĂ©nements rencontre une sensibilitĂ© (et mĂȘme une vĂ©ritable mode) critique envers la rationalitĂ© et marquĂ©e par l’occultisme, le magnĂ©tisme et l’illuminisme ainsi que par les romans noirs, ou gothiques, et le mĂ©lodrame. Ce mouvement parti d’Angleterre, ce goĂ»t pour l’irrationnel ainsi que la fascination pour l’horreur, la prĂ©Ă©minence des sentiments sur les idĂ©es (
) ont touchĂ© les classes moyennes des villes, notamment les femmes sur le continent, en France et dans les pays allemands ».

Il ne faut guĂšre sous-estimer l’impact de la littĂ©rature sur les consciences car « les mĂ©taphores du Mal, incarnĂ© par Robespierre et ses amis, serpents, tĂȘte de MĂ©duse, Ă©corcheur
, sont en effet empruntĂ©es aux romans gothiques ou romans noirs, comme au mĂ©lodrame, qui Ă©taient apprĂ©ciĂ©s par la petite bourgeoisie et qui Ă©largissent alors leur audience en France. Car il ne faut pas inverser les chronologies : la Terreur n’a pas donnĂ© naissance Ă  ce courant dont l’emprise s’est affirmĂ©e en mĂȘme temps que la rĂ©volution politique s’opĂ©rait. Peut-ĂȘtre mĂȘme faut-il penser que cette sensibilitĂ© a favorisĂ© l’acceptation de la RĂ©volution ».

Il est vrai que plus de deux cents ans aprĂšs les violences rĂ©volutionnaires, nous restons plus que circonspects face Ă  cette fascination pour le sang et le morbide : parties gĂ©nitales mutilĂ©es post-mortem, tĂȘtes coupĂ©es sur les piques et promenĂ©es dans les rues de la capitale, pour ne mentionner que des cas trĂšs connus, sans oublier les profanations commises Ă  la nĂ©cropole des Rois de France en la basilique Saint-Denis (5).

Martin souligne qu’on appelait les militants rĂ©volutionnaires les sans-culottes « par dĂ©rision, parce qu’ils portaient des pantalons, et s’appropriaient l’injure qui servit dĂšs lors Ă  d’innombrables jeux de mots. La sauvagerie des sans-culottes et particuliĂšrement des femmes peut-ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une des caractĂ©ristiques de la RĂ©volution française. Pendant la guerre d’IndĂ©pendance contre l’Angleterre, les AmĂ©ricaines s’étaient contentĂ©es de boycotter le thĂ©, de tisser les vĂȘtements et d’espĂ©rer que leurs maris n’oublient pas les dames pour reprendre le souhait d’AbigaĂŻl Adam. En France, comme Michelet n’hĂ©site pas Ă  l’écrire : « Les hommes ont pris la Bastille, et les femmes ont pris le roi ».

Nous remarquons que « la Terreur » fascine toujours car elle satisfait le goĂ»t du macabre de certains tout en suscitant l’enthousiasme des autres. Accabler un mort des pires maux ne prĂ©sente aucune difficultĂ© particuliĂšre, d’autant plus si personne ne peut dĂ©fendre sa mĂ©moire et son action. En dĂ©finitive, tout mettre sur le dos de Robespierre arrangeait aussi bien les rĂ©volutionnaires qui se dĂ©douanaient des massacres auxquels ils avaient joyeusement participĂ©, que des contre-rĂ©volutionnaires de tout genre qui personnifiaient le mal rĂ©volutionnaire sur un homme accablĂ© des pires dĂ©fauts


Quoi qu’il en soit, ce dĂ©bat sur « la Terreur » se perpĂ©tue et ne semble pas prĂšs d’ĂȘtre clos pour au moins deux raisons. La premiĂšre : les partis pris idĂ©ologiques dominent trop souvent les dĂ©bats historiques en France. La seconde : il reste un Ă©norme travail Ă  accomplir concernant « l’écho de la Terreur » dans les pays europĂ©ens fortement marquĂ©s par la RĂ©volution (Belgique, Pays-Bas, Italie, Allemagne) selon l’avis Ă©clairĂ© de Martin.

L’historien Yvan Gouesbier estime que « l’histoire, telle qu’elle se pratique aujourd’hui, est ruineuse pour les mythes. »

Cette contribution historique de Martin apporte de la clartĂ© sur un sujet oĂč il existe beaucoup de confusions. Elle retrace l’histoire de « la Terreur » et les discussions passionnĂ©es qui se tiennent depuis deux siĂšcles. L’exercice comprend de nombreuses difficultĂ©s mais l’auteur s’en sort Ă  merveille. Nous apprĂ©cions la mĂ©thode d’analyse historique utilisĂ©e par Martin pour traiter le sujet, nonobstant quelques points de divergence. Nous trouvons son livre fort intĂ©ressant et utile pour sortir du mythe. Effectivement, il contribue Ă  mieux comprendre le dĂ©roulement des Ă©vĂ©nements aprĂšs la mort du dĂ©putĂ© d’Arras. Martin explique qu’il aura rĂ©ussi son entreprise quand vous sursauterez en lisant dans un livre d’histoire « en pleine Terreur » ou « la Terreur proprement dite » 

Cependant « la Terreur » de 1793 semble bien loin et fort Ă©loignĂ©e des diffĂ©rentes terreurs contemporaines que nous subissons presque quotidiennement depuis plusieurs annĂ©es. Il est grand temps de nous interroger sur le rĂŽle de la terreur ou des terreurs dans notre histoire, mĂȘme si les Deux Guerres Mondiales, les Guerres Coloniales, les actes terroristes rĂ©cents bouleversent nos sensibilitĂ©s et surtout nos vies. Ce livre nous y aide grandement car il dĂ©cortique minutieusement cette lĂ©gende historique qui a bĂąti la conscience rĂ©publicaine et l’horizon politique français


Notes

(1) Lire ma chronique littéraire Robespierre par Jean-Clément Martin, publiée en avril 2018.

(2) Avant de mourir, il Ă©crit ses phrases alors qu’il se trouve enfermĂ© Ă  la Conciergerie : « Je n’ai rien Ă  me reprocher : je me suis toujours conformĂ© aux lois, je n’ai jamais Ă©tĂ© la crĂ©ature de Robespierre ni de Saint-Just ; au contraire, j’ai Ă©tĂ© sur le point d’ĂȘtre arrĂȘtĂ© quatre fois. Je meurs pour ma patrie et sans reproche. Je suis satisfait : plus tard, on reconnaĂźtra mon innocence. »

(3) « Malheur aux vaincus. »

(4) Lire ma chronique littéraire La Bastille par Jean-Christian Petitfils, publiée en octobre 2016.

(5) Lire Sire de Jean Raspail qui décrit parfaitement cet épisode malsain


Les échos de la Terreur : Vérités d'un mensonge d'Etat (1794-2001) - Jean-Clément Martin (Belin).

Les Ă©chos de la Terreur : VĂ©ritĂ©s d’un mensonge d’Etat (1794-2001) – Jean-ClĂ©ment Martin (Belin).

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