Lorsque au troisiĂšme tour de scrutin, au conclave de 1878, le cardinal camerlingue Vincenzo Pecci devient le pape LĂ©on XIII, nul ne sait que ce trĂšs savant thomiste, excellent prĂȘtre, d’un abord trĂšs simple, va ĂȘtre le plus grand pontife de l’époque moderne.

LĂ©on XIII.

LĂ©on XIII.

Il lance les Ă©tudes d’exĂ©gĂšse biblique, rĂȘve d’ƓcumĂ©nisme, calme la guĂ©rilla opposant les catholiques allemands au Chancelier Bismarck et prĂŽne le ralliement sincĂšre des catholiques français Ă  la RĂ©publique. Il est ardemment combattu par les sectes maçonniques qui prĂ©fĂšrent les papes fanatiques, du style Pie IX ou Pie X (ses prĂ©dĂ©cesseur et successeur), aux papes rĂ©formistes. Bien plus, ce pape si calme d’apparence, va lancer le pire brĂ»lot du siĂšcle contre le privilĂšge de l’argent
 car son encyclique est infiniment plus intelligente, donc plus redoutable pour les exploitants des peuples, que le grotesque Das Kapital du sieur Karl Marx.

Dans la livraison du 5 mai 1891 du journal de la bourgeoisie d’affaires Le Temps, l’inĂ©narrable Jules Simon interpelle le monde ouvrier (qui, certes, ne lit pas cette feuille) : « On a beaucoup fait pour vous, que voulez-vous donc qu’on fasse encore ? », et le bon Jules d’énumĂ©rer les lois sur l’école laĂŻque et les deux lois sociales de 1841 et de 1874, modulant le travail des enfants
 en omettant de prĂ©ciser qu’Ă  chaque fois leur rapporteur Ă©tait un dĂ©putĂ© catholique, qui avait dĂ» batailler ferme pour faire voter la loi. Le bon apĂŽtre conclut : « Rien ne manque au bonheur de l’ouvrier ». Le pharisien sert manifestement les intĂ©rĂȘts de la trinitĂ© dominante depuis 1830, celle des financiers, des nĂ©gociants et des entrepreneurs.

Dix jours plus tard, LĂ©on XIII rend publique son encyclique Rerum novarum, un texte innovateur, tellement juste de ton que les crĂ©ateurs du Bureau International du Travail, aprĂšs la Grande Guerre, lui emprunteront quelques paragraphes, sans citer leur source, cela va sans dire. C’est le fruit de longues mĂ©ditations et la synthĂšse des idĂ©es de tous les catholiques sociaux qui, depuis les annĂ©es 1830, tentent de faire bouger une sociĂ©tĂ© inhumaine, d’une tout autre façon que la dĂ©magogie marxiste. LĂ©on XIII a longuement mĂ©ditĂ© les Ă©crits du baron Carl von Vogelsang, le fondateur du Parti ChrĂ©tien Social d’Autriche, l’ancĂȘtre de tous les partis chrĂ©tiens-dĂ©mocrates.

L’encyclique du 15 mai 1891 est une rĂ©futation intĂ©grale du capitalisme inhumain, du « libĂ©ralisme Ă©conomique » sans frein, des thĂ©oriciens du « laissez faire, laissez passer » : « L’employeur ne doit point traiter l’ouvrier en esclave ». LĂ©on XIII dĂ©plore la situation Ă©conomique et sociale des pays industrialisĂ©s : trop de richesses et « des profits exagĂ©rĂ©s » d’un cĂŽtĂ©, la misĂšre de l’autre. Il ne lui semble pas bon qu’une « faction, maĂźtresse absolue de l’industrie et du commerce, tienne en mains plus d’un ressort de l’administration publique ». Il lui semble Ă©vident que la situation est grosse du risque de guerre sociale oĂč la haine, aprĂšs avoir rĂ©pandu beaucoup de sang, provoquera une « spoliation gĂ©nĂ©ralisĂ©e des propriĂ©tĂ©s privĂ©es lĂ©gitimement acquises ». « Il faut, par des mesures promptes, efficaces, venir en aide aux hommes des classes sociales infĂ©rieures qui sont dans une situation de misĂšre immĂ©ritĂ©e ».

Les propositions qui dĂ©coulent naturellement de ce constat sont Ă  la fois d’ordre moral et d’ordre pratique. Le pape recommande la reprise des rapports directs, frĂ©quents et cordiaux, entre employeurs et salariĂ©s, une juste rĂ©tribution du travail et la participation de tous les travailleurs aux bĂ©nĂ©fices des entreprises qui les emploient.

Cette derniĂšre recommandation, rĂ©volutionnaire, est reprise par Karl Lueger dans le programme du PCS autrichien citĂ© plus haut, puis par un admirateur de Lueger : Adolf Hitler, qui en fera le 14e item du programme national-socialiste exposĂ© dans la soirĂ©e du 24 fĂ©vrier 1920. En 1909, le socialiste Aristide Briand Ă©voquera l’idĂ©e de cette participation des travailleurs aux bĂ©nĂ©fices de leur entreprise
 sans faire rĂ©fĂ©rence, bien sĂ»r, au pape dĂ©funt, maudit de son successeur et de la bourgeoisie, toutes tendances et toutes religions confondues.

LĂ©on XIII n’est pas un adepte du communisme de distribution prĂŽnĂ© par certains PĂšres de l’Église, tel saint Ambroise. Il est plutĂŽt dans le droit fil de l’enseignement de Lactance, un chrĂ©tien austĂšre et pĂ©tillant d’intelligence du IVe siĂšcle, ce qui en fait un contemporain du cĂ©lĂšbre archevĂȘque de Milan : « On a plus si on travaille plus ; on a moins si on travaille moins et c’est justice ». À cette philosophie Ă©conomique de simple bon sens, le pape de la fin du XIXe siĂšcle ajoute la condamnation du gain sans travail et l’exigence d’une juste rĂ©partition des fruits du travail.

Il rĂ©clame la vĂ©ritable justice sociale, soit la juste rĂ©tribution du travail, permettant au salariĂ© de se procurer des conditions de vie dĂ©centes, mais aussi la constitution d’un « fonds de rĂ©serve » pour indemniser les chĂŽmeurs et les victimes d’accident du travail, enfin l’octroi d’une pension aux salariĂ©s trop vieux ou trop malades pour continuer de travailler.

LĂ©on XIII bouscule la molle tradition de la « charitĂ© bourgeoise », grĂące Ă  laquelle les riches vivaient depuis des siĂšcles en harmonie avec leur conscience, au prix de quelques piĂšces lancĂ©es aux mendiants et de vieilles nippes donnĂ©es avec une grĂące hautaine. Le pape ne veut plus que les catholiques riches se satisfassent d’une pseudo-charitĂ©, souvent indiscrĂšte et mesquine.

En 1891, et pour longtemps encore, il n’est pas habituel qu’un État intervienne pour protĂ©ger les salariĂ©s. En comparaison du prudhommesque Jules Simon ou du futur PrĂ©sident de la RĂ©publique française Armand FalliĂšres, auteur d’un autre poncif rassurant : « Il faut de la prudence quand on touche aux questions sociales », LĂ©on XIII fait figure de dangereux agitateur social. Le lecteur un peu teintĂ© de sous-culture marxiste peut se rendre compte que le pape en a dit davantage en quelques lignes que les deux poĂštes surrĂ©alistes de l’économie politique, les tant cĂ©lĂ©brĂ©s Karl Marx et Friedrich Engels, dans le fatras de leur millier de pages.

Le pape encourage la crĂ©ation d’un syndicalisme chrĂ©tien. « Les ouvriers chrĂ©tiens [doivent] joindre leurs forces pour secouer hardiment un joug si injuste et si intolĂ©rable », sans que l’indignation des exploitĂ©s dĂ©gĂ©nĂšre en bacchanales furieuses et sanglantes comme on l’a vu trop souvent depuis 1848, lorsque « le peuple est conduit par des loups dĂ©guisĂ©s en bergers », soit les doctrinaires de la guerre des classes.

Le 18 janvier 1901, in Graves de communi, il rĂ©cidive : « L’avenir de la sociĂ©tĂ© et de la religion est en jeu. La question sociale est avant tout une question de morale ». Vingt siĂšcles plus tĂŽt, le grand NazarĂ©en l’avait proclamĂ© : « Nul ne peut servir deux maĂźtres Ă  la fois, Dieu et l’argent ». Moins naĂŻf, Goethe avait Ă©crit dans l’une de ses nouvelles : « “Mon rĂšgne finira-t-il ?” demanda le roi d’argent. “Tard ou jamais”, rĂ©pondit le vieillard ».

Il n’est pas sans intĂ©rĂȘt de noter qu’en 1899, par l’encyclique Testem benevolentiae, le pape condamne « l’amĂ©ricanisme », c’est-Ă -dire l’american way of life, une philosophie pratique qui fait la part trop belle Ă  la seule rĂ©ussite matĂ©rielle.

Texte tirĂ©, pour l’essentiel, du volume 1 :, paru en 2010 chez Dualpha. Pour commander ce livre, cliquez ici.

La tĂ©nĂ©breuse affaire Dreyfus. Anticatholicisme et antijudaÏsme (Tome 1), Ed. Dualpha.

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