Qu’il est loin, le « roi de Bourges » !

VoilĂ  notre Charles VII dotĂ© de revenus rĂ©guliers, levĂ©s sur tout le royaume, et d’une armĂ©e permanente, logĂ©e et soldĂ©e Ă  ses frais. Jusqu’alors les routiers, soldats de mĂ©tiers, se muaient en bandits de grands chemins dĂšs que les combats cessaient. C’est pourquoi le connĂ©table du Guesclin avait conduit les grandes compagnies en Espagne, et que le dauphin Louis emmena les « écorcheurs » combattre les Suisses pour le compte de l’Autriche.

Le roi a dĂ©sormais une armĂ©e permanente et de quoi la payer. Cette rĂ©forme marque, selon les historiens, le passage « d’une France mĂ©diĂ©vale Ă  une France moderne ». On donne un tel sens pĂ©joratif Ă  l’expression fantaisiste « Moyen Âge », et le mot « moderne » est si joli, qu’on se figure qu’il suffit de les opposer pour justifier cette rĂ©forme ou n’importe quelle autre. Tel ne fut pas l’avis des contemporains.

Quand la guerre prit fin, en 1453, que faire de cette armĂ©e ? La licencier ? Ce serait trop bĂȘte. D’ailleurs, Hugues Capet avait Ă©tĂ© choisi en raison de l’aptitude de sa famille Ă  faire la guerre, qui est la seule chose que les gouvernements fassent bien ; c’est normal : ils ont Ă©tĂ© inventĂ©s pour ça. Et une armĂ©e, ça sert Ă  faire la guerre. On la fera donc. Et s’il ne se prĂ©sente personne pour envahir la France, qu’à cela ne tienne : le roi fera la guerre Ă  son propre peuple. C’est d’ailleurs bien parti. Le premier usage de la nouvelle armĂ©e ne fut pas de « bouter les Anglais hors de France », selon une mĂ©taphore cĂ©lĂšbre mais inexacte, ni de mettre au pas des provinces qui n’avaient aucun dĂ©sir de se trouver sous la coupe du roi de France, mais de rĂ©primer la « praguerie » qui Ă©clata en 1440.

L’annĂ©e prĂ©cĂ©dente, pour faire accepter ses vues, le roi avait rĂ©uni Ă  OrlĂ©ans les Ă©tats gĂ©nĂ©raux, chambre d’enregistrement inventĂ©e par Philippe le Bel, qui avait Ă©tĂ© cependant rĂ©unie assez souvent pendant la guerre afin de consentir Ă  l’impĂŽt. Mais ces Ă©tats donnĂšrent Ă©tourdiment au roi le pouvoir de reconduire la taille d’annĂ©e en annĂ©e.

Le rĂ©gime fĂ©odal fait un devoir au roi de gouverner avec l’aide et le conseil de ses pairs. Or, s’il dispose de sa propre armĂ©e, sans le secours de l’ost, et qu’il lĂšve directement l’impĂŽt dans toutes les provinces, sans consentement de personne, avec qui gouverne-t-il ? Seul. Ainsi spoliĂ©e de ses prĂ©rogatives, la noblesse se rĂ©volta : ce fut la « praguerie ».

L’armĂ©e permanente et l’impĂŽt national Ă©taient sans doute utiles. Admettons de maniĂšre gĂ©nĂ©rale qu’il ait Ă©tĂ© nĂ©cessaire d’abandonner le rĂ©gime fĂ©odal, autrement dit, de diminuer les pouvoirs de la noblesse ; cela ne faisait pas du roi l’hĂ©ritier naturel de tous ces pouvoirs.

La lointaine origine des états généraux avait été, au XIIIe siÚcle, les états réunis par les grands féodaux du sud de la France, selon le principe du partage du pouvoir. Le roi se garda de les imiter. Et puisque les états généraux étaient las de se réunir, le parlement était une cour permanente qui pouvait évoluer, comme en Angleterre, vers un rÎle délibératif et représentatif. Ce ne fut pas non plus le cas.

Le roi garda tous les pouvoirs pour lui-mĂȘme. La monarchie devint absolue. Et la France resta ce qu’elle est encore : un enfer fiscal.
Les chroniques de Pierre de Laubier sur l’« Abominable histoire de France » sont diffusĂ©es chaque semaine dans l’émission « SynthĂšse » sur Radio LibertĂ©s.

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A propos de l'auteur

Pierre de Laubier

Actuellement professeur d’histoire dans des collĂšges libres, Pierre de Laubier est l’auteur de "L’Aristoloche", journal instructif et satirique paraissant quand il veut, et il rĂ©dige les blogues Chronique de l’école privĂ©e
 de libertĂ© et "L’Abominable histoire de France", ce dernier tirĂ© de ses chroniques radiophoniques sur "Radio LibertĂ©s" oĂč il est un chroniqueur de l’émission "SynthĂšse", animĂ©e par Roland HĂ©lie et Philippe Randa.

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