À l’occasion d’un sommet informel des prĂ©sidents de parlements des pays du V4 le vendredi 1er dĂ©cembre pour parler de la coopĂ©ration avec le Parlement europĂ©en, l’élargissement de l’UE, ou encore la qualitĂ© des produits manufacturĂ©s et la libertĂ© d’expression sur internet, Ferenc AlmĂĄssy a rencontrĂ© le prĂ©sident du parlement hongrois, LĂĄszló KövĂ©r. Figure importante du Fidesz et proche de Viktor OrbĂĄn, M. KövĂ©r a rĂ©pondu Ă  quelques questions pour le VisegrĂĄd Post.

Ferenc AlmĂĄssy : Quel est l’intĂ©rĂȘt de ces rĂ©unions du V4 ? Il semblerait qu’il y ait de plus en plus de sommets depuis la prĂ©sidence hongroise. On entend Ă©galement de plus en plus parler du groupe de VisegrĂĄd, qui devient une vraie force politique au niveau europĂ©en. Dans quelle mesure le V4 est-il porteur d’un projet europĂ©en alternatif, en particulier par opposition Ă  l’Europe de Macron ? Que pouvez-vous nous en dire ?

LĂĄszló KövĂ©r : Le fonctionnement du groupe de VisegrĂĄd a dĂ©jĂ  un quart de siĂšcle. La premiĂšre rencontre des prĂ©sidents de parlements a eu lieu il y a environ 25 ans. Et depuis, avec plus ou moins d’intensitĂ©, ce cadre de coopĂ©ration s’est maintenu. Mais ce n’est que dans un passĂ© rĂ©cent, ces derniĂšres annĂ©es, que nous avons pu vraiment nous retrouver et nous unir sur certains sujets, clarifier des intĂ©rĂȘts communs, aussi bien au niveau gouvernemental que parlementaire. Et si cette coopĂ©ration paraĂźt plus intense en ce moment, ce n’est pas du fait de la prĂ©sidence hongroise du moment, ni de la prĂ©sidence polonaise juste avant, mais bien parce que la situation est diffĂ©rente actuellement.

Ferenc Almåssy et Låszló Kövér au parlement hongrois, le 1er décembre 2017.

Ferenc Almåssy et Låszló Kövér au parlement hongrois, le 1er décembre 2017.

Il y a bien plus de questions qui se posent aujourd’hui concernant l’avenir de l’Union europĂ©enne et son fonctionnement actuel, et nous Ă©prouvons le besoin de clarifier et faire connaĂźtre nos points de vue communs. En vĂ©ritĂ©, je ne saurais pas moi-mĂȘme expliquer prĂ©cisĂ©ment quels Ă©lĂ©ments relient et diffĂ©rencient ces pays aux yeux de Macron, par exemple. Ce que le PrĂ©sident Macron souhaite faire prĂ©cisĂ©ment de l’Europe n’est pas clair non plus pour nous, et l’Allemagne n’ayant pas mĂȘme de gouvernement Ă  l’heure actuelle, on ne sait pas non plus quel soutien il obtiendrait d’Allemagne. Nous sommes donc dans une phase d’incertitudes importantes. Cependant notre position, elle, est claire, et chaque prĂ©sident de parlement l’a rappelĂ© ici en ce jour : nous souhaiterions une Europe des nations indĂ©pendantes.

Notre conviction est que seules des nations fortes constitueront une Union europĂ©enne forte, et comme l’a dit le MarĂ©chal du SĂ©nat Karczewski, mĂȘme le Parlement europĂ©en se renforcerait grĂące Ă  l’influence des parlements nationaux, car la coopĂ©ration entre le Parlement europĂ©en et les parlements nationaux renforcerait la reprĂ©sentativitĂ© populaire Ă  Bruxelles. Car pour l’instant, la relativement basse participation aux Ă©lections europĂ©ennes prouve bien que les gens ne voient pas ces Ă©lections comme Ă©tant dĂ©cisives, c’est-Ă -dire qu’elles ne reprĂ©sentent pas nĂ©cessairement leurs intĂ©rĂȘts Ă  Bruxelles.

Nous aimerions donc emmener l’Union europĂ©enne dans le sens contraire de celui que souhaite la Commission depuis quelques annĂ©es. Bien sĂ»r cela n’est possible qu’en unissant nos forces, si toutefois il est possible de changer la direction de l’Union europĂ©enne. La Commission souhaite s’arroger plus de compĂ©tences, centraliser plus de pouvoir Ă  Bruxelles, et cela signifie Ă©galement que nous diminuerions les pouvoirs nationaux. Au contraire, nous devrions regarder ce en quoi nous sommes d’accord, ou pouvons l’ĂȘtre, afin de trouver des solutions europĂ©ennes. Et si nous ne pouvons tomber d’accord, comme Milan Ć těch le prĂ©sident du SĂ©nat tchĂšque l’a justement rappelĂ©, il faut alors chercher des solutions nationales pour rĂ©soudre les problĂšmes survenant Ă  l’échelle europĂ©enne.

FA : Mais s’il est impossible de tomber d’accord
 on dirait bien que l’Europe centrale tienne Ă  sa position, mais il semble en ĂȘtre de mĂȘme pour les Ă©lites libĂ©rales de l’UE et de l’Ouest. OĂč pourrait nous mener ce dĂ©saccord profond s’il est durable ?

LĂĄszló KövĂ©r : S’ils respectent les accords Ă©lĂ©mentaires concernant l’Union europĂ©enne, ainsi que les clauses des traitĂ©s, c’est-Ă -dire que si l’État de droit est respectĂ© au niveau de l’Union europĂ©enne, si Bruxelles respecte les rĂšgles, alors selon moi il doit se passer ce que dĂ©sirent les États membres. Ce mĂȘme État de droit qu’ils utilisent comme une arme en dĂ©plorant son manque pour attaquer les gouvernements nationaux. C’est tout de mĂȘme le Conseil europĂ©en qui est le principal organe dĂ©cisionnel de l’Union europĂ©enne, oĂč les reprĂ©sentants suprĂȘmes de chaque État membre apportent des dĂ©cisions suite Ă  un consensus sur les questions touchant le plus aux intĂ©rĂȘts nationaux. Et si eux donnent le droit aux institutions de l’Union europĂ©enne de trouver une solution Ă  l’échelle de l’Union, alors il y aura une solution. Si en revanche ils ne se mettent pas d’accord, comme par exemple sur la question migratoire, alors Ă  chaque État-nation de rĂ©soudre le problĂšme avec ses moyens.

Je pense donc que ce n’est pas avec des manipulations, et encore moins avec des modifications des textes qu’il sera possible de trancher le dĂ©bat en faveur de ceux qui rĂȘvent et se figurent dĂ©jĂ  les États-unis d’Europe, qui serait une fĂ©dĂ©ration dirigĂ©e depuis Bruxelles. Et surtout pas maintenant alors que l’on voit de toute Ă©vidence les arriĂšres pensĂ©es derriĂšre toutes ces propositions souvent solennelles et joliment prĂ©sentĂ©es. L’Europe telle qu’elle existe aujourd’hui, Ă  savoir des États-nations, mais avant tout une Europe de cultures nationales fondĂ©es sur des racines chrĂ©tiennes, cela, ils veulent le liquider en autorisant la migration illĂ©gale, ainsi qu’avec la rĂ©partition systĂ©matique des migrants. Monsieur Juncker a dit ce jour que sans l’immigration, l’Europe est perdue. Selon moi c’est tout l’inverse, l’immigration massive, dont nous ne voyons pas la fin, signifie justement la fin de l’Europe, du moins dans sa conception millĂ©naire. Mais nous voudrions garder cette Europe. Nous pensons que ceux qui ont mis en place cette situation dĂ©molissent l’Europe. Le fossĂ© est dĂ©jĂ  large entre les reprĂ©sentants de l’un et l’autre points de vue, et s’ils continuent d’imposer cette politique d’immigration, il est tout Ă  fait possible que nous en arrivions Ă  un point oĂč tout dĂ©bat deviendrait impossible.

FA : Il sera question aujourd’hui de l’élargissement de l’Union europĂ©enne, et la Hongrie, et mĂȘme le V4, soutiennent cet Ă©largissement. Quel en est le but, la raison ? Peut-ĂȘtre former un bloc centre-europĂ©en plus fort au sein de l’UE ? On a vu il y a quelques jours cette rĂ©union des 16+1 entre l’Europe centrale et balkanique et la Chine. Serait-ce le dĂ©but d’une coopĂ©ration renforcĂ©e des PECO et des Balkans pour acquĂ©rir un plus grand poids politique face Ă  l’Europe de l’Ouest ?

LĂĄszló KövĂ©r : Sur cette question de l’élargissement de l’Union europĂ©enne, le V4 parle d’une voix, et nous disons tous que c’est l’intĂ©rĂȘt commun de l’Europe. Il faut terminer enfin la rĂ©unification de l’Europe, nous ne devons pas nous arrĂȘter si prĂšs du but. C’est toutefois vrai que les États candidats ont des situations intĂ©rieures trĂšs diffĂ©rentes les unes des autres. Certains sont plus proches de nous rejoindre, et selon nous il faut les aider afin qu’ils finissent le plus vite possible le chemin qu’il leur reste Ă  parcourir, notamment pour montrer l’exemple Ă  ceux qui sont plus loin de l’objectif. Enfin, certains pays sont dans un tel Ă©tat d’instabilitĂ© intĂ©rieure qu’il est difficile de prĂ©dire quand ils pourraient rejoindre l’UE. Mais il faut comprendre qu’il ne s’agit pas que d’une question morale ou culturelle, mais Ă©galement du fait que si un vide se crĂ©e dans cette rĂ©gion qui du reste a toujours Ă©tĂ© une poudriĂšre pour l’Europe, il n’en viendra rien de bon pour l’Europe. Si l’Union europĂ©enne n’a pas de stratĂ©gie pour intĂ©grer les pays des Balkans occidentaux, alors d’autres mettront en place leur stratĂ©gie. Ce sera la Turquie, la Russie, les États-Unis, les pays islamiques les plus riches et influents, et cela n’est pas un danger Ă  prĂ©voir, ou un fantasme, cela est dĂ©jĂ  en cours dans certains pays comme nous pouvons le voir.

Et on peut Ă©galement voir que les États-nations ne sont pas les seuls Ă  tenter de se positionner et accroĂźtre leur influence dans la rĂ©gion. Divers cercles d’influence informels et autres officines de soft power sont Ă  l’oeuvre pour parfois intĂ©grer les institutions de ces pays, et ainsi, les manipulant, rendent plus difficile qu’une situation consolidĂ©e s’y dĂ©veloppe, rendant plus difficile l’intĂ©gration de ces pays. Nous devons donc, et par nous, je veux dire l’UE, faire des efforts pour rĂ©soudre ces questions. Le V4 a lui pour mission de convaincre les autres pays qui se dĂ©tournent de l’élargissement qu’il s’agit de notre intĂ©rĂȘt Ă  tous.

Mais en effet, comme votre question le mentionnait, c’est aussi en particulier l’intĂ©rĂȘt des pays d’Europe centrale. Et pas seulement parce que c’est Ă  nos frontiĂšres sud que s’étend cette rĂ©gion pleine d’incertitudes, mais Ă©galement parce qu’en effet cela augmenterait le poids politique de tous les pays de notre rĂ©gion aux passĂ©s plus ou moins similaires. J’espĂšre voir un jour l’Union europĂ©enne ayant intĂ©grĂ© ces pays au rang d’États membres, une Union europĂ©enne fonctionnelle, qui sera une structure construite sur les États-nations forts et au sein de laquelle l’Europe centrale aura une voix puissante se basant sur ses particularitĂ©s propres. Des particularitĂ©s dont nous ne devons ni avoir honte ni ĂȘtre fiers, mais qui viennent du fait que nous n’avons pas empruntĂ© le mĂȘme chemin historique chanceux que l’Europe de l’Ouest. Pour autant, nous sommes tout autant europĂ©ens que les Belges, les Français ou les Allemands.

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