Tout le monde, ou presque, se pique de faire de la gĂ©opolitique ! Beaucoup, nĂ©anmoins, pour ne pas dire une ample majoritĂ©, confond uniment gĂ©opolitique et relations internationales. Tandis que la premiĂšre peut se dĂ©finir comme la prise en compte de l’espace pour apprĂ©hender la profondeur des phĂ©nomĂšnes politiques, la seconde inclut une dimension temporelle et historique qui s’appuie sur le mouvement des hommes et des idĂ©es sur une aire territoriale donnĂ©e. PrĂ©cisions que dans le monde anglo-saxon, l’on ne parle pas de gĂ©opolitique, mais de « relations internationales » (International Studies).

Si l’une se conçoit comme la gĂ©ographie de l’histoire, se veut, pour ainsi dire, une histoire de la gĂ©ographie, mĂȘme s’il est recommandĂ© de ne pas absolutiser cette binaritĂ© sommaire, Ă©tant donnĂ© que « la gĂ©opolitique est une des mĂ©thodes d’approche appartenant au champ interdisciplinaire des Relations internationales », selon Olivier Zajec, auteur de l’Introduction Ă  l’analyse gĂ©opolitique, rĂ©cemment paru aux Ă©ditions du Rocher.

Dans son ouvrage, il cite le regrettĂ© HervĂ© Coutau-BĂ©garie qui Ă©crivait dans son monumental et indĂ©passable TraitĂ© de stratĂ©gie : « les disputes territoriales sont le ressort le plus puissant de l’histoire interĂ©tatique ».

Par ce biais, proprement tellurique – encore que la mer ne soit nullement oubliĂ©e par les analyses gĂ©opolitiques –, la gĂ©opolitique a eu longtemps mauvaise presse soupçonnĂ©e, entre autres d’avoir fondĂ©, les visĂ©es hĂ©gĂ©moniques de l’Allemagne nazie. Si l’on prĂȘte Ă  cette discipline des origines germaniques, il faut savoir que c’est Ă  Leibniz que revient d’avoir formulĂ©, le premier, en 1679, une authentique dĂ©finition de la gĂ©opolitique conçue comme « l’étude de la terre en relation avec le genre humain, qui implique l’étude de l’histoire universelle et de la gĂ©ographie humaine ». Ce terme sera repris au XIXe siĂšcle par le suĂ©dois Rudolf KjellĂ©n. Ce sera d’ailleurs fortement influencĂ© par Friedrich Ratzel qui, dans une perspective ethno-gĂ©ographique, dĂ©fendra la notion « d’espace vital » notion dont on connaĂźt la mauvaise fortune – bien qu’elle fĂ»t inspirĂ©e de la Doctrine Monroe de 1823. Pourtant, il ne fera que thĂ©oriser une symbiose nĂ©cessaire entre l’espace et les communautĂ©s humaines qui le composent.

Karl Haushofer accentuera d’autant plus cette dĂ©finition que « chez lui, la gĂ©opolitique s’identifie avec le destin de l’Allemagne » (Zajec, 33). À la diffĂ©rence de l’amĂ©ricain Alfred Mahan qui centrera ses prĂ©occupations sur la thalassopolitique comme outil de puissance. Il reviendra au britannique Halford Mackinder d’avoir mis Ă  jour les logiques d’affrontement continentales et maritimes – dont s’inspirera d’ailleurs Carl Schmitt. Nicholas Spykman ne sera pas en reste avec sa thĂ©orie du « rimland », « champs de bataille permanent entre puissances mondiales » (Zajec, 42) qui auraient inspirĂ© la doctrine du « containment » anticommuniste amĂ©ricain.

Mais l’on n’occultera pas les Français Paul Vidal de la Blache et Jacques Ancel qui privilĂ©giaient, tout Ă  la fois, le territoire comme milieu naturel de ses habitants et dĂ©limitation de ce mĂȘme territoire par la frontiĂšre « envisagĂ©e comme produit de l’action humaine, et non pas seulement hĂ©ritage ‘‘naturel’’ de la gĂ©ographie ». Ce faisant, ils empruntaient le sillon d’une tradition historico-nationaliste française que des auteurs comme Renan ou Jacques Bainville s’étaient employer Ă  creuser pour marquer leur diffĂ©rence d’avec l’école allemande.

C’est dire que la gĂ©opolitique est loin d’ĂȘtre un corps de rĂšgles et de principes parfaitement structurĂ©s et homogĂšnes pouvant prĂ©tendre, qui plus est, Ă  une exacte et rigoureuse scientificitĂ©. L’on pourrait dire qu’il y a autant de conceptions gĂ©opolitiques que d’auteurs ou de penseurs de l’objet gĂ©opolitique, celles-lĂ  dĂ©pendant Ă©troitement des vues du monde dĂ©fendues par ceux-ci.

Nous laisserons le dernier mot Ă  Olivier Zajec dont nous recommandons chaudement son Introduction Ă  la gĂ©opolitique comme manuel d’interprĂ©tation du monde. Ainsi, Ă©crit-il, « nous comprenons que la gĂ©ographie (et ses donnĂ©es physiques) demeure l’axe fondamental qui ordonne le discours gĂ©opolitique, mais aussi que ce dernier ne peut nĂ©gliger les jeux de reprĂ©sentations mentales profondes entretenues par les peuples et les structurations culturelles et politiques qui les fondent. (
) GĂ©o-historique dans ses fondements, elle est politique dans ses fins et repose sur des outils d’analyse propres. Mais elle sollicite en permanence les autres savoirs et correspond donc, en sa multidisciplinaritĂ© mĂȘme, Ă  une mĂ©thode d’approche plutĂŽt qu’à une science ».

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