Le nouveau président légalement élu (même uniquement par un tiers des Français) n’a jamais caché son intention de réserver son premier voyage diplomatique à l’Allemagne d’Angela Merkel. Ce faisant, il inscrira scrupuleusement ses pas dans ceux de ses deux prédécesseurs qui, à peine la passation de pouvoir achevée, s’étaient illico envolés pour Berlin. L’on doit, d’ailleurs, à Sarkozy d’avoir innové cet empressement diplomatique en effectuant son premier déplacement le jour même de son investiture ! Remarquons encore que c’est au lendemain de sa prise de fonction que Chirac se rendit à la rencontre du Chancelier tudesque d’alors, Helmut Kohl, à Strasbourg le 18 mai 1995 pour un conseil franco-allemand. Quant à Mitterrand, bien qu’Ottawa fût son premier déplacement officiel à l’étranger en tant que président de la République, il se rattrapera largement par la suite, multipliant sommets et autres rendez-vous avec son homologue germanique.

On ne retracera pas, ici, l’historique de cette relation franco-allemande instiguée en leurs temps par le général de Gaulle et Konrad Adenauer signant ensemble, le 22 janvier 1963, le traité de l’Élysée, dit « traité d’amitié et de coopération », sauf à préciser, à rebours des mythologies régulièrement entretenues sur le sujet, que ses signataires ne l’ont pas conclu pour les raisons officiellement exposées et, surtout, l’ont ratifié, chacun, en pensant atteindre l’objectif qu’il s’était lui-même fixé. Pour la France, il s’agissait de ravir le leadership d’une construction européenne qui ne fût pas inféodée aux intérêts américains. Pour l’Allemagne de l’Ouest, ce traité ne devait nullement courroucer Washington ni remettre en cause l’Alliance atlantique de 1949 (n’oublions pas que l’Allemagne était alors partagée en deux, sa partie orientale étant sous domination soviétique). En d’autres termes, De Gaulle souhaitait faire de ce traité le cheval de Troie de la France dans l’édification d’un ensemble européen « réellement européen » (c’est-à-dire sous influence française) où chaque État resterait, malgré tout, indépendant.

De Gaulle, en dépit de discours publics par lesquels il se réjouissait de l’opportunité de renforcer ces liens d’amitié de part et d’autre du Rhin, scellant ainsi la paix pour l’éternité entre nos deux pays, ne perdait nullement de vue l’impérieuse nécessité d’exercer à l’égard de son voisin un magistère politique et diplomatique de premier plan : « dans cette Europe, en réalité, nous tiendrons les rênes parce que nous aurons la bombe [atomique]. […] Les Allemands, […] dans notre attelage, ils ne sont pas le cheval de tête » (Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, Fayard, 1997).

Mais, l’on oublie volontiers de préciser que ce traité de l’Élysée n’a pas été voté dans les mêmes termes par les deux parlements, à Paris et à Berlin. En effet, le Bundestag exigea que soit annexé au traité un codicille prétendument interprétatif qui, d’une part, mentionnait « le maintien et le renforcement de l’Alliance des peuples libres et, en particulier, une étroite association entre l’Europe et les États-Unis d’Amérique », d’autre part, plaidait expressément pour « l’abaissement des barrières douanières par des négociations entre la Communauté économique européenne, la Grande-Bretagne et les États-Unis d’Amérique, ainsi que d’autres États, dans le cadre du GATT », formules préfigurant le futur TAFTA.

C’est ainsi que le 15 juin 1963, le traité de l’Élysée fut modifié unilatéralement par les parlementaires allemands qui, non seulement le vidèrent de sa substance, mais, par surcroît, gravèrent dans le marbre, et pour une durée indéterminée, la vassalisation des pays européens, dont la France, au géant américain.

La grande erreur de la France, à l’époque, fut de ne pas avoir dénoncé ce traité comme nul et non avenu. Au lieu de cela, notre atermoyante diplomatie, délaissant tel un jouet cassé, cette artificielle « amitié » franco-allemande, se tourna vers d’autres horizons multipolaires (Chine populaire et Russie soviétique, notamment) aux fins de faire contrepoids à l’hégémonie croissante des États-Unis. Peine perdue, car le malentendu « franco-allemand », prospérant sur une sourde et définitive trahison, perdurera en revêtant bientôt les atours trompeurs et mensongers d’une légende dorée savamment entretenue par ses aèdes au fil du temps. Dans le but de faire pièce à l’atavique volonté de puissance allemande, Mitterrand tentera mollement de s’opposer à la réunification des deux Allemagnes, pour abandonner rapidement le terrain, par la suite. Jacques Sapir explique qu’« Helmut Kohl va […] proposer à François Mitterrand un traité, le futur traité de Maastricht, qui entérine à la fois le principe de la réunification allemande sous la forme d’une extension légale de la République fédérale d’Allemagne et le principe de l’union monétaire. Ce dernier est présenté alors comme un ‘‘sacrifice’’ de l’Allemagne alors qu’il s’agit en réalité de ce qu’elle veut obtenir » (Faut-il sortir de l’Euro ?, Seuil, 2012). On connaît la suite de l’histoire.

Pourtant façonnés et épris de culture classique, De Gaulle et Mitterrand n’ignoraient pas que cette dernière fût pourtant foncièrement tragique et que c’était alourdir le fardeau de la destinée des nations que de ne pas chercher, lorsque les circonstances s’y prêtaient, à en corriger les plus funestes et prévisibles trajectoires. Par candeur et par orgueil, la promesse d’un horizon aussi assombri ne les a guère retenus de gravement obérer l’avenir de tout un continent, comme celui des peuples qui n’y pourront mais. Indéniablement prophétique, parfait connaisseur des mœurs et de l’histoire teutonne, Jacques Bainville, dans l’expectative de voir l’Allemagne redevenir « ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une inoffensive mosaïque de principautés, de duchés et de villes libres » (L’Action française, 10 octobre 1914) s’en remettait à : « l’Histoire [qui] dira sans doute que l’unité allemande était une construction artificielle, contraire aux intérêts et à la tranquillité de toute l’Europe » (L’Action française, 7 octobre 1914).

Hier, la guerre en armes. Aujourd’hui celle de l’euromark. Et demain ?

On ne peut sciemment méconnaître les leçons de l’histoire qui consignent l’inaltérable mémoire du génie profond des peuples comme leur ineffable mouvement naturel, à la fois psychologique et culturel, qui les porte irrésistiblement à suivre la pente de leur inclination primordiale. En l’occurrence, s’agissant de l’Allemagne, il convient de méditer ses accès de fièvre impérialiste comme sa tendance à la domination. Et de s’en garder.

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