Les chroniqueurs nous l’apprennent, qui ne peuvent ni se tromper ni nous tromper : deux sommités médicales ont secouru Dame Démocratie en forçant un dangereux dément à démissionner de sa sinécure élyséenne. Les plus savants évoquent les conséquences cérébrales de la syphilis comme cause de la démence présidentielle. Tout cela est fort connu… et tout cela est faux !

Les monarchies, tant décriées de nos jours, ont fourni trois célèbres exemples de mise à l’écart, permanente ou temporaire, du souverain pour cause de maladie mentale. Charles VI, roi de France au début du XVe siècle, qui était probablement un schizophrène délirant, fut mis en tutelle par ses oncles et son frère. George III de Grande Bretagne, au XVIIIe siècle, fut traité de façon identique durant ses périodes de démence provoquées par une très probable porphyrie aiguë intermittente (une maladie métabolique rare). Enfin, Louis II de Bavière, le mécène de Richard Wagner, dans le dernier tiers du XIXe siècle, était un schizophrène à forme paranoïde qui, après son éviction du trône, entraîna son médecin dans la mort, combinant suicide et assassinat.

En regard du grand nombre d’égrotants et de valétudinaires encombrant les allées du Pouvoir, l’histoire contemporaine n’offre que de très rares cas de mise à l’écart d’une excellence pour incapacité physique et/ou mentale. La démocratie n’a guère apporté de progrès, si l’on compare ses pratiques à celles des monarchies de droit divin !

L’exemple de Paul Deschanel, contraint à démissionner, en septembre 1920, de la fonction purement décorative de président de la République Française, est régulièrement cité par les historiens pour démontrer l’excellence du contrôle des têtes de l’État en démocratie… alors qu’il s’agit très probablement d’un abus de pouvoir de représentants très distingués du corps médical. L’exemple si souvent rabâché ne démontre rien, hormis l’incompétence de certains mandarins de la médecine parisienne et l’ambition des politiciens concurrents.

L’honorable monsieur Deschanel est âgé de 64 ans lorsqu’il passe de la présidence de la Chambre des députés à celle de la République, le 17 janvier 1920, remplaçant le grand Raymond Poincaré, lassé de jouer les utilités alors qu’il est le seul homme d’État de son époque (et une mauvaise langue dirait qu’il a été le seul homme d’État français de Napoléon Ier à nos jours).

Députés et sénateurs ont préféré le très mondain et très aimable Paul Deschanel au gnome hideux et atrabilaire Georges Clemenceau, passé, depuis l’été de 1919 (par l’effet de l’ignoble et très stupide Traité de Versailles), du statut bien trop flatteur de « Père la Victoire » à celui de « Perd la Victoire », beaucoup plus proche de la réalité des choses intérieures et extérieures de la France.

Depuis 1919, comme beaucoup d’autres hommes politiques (David Lloyd George, Winston Spencer Churchill, Lyndon Johnson, Nikita Khrouchtchev), Deschanel présente des manifestations évidentes de psychose maniaco-dépressive. En mars 1920, débute un accès maniaque qui fait du nouveau président un homme hyperactif, vibrionnant telle une bactérie, dans un registre futile. Ce n’est d’aucune importance à la place qui est la sienne. Après tout, on ne lui demande que d’inaugurer dignement les chrysanthèmes, selon une expression employée, au temps de Jules Grévy, par un humoriste.

À plusieurs reprises, en ce printemps de 1920, le digne premier magistrat de la République s’avère fort excité, voire passablement agité, multipliant paroles exagérées, attitudes outrées : ce que tout médecin attend d’un malade en accès maniaque. Lors d’un séjour au château de Rambouillet, des hommes du service de sécurité le surprennent, en état de pleine confusion mentale, pataugeant de nuit, en robe de chambre, dans le bassin de la cour d’honneur.

Dans la nuit du 22 au 23 mai 1920, le président de la République tombe du train présidentiel lors d’un voyage, mené à petite vitesse heureusement, de Paris à Lyon. Il chute sur le ballast, puis est recueilli, désorienté et en chemise de nuit, par un garde barrière qui s’imagine avoir affaire à un aliéné échappé d’un quelconque asile, alors que son épouse remarque qu’il s’agit d’un monsieur : il a les pieds propres ! La presse s’empare du sujet, d’autant que diverses célébrités lorgnent la fonction présidentielle, que le très sérieux Alexandre Millerand voudrait transformer en rôle de premier plan.

La Une du "Petit Journal" le 25 mai 1920.

La Une du « Petit Journal » le 25 mai 1920.

En septembre 1920, débute chez le Président une phase dépressive, que deux sommités parisiennes, Joseph Babinski et Fernand Widal, prennent pour une manifestation de paralysie générale progressive (la fameuse neuro-syphilis, si souvent envisagée à l’époque). Les deux mandarins de la faculté, gonflés de leur importance et sollicités de diverses parts, incitent vigoureusement le président à démissionner, ce qui est fait le 22.

Le lendemain, le Congrès élit Alexandre Millerand, que les dignes parlementaires, qui tiennent à leur toute-puissance et à leur capacité de nuisance, forceront à démissionner le 12 juin 1924. Comme le général Boulanger avant lui et le général de Gaulle après lui, Millerand voulait instaurer, après consultation du peuple, un régime présidentiel à l’américaine.

Sorti de son épisode dépressif – car, dans cette variété de psychose, les accès sont spontanément abortifs, à moins que le patient ne se suicide lors d’un accès dépressif majeur –, Deschanel n’a aucun mal à se faire élire sénateur et siège au Palais du Luxembourg et à l’Académie française, sans faire de scandale ni trancher en quoi que ce soit sur les nobles vieillards qu’il est appelé à côtoyer. Il meurt le 28 avril 1922 d’un abcès du poumon, compliqué de pleurésie purulente. Le grand exemple, tant célébré, de l’intervention courageuse du corps médical, dans le respect des règles démocratiques, est, en réalité, un exemple d’erreur grossière de diagnostic !

Le président Deschanel a été, à deux reprises, la victime de ce que la médecine allemande de l’époque nomme Schlafeauffahren (le réveil en sursaut), ce que les Français, pour combler près d’un siècle de retard sur la neuropsychiatrie allemande, ont appelé bien plus tard le syndrome d’Elpenor, la référence homérique ayant pour but de masquer une longue ignorance.

Lors des deux épisodes, celui du château de Rambouillet et celui du train, le président souffrant d’insomnie – ce qui est un état habituel en cas d’accès maniaque – avait pris un barbiturique (en l’occurrence du Trional), après un repas généreusement arrosé, comme dans tout banquet républicain. Une heure après la prise du somnifère, réveillé en sursaut dans un lieu inhabituel et en proie à une confusion mentale (passagère, puisque induite par l’association de l’alcool et du médicament), le patient agit de façon automatique et se défenestre. Ce type d’accident, bien connu en Allemagne et presque inconnu en France à l’époque, est suivi d’une amnésie totale ou partielle des faits, ce qui peut faire croire à un processus démentiel débutant si le praticien examine et interroge superficiellement son patient.

Se faire soigner par des gloires de la faculté n’a jamais mis un patient à l’abri d’une erreur de diagnostic. Un médecin de famille consciencieux et chevronné est parfois plus efficace que plusieurs professeurs prestigieux.

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