« On ne se rend pas compte à quel point 14-18 (comme on dit)
a imprimĂ© sa marque dans l’ñme et la chair
des survivants et de leurs descendants

dont nous sommes, naturellement »

Entretien avec Georges Briche, auteur de Croth, un village normand dans la Grande Guerre (Club du livre national).

(Propos recueillis par Fabrice Dutilleul)

Georges Briche, vous avez rĂ©digĂ© et mis en forme un livret fort illustrĂ© concernant la Ire Guerre mondiale dans le village normand oĂč vous rĂ©sidez. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Oui, depuis une dizaine d’annĂ©es, je rĂ©side Ă  Croth, dans le sud de l’Eure, Ă  la limite de Dreux et d’Anet (en Eure et Loir). DĂ©couvrant ce coin charmant du sud de la Normandie, j’y ai trouvĂ© de quoi satisfaire ma curiositĂ© pour la richesse de son paysage et de son histoire. Nous sommes ici, durant la guerre de Cent Ans, Ă  la frontiĂšre de la Normandie soumise aux PlantagenĂȘt et du Royaume de France. De chaque cĂŽtĂ© des rives de l’Eure, on trouve, du cĂŽtĂ© anglais, Ă  l’ouest, la fameuse forteresse d’Ivry la Bataille et, Ă  l’est et au sud, celles de Guainville, de la RobertiĂšre et de Dreux. TrĂšs vivement intĂ©ressĂ© par ce patrimoine historique assez ancien puisqu’on y trouve Ă©galement de nombreux vestiges nĂ©olithiques, j’ai rapidement intĂ©grĂ© l’association historique de sauvegarde du patrimoine crothois. Ainsi, aprĂšs un sympathique travail autour de la mĂ©moire mĂ©galithique locale, de la restauration des lavoirs du village, il nous est vite paru important d’honorer les morts de la Grande Guerre qui figurent sur le monument communal dans le cadre national des commĂ©morations du centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918.

Le livret que j’ai rĂ©alisĂ© avec l’aide des membres de l’association Le Dizeau, dont je suis membre, retrace les itinĂ©raires des 24 morts du village durant le conflit. Naturellement, des recherches Ă©normes ont Ă©tĂ© entreprises dans les archives municipales, dĂ©partementales et nationales pour redĂ©couvrir les identitĂ©s de ces personnes devenues parfaitement inconnues pour les habitants actuels de Croth.

En outre, et pour rendre le sujet plus vivant, il a fallu retracer les combats dans lesquels ces courageux ouvriers et paysans sont morts. Il a fallu y adjoindre des cartes, des photographies et les témoignages correspondant aux lieux et aux dates des évÚnements.

Un travail titanesque dont tout, dans l’ensemble, nous Ă©tait inconnu ou presque.

Justement, quelles ont Ă©tĂ© ces dĂ©marches d’historien que vous avez dĂ» effectuer ?

La premiĂšre chose a Ă©tĂ© d’identifier, Ă  partir des archives municipales, les habitants mobilisĂ©s. ConnaĂźtre leur profession, les liens familiaux qui Ă©taient les leurs dans le village a Ă©tĂ© relativement facile puisque le recensement de 1911 prenait en compte ces Ă©lĂ©ments.

NĂ©anmoins, lors de la mobilisation, tous n’étaient pas natifs de Croth mais tous y rĂ©sidaient, y travaillaient ou y Ă©taient de passage.

Cette entreprise d’historien rejoint le travail du sociologue et du mĂ©morialiste, tant l’ampleur du sujet en dĂ©passe l’objet.

Il a fallu ensuite, dans la perspective factuelle, retrouver les feuillets matricules des protagonistes, les avis de dĂ©cĂšs et toute une foultitude de documents annexes, lettres de famille quand il en restait, photos d’époque, historique des rĂ©giments. Internet a Ă©tĂ© naturellement un vĂ©ritable outil de travail.

Internet a donc une utilité en la matiÚre ?

Absolument, des sites gouvernementaux comme « mĂ©moire des hommes » lancĂ© par le ministĂšre de la DĂ©fense ou les archives dĂ©partementales constituent la base de toute recherche sĂ©rieuse pour identifier avec certitude les faits et les hommes en Ɠuvre dans cette guerre. Mais cela ne suffit pas, pour juger des faits, encore faut-il en connaĂźtre le contexte. Et les livres qu’on peut avoir sur le sujet, si nombreux soient-ils, ne rĂ©pondent jamais aux questions que l’on se pose. Depuis une dizaine d’annĂ©es, des sites de passionnĂ©s apportent un Ă©clairage et une Ă©rudition absolument extraordinaires au novice. Par exemple, l’historique du 28e RĂ©giment d’Infanterie d’Évreux et celui du 101e et du 301e RI de Dreux ont Ă©tĂ© des matrices essentielles puisque de nombreux mobilisĂ©s crothois y avaient Ă©tĂ© intĂ©grĂ©s. Mais il en existe bien d’autres.

Page livre Croth

Avez-vous appris des choses au cours de ce travail ?

Bien Ă©videmment, on rĂ©alise mal Ă  quel point cette guerre a Ă©tĂ© titanesque. Travailler sur ce sujet dix heures par jour pendant des mois ne permettrait mĂȘme pas de l’envisager dans toute sa globalitĂ© comme dans ses infimes dĂ©tails. Et ce n’est pas pour rien qu’il existe autant d’ouvrages sur le sujet. Des livres qui se veulent Ă©popĂ©es en images, aux carnets personnels de fantassins en passant par les mĂ©moires de gĂ©nĂ©raux, de marĂ©chaux, sans oublier les romans qui ont la guerre de 14 comme toile de fond, on n’en finit pas d’ausculter cette Ă©poque. Elle est passionnante autant que terrifiante.

À quel point ce travail vous a-t-il marqué ?

Ce travail m’a marquĂ© au point d’y passer tout mon temps libre sans que je ne m’en rende compte.

Je m’abstenais mĂȘme de manger tellement j’étais happĂ© par mes lectures variĂ©es et par la recherche des dĂ©tails qui ont servi d’armature Ă  tout l’ensemble. Cela m’a amenĂ© Ă  relire la littĂ©rature de Drieu la Rochelle, Genevoix, CĂ©line etc.

Par exemple, les deux premiers morts de Croth sont tombĂ©s dans la Bataille de Charleroi, dont parle Drieu avec les mĂȘmes types d’anecdotes que je lisais dans des tĂ©moignages d’hommes simples et honnĂȘtes. Maurice Genevoix a Ă©tĂ© au premier combat Ă  Rembercourt-aux-Pots, le jour oĂč le quatriĂšme enfant de Croth tombait. Ce mĂȘme Genevoix qui participait aux Eparges avant d’ĂȘtre blessĂ© avait peut-ĂȘtre rencontrĂ© nos cinquiĂšme et dixiĂšme morts du village
 Tant de lectures poignantes ne vous laissent pas indemne
 Elles vous laissent songeur
. Et si c’était moi ?

On ne se rend pas compte Ă  quel point 14-18 (comme on dit) a imprimĂ© sa marque dans l’ñme et la chair des survivants et de leurs descendants
 dont nous sommes, naturellement.

Parlant de descendants, vous y avez intégré des documents familiaux


Oui, qu’on ne se mĂ©prenne pas. Pour parler des morts de Croth, il fallait bien l’illustrer d’exemples correspondant Ă  un contexte gĂ©nĂ©ral. Parce que cet hommage se veut aussi ĂȘtre un rĂ©sumĂ© des grandes batailles poignantes qui ont envoyĂ© Ă  l’éternitĂ© un million et demi de Français et quatre millions de blessĂ©s physiques, il m’apparaissait important d’y faire figurer mon grand-pĂšre dans les prĂ©mices du Chemin des Dames, dans lequel est tombĂ© le 19e gars du village.

Vous parlez du dix-neuviÚme mort de votre village en 1917, combien y eut-il de mobilisés à Croth ?

Il y a eu 50 mobilisĂ©s dont 23 ne sont pas revenus. Un mort inscrit au monument n’était pas du village. Il s’agit d’un nom ajoutĂ© pour honorer un mort qui n’avait pas trouvĂ© place dans d’autres monuments. Cela arrivait souvent quand il y avait un oubli liĂ© Ă  la surabondance des documents administratifs et au flou artistique qui gĂ©rait l’ensemble dans l’urgence de l’érection des monuments aux morts dans les trois Ă  cinq annĂ©es qui ont suivi l’armistice de 1918. Pour moi, il s’agirait d’un parisien, ou d’un gars d’Eure et Loir puisque j’ai repĂ©rĂ© un homonyme sur la plaque de marbre d’Anet, ville voisine. Les recherches sont encore en cours.

Quel est le bilan de cette guerre dans le village de Croth ?

Si l’on fait le rapport entre les mobilisĂ©s et le nombre total de villageois qui ne sont pas revenus, on atteint un ratio qui avoisine prĂšs de la moitiĂ© d’une classe d’ñge qui varie entre 20 et 40 ans. On signale que Croth comptait 511 habitants au recensement de 1911. Parmi eux, une petite centaine travaillait dans la papeterie locale, une trentaine travaillait la terre (cultivateurs propriĂ©taires, ouvriers agricoles
), une vingtaine dans les fabriques de peignes (la vallĂ©e Ă©tait rĂ©putĂ©e pour la qualitĂ© du travail fourni). On comptait Ă©galement de nombreux mĂ©tiers traditionnels (forgeron, chaudronnier, charbonnier, menuisier, mĂ©canicien etc.) et des gens de la fonction publique.

Ce bilan est d’autant plus lourd Ă  supporter que, comme dans de nombreux villages et villes de France, des familles ont Ă©tĂ© dĂ©cimĂ©es. Ainsi, une famille de Croth a perdu trois fils et un gendre. Certes, celle-ci avait dix enfants mais, comment ne pas imaginer le poids d’un tel sacrifice sur sa descendance et, rĂ©trospectivement, sur ces familles françaises qui ne sont jamais nĂ©es ? Sans compter, bien sĂ»r, le choc post-traumatique qu’a reprĂ©sentĂ©, pour les mobilisĂ©s, le retour Ă  une vie civile dans une France ruinĂ©e par quatre annĂ©es de guerre.

Avez-vous une anecdote qui vous aurait frappé durant vos recherches ?

Imaginez-vous qu’en travaillant sur les destins brisĂ©s de ces familles crothoises, je m’étais rendu compte que j’en savais peu sur ma propre famille. Dans la foulĂ©e de ces recherches frĂ©nĂ©tiques, j’ai attrapĂ© le taureau par les cornes et retrouvĂ© les feuillets matricules de mon grand-pĂšre paternel, blessĂ© en 1917, de mon arriĂšre-grand-pĂšre maternel, blessĂ© en 1914 ainsi que de quatre grands-oncles, tous frĂšres, dont un a combattu sur le front d’Orient. J’attaque, quand le temps libre me le permet, les anciens de ma belle-famille. Tout ceci contribue Ă  resserrer les liens familiaux autour de destinĂ©es extraordinaires et dont je tiens, personnellement, Ă  transmettre la mĂ©moire car le temps passe, inexorablement et efface hĂ©las, progressivement l’abnĂ©gation et le don total de soi pour notre pays. Chose qui devrait toujours nous rendre sages et humbles.

Georges Briche, On peut commander ce petit livre : Croth, un village normand dans la Grande Guerre pour le prix de 10 € (7 € +3 € de frais de port) au Club du livre national, 4 rue de la Mairie, 27530 Croth.

Croth,un village normand dans la Grande Guerre de Georges Briche (Club du livre national).

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