Maurice Bouvier-Ajam est spĂ©cialiste d’histoire Ă©conomique et sociale, notamment pour la basse AntiquitĂ© et les temps mĂ©rovingiens. Par ailleurs, il a commis des Empereurs Gaulois et Attila, le flĂ©au de Dieu. Avec ce nouvel ouvrage consacrĂ© Ă  Dagobert, plus connu par la cĂ©lĂšbre chanson populaire que par son action politique, l’auteur nous restitue fidĂšlement ce grand personnage de l’histoire de France.

L’imaginaire collectif a malheureusement rĂ©duit Dagobert Ă  ses Ă©tourderies, peu communes pour un roi, alors qu’il rĂ©forma sans cesse. Ce livre rend en quelque sorte justice Ă  ce chef d’État qui montra des aptitudes de gouvernement remarquables. Il fut un « administrateur et un politique de gĂ©nie. »

Le propre des grands chefs, Ă  l’instar d’Auguste et de Louis XIV, est de savoir bien s’entourer. Dagobert sut s’attacher de brillants conseillers comme saint Eloi ou saint Ouen. GrĂące Ă  l’action de l’arriĂšre-arriĂšre-petit-fils de Clovis, servi par d’excellents ministres, le royaume devint une « puissance prospĂšre, unie, honorĂ©e et redoutĂ©e de ses voisins ».

L’auteur Ă©crit : « L’influence d’Éloi sur Dagobert a Ă©tĂ© considĂ©rable, d’abord sur sa formation, puis sur sa politique. Les enseignements de l’homme expĂ©rimentĂ© et perspicace ont Ă©tĂ© essentiels au jeune prince ».

Nous constatons que l’alliance du trĂŽne et de l’autel ne peut ĂȘtre regardĂ©e comme une vue de l’esprit.

Bouvier-Ajam poursuit son analyse : « Les conseils d’Eloi ont confortĂ© Dagobert dans sa dĂ©sapprobation des crimes familiaux et des abominations issues de rivalitĂ©s forcenĂ©es, dans sa rĂ©solution de substituer Ă  un systĂšme de gouvernement bĂątard et plein de menaces un systĂšme raisonnable et conforme au bien public, aussi dans un souci d’équitĂ© et de philanthropie qui, – malgrĂ© combien de dĂ©faillances ! – lui vaudra d’ĂȘtre surnommĂ© le bon roi Dagobert. »

Bien souvent, les MĂ©rovingiens prĂ©fĂšrent s’entre-tuer et se livrer Ă  des luttes fratricides que de gĂ©rer correctement les affaires du royaume. DĂšs sa tendre enfance, Dagobert Ă©tudie l’action de son pĂšre, Clotaire II, ainsi que celle de tous ses ancĂȘtres. Nous lisons avec intĂ©rĂȘt le propos suivant : « le jeune Dagobert se documenta sur les faits et les politiques directement antĂ©rieurs Ă  sa naissance, il s’efforça avec application d’en tirer des enseignements formateurs, il sut choisir ses informateurs et commentateurs avec pertinence ».

De ce long et patient apprentissage, Dagobert tire deux grands prĂ©ceptes. Le premier : « Dagobert perçut assurĂ©ment que le systĂšme monarchique, au sens plein du mot, est loin d’ĂȘtre celui qui dĂ©coule de la nature des choses : il n’est imposĂ© totalement que par des circonstances exceptionnelles, par une unicitĂ© de pouvoir Ă©pisodiquement permise par la mortalitĂ©, naturelle ou criminelle, dans les familles rĂ©gnantes ». Le second : « Il apprend – et c’est capital – que le peuple existe, qu’il est capable de manifester sa force lorsque les folies des puissants le mettent Ă  bout. Il comprend que ce peuple est distinct des hordes guerriĂšres, que la masse ne peut pas s’associer aux rivalitĂ©s dĂ©risoires des seigneurs mais qu’elle est prĂȘte Ă  se donner Ă  une monarchie Ă©quilibrĂ©e et saine, qui saura doter le pays d’une administration valable et stable ».

Ces deux citations tĂ©moignent de la luciditĂ© de Dagobert sur l’institution monarchique et de son intelligence pour apprĂ©cier Ă  sa juste valeur le systĂšme social d’alors.

Son enfance et son adolescence se montrent décisives pour sa formation. Effectivement, il est « un petit prince, malade, excessif, vivant loin de la cour. »

Pourtant cela ne l’empĂȘche pas de « n’entendre parler que de complots, de massacres, d’assassinats et de torture. Quelle enfance  ».

Cependant, son entourage marque déjà un grand étonnement « face à la précocité de son discernement qui étonne tous ceux qui le connaissent ».

Par conséquent, il se crée trÚs vite un ensemble de rÚgles « net et sans appel. Il hait le tumulte, il hait les fauteurs de troubles, il hait les orgueils égoïstes, il hait la haine ».

La mĂ©thode de gouvernement de son pĂšre combinĂ©e aux leçons qu’il tire de l’action de ses aĂŻeux fait que « Dagobert retient la nĂ©cessitĂ© du pouvoir monarchique – celui d’un seul roi – aussi absolu que possible, au moins aura-t-il le remarquable souci de ne pas user de ce pouvoir pour satisfaire des caprices : le sens du bien commun est inscrit dans son caractĂšre, et par lĂ  son rĂšgne marquera une rupture avec la tyrannie personnelle des rois et roitelets et une ouverture sur une morale monarchique de gouvernement ». Admirable.

À la lecture de ce passage trĂšs Ă©clairant sur la nature profonde de Dagobert, personne ne peut ĂȘtre surpris d’apprendre qu’il dĂ©fend une haute idĂ©e de la justice : « Il sera le grand justicier, de qui l’Histoire gardera toujours le souvenir et qui en fera, sur ce point le prĂ©curseur de Saint Louis ».

En tant que roi, il dit souvent : « OĂč je suis est la justice ». Autrement dit, lĂ  oĂč s’applique la justice rendue au nom du roi, la paix civile prend place, lĂ  oĂč le pouvoir royal n’essaime pas, le rĂšgne de l’injustice s’impose.

Bouvier-Ajam prĂ©cise que « Dagobert sera toute sa vie prĂ©occupĂ© du perfectionnement de la justice et qu’il voudra assurer une protection des patrimoines familiaux et des ĂȘtres faibles ».

Cependant, comme ses lointains descendants il doit affronter des rĂ©calcitrants Ă  l’autoritĂ© royale : « L’assainissement de la Justice auquel Dagobert entend procĂ©der se heurte Ă  un infranchissable obstacle : l’orgueilleux arbitraire des seigneurs fonciers qui se conduisent en maĂźtres absolus dans leurs domaines, oppriment et chĂątient pratiquement Ă  leur guise, dĂ©jouent les louables efforts des comtes les plus honnĂȘtes et se permettent mĂȘme parfois d’avoir leurs propres tribunaux prĂ©sidĂ©s par eux-mĂȘmes ou par quelque intendant ou valet. Certains refusent mĂȘme l’accĂšs Ă  leur propriĂ©tĂ© Ă  l’évĂȘque et aux officiers du roi ». L’histoire n’est-elle pas un Ă©ternel recommencement ?

Dagobert, en dĂ©pit de son insouciance et de son air distrait, dispose « des plus hautes qualitĂ©s, notamment celle de savoir bien choisir ses ministres et ses conseillers. C’est un homme Ă©nergique, Ă  l’esprit toujours sollicitĂ©, Ă  la puissance de travail peu croyable, s’occupe de tout, Ă©tudie tout, est partout Ă  la fois. Mais il est renseignĂ©, il ne travaille pas seul, il examine chaque problĂšme avec le plus capable de l’éclairer et de promouvoir la solution dĂ©couverte. Sur le plan gouvernemental la spĂ©cialisation devient la rĂšgle ».

Dagobert est rĂ©ellement proche du peuple : « Au cours de ses multiples audiences, il accueille toutes les dolĂ©ances, donne son avis sur tous les cas, offre publiquement le spectacle d’une justice humaine et prompte. Ce qui l’a servi dans ce domaine, c’est qu’il est rĂ©ellement simple, direct et comprĂ©hensif lorsqu’il prend contact avec la population ».

Nous l’avons dit, l’homme est bon, juste, travailleur, humble et « des aspects plus triviaux de son comportement ont contribuĂ© Ă  le rendre sympathique. Ce nerveux, cet agitĂ©, cet insomniaque est d’une Ă©tourderie incroyable ; cuirassĂ©, il prend sa canne au lieu de sa lance ; raccompagnant un noble visiteur, il met son bonnet sur son diadĂšme ; cet inguĂ©rissable dysentĂ©rique a plus d’une fois remis sa culotte Ă  l’envers ! On a pu suggĂ©rer que les paroles de la cĂ©lĂšbre chanson aient Ă©tĂ© sinon contemporaines de son rĂšgne, du moins peu postĂ©rieures ». Un roi demeure avant tout un homme, avec ses forces et ses faiblesses, ses qualitĂ©s et ses dĂ©fauts.

Quoi qu’il en soit, le plus important Ă  nos yeux reste que « Dagobert a fait tout ce qu’il a pu pour ĂȘtre un bon roi, et au rĂ©sultat il l’a Ă©tĂ©. Il vient au pouvoir au sortir d’un temps de tumulte ; il oublie les injures politiques et entreprend dans toute la mesure du possible une Ɠuvre de restauration de l’agriculture, confortant domaines et villages, poussant Ă  l’extension des surfaces cultivables, notamment en s’appuyant sur le clergĂ©, accordant une aide publique pour l’amĂ©nagement des routes et des cours d’eau, dotant d’une qualitĂ© exemplaire les terres royales ».

L’auteur dĂ©veloppe une idĂ©e intĂ©ressante : « On a mĂȘme parlĂ© d’une diminution dans les villes des diverses maladies de saletĂ©, qui affectent la peau : on l’a expliquĂ©e par une meilleure hygiĂšne due Ă  une meilleure desserte d’eau  ».

Bouvier-Ajam explique donc que « partout oĂč la religion royale s’installe, l’économie s’organise et le style national s’impose ». En effet, l’auteur Ă©crit que « la reprise de l’évangĂ©lisation sera une des hautes Ɠuvres du temps de Dagobert, et quelles qu’aient Ă©tĂ© les bonnes intentions et les aides du roi, elle lui a Ă©tĂ© imposĂ©e par les saints de son entourage et d’ailleurs, et qu’il n’a pas pris l’initiative ».

Nous l’avons dĂ©jĂ  Ă©crit mais nous le rappelons Ă  la suite de l’auteur : « un bon roi doit ĂȘtre bien servi ; un bon roi bĂ©nĂ©ficie des actions utiles que ses contemporains ont su concevoir et conduire Ă  bonne fin ».

L’époque compte de nombreux saints : « Saint Hilaire, saint Lidoire, saint Piat, saint Martin, saint Victrice, saint Patrick sont parmi les plus vĂ©nĂ©rĂ©s des Ă©vangĂ©lisateurs antĂ©rieurs et saint Martin plus que les autres. Saint Julien, saint Gatien, saint Trophime, saint Saturnin, saint Martial, saint Denis considĂ©rĂ©s comme des modĂšles Ă  la fois d’évangĂ©lisation et de l’organisation ecclĂ©siastique, et saint Denis plus que les autres, car il est le saint prĂ©fĂ©rĂ© du roi Dagobert ». À ce sujet, l’auteur souligne le fait notable suivant : « ce qui est remarquable, c’est que cette immense Ɠuvre d’évangĂ©lisation est accomplie sans violence ».

Dagobert meurt le 19 janvier 639 aprĂšs une vie passĂ©e Ă  accomplir du mieux que possible son mĂ©tier de roi. Son rĂšgne offre un dernier Ă©clat Ă  la royautĂ© mĂ©rovingienne, avant que la rĂ©alitĂ© du pouvoir ne passe aux maires du palais. L’action de Dagobert se voit saluer par l’auteur comme « l’une des seules Ă©claircies dans la nuit mĂ©rovingienne ». Son corps est inhumĂ© Ă  la basilique de Saint-Denis qui devient du coup nĂ©cropole royale. Malheureusement, la canaille ne respecte rien : « Son tombeau sera profanĂ© Ă  la RĂ©volution, le fanatisme Ă©tant aveugle ».

Biographie passionnante, qui se trouve ĂȘtre en rĂ©alitĂ© une brillante Ă©tude analysant en dĂ©tail cette riche Ă©poque : mƓurs politiques, organisation Ă©conomique et sociale, pratiques religieuses, formation et vie du roi. Tout est dĂ©cryptĂ© avec pĂ©dagogie et mĂ©thode pour notre plus grand plaisir intellectuel. Nous concluons par une citation qui rĂ©sume parfaitement le personnage : « Le bon roi Dagobert : ce n’est pas une lĂ©gende, c’est une tradition. De son vivant, il a Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme un bon roi, aimĂ© et saluĂ© comme tel ». Ce grand livre vous permettra de l’apprĂ©cier Ă  sa juste valeur.

Dagobert par Maurice Bouvier-Ajam ( Tallandier).

Dagobert par Maurice Bouvier-Ajam ( Tallandier).

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