Les vellĂ©itĂ©s indĂ©pendantistes catalanes sont marquĂ©es du sceau d’une double duplicitĂ©. Celle, d’une part, de l’État central espagnol qui n’a jamais fait preuve d’une totale constance dans ses relations avec la GĂ©nĂ©ralitĂ© de Catalogne. On en veut pour preuve, par exemple, le fait que le Premier ministre socialiste, Jose Luis Zapatero, sut, en son temps – en 2003 – habilement obtenir le soutien – fort intĂ©ressĂ©, en l’occurrence – de la gauche catalane – la Esquerra Republicana de Catalunya, ERC.

Comme le lui avait opportunĂ©ment rappelĂ© le prĂ©sident de la rĂ©gion catalane de l’époque, Pasqual Maragall, plus d’un million et demi des voix catalanes s’étaient uniment ajoutĂ©es aux quelque dix millions de voix qui s’étaient alors portĂ©es sur les listes du PSOE – Parti socialiste ouvrier espagnol.

C’est dire, en d’autres termes, pour s’en tenir Ă  une histoire politique rĂ©cente, que Madrid n’a pas hĂ©sitĂ© une seule seconde Ă  jouer avec le feu identitaire.

Par ailleurs, l’État central espagnol, quelle que soit sa coloration politique, du fait de son tropisme proeuropĂ©en aura toujours oscillĂ© entre statu quo attentiste et ambivalence Ă  l’égard de ses communautĂ©s autonomes – ainsi qu’en tĂ©moigne l’adoption du nouveau statut de la Catalogne en 2005 Ă©largissant les prĂ©rogatives de la GĂ©nĂ©ralitĂ©, lesquelles sortiront renforcĂ©es un an aprĂšs lors du rĂ©fĂ©rendum du 18 juin 2006.

Comme le soulignait le politologue Pierre Hillard, « les consĂ©quences inĂ©vitables du renforcement politique et linguistique de ces communautĂ©s autonomes entraĂźnent une dĂ©saffection croissante des citoyens espagnols d’origine catalane ou basque Ă  l’égard de la constitution de 1978 » (La marche irrĂ©sistible du nouvel ordre mondial, F.-X. de Guibert, 2007).

En outre, et d’autre part, l’Union europĂ©enne a beau jeu aujourd’hui de renvoyer Barcelone et Madrid dos Ă  dos, laissant le soin aux protagonistes des deux camps – sĂ©cessionnistes et unionistes – de rĂ©gler pacifiquement leur diffĂ©rend par le « dialogue » et le « compromis ».

Bruxelles va mĂȘme plus loin en restant obstinĂ©ment sourde aux sirĂšnes Ă©namourĂ©es des indĂ©pendantistes qui ne cessent de lancer des dĂ©clarations d’amour enflammĂ©es Ă  cette Europe qui, quoique les reniant, est pourtant bien Ă  l’origine de ce rĂ©veil irrĂ©dentiste qu’elle a complaisamment couvĂ© en son sein.

En effet, toujours selon Pierre Hillard, « la construction europĂ©enne est l’arriĂšre-fond qui autorise une telle dĂ©termination. En effet, au sein des instances europĂ©ennes, on trouve une forte proportion de reprĂ©sentants basques, catalans [
], flamands ou encore friouls-vĂ©nitiens qui, en liaison avec les Allemands comme au sein de l’AssemblĂ©e des RĂ©gions d’Europe, amplifient le feu identitaire. Promouvant l’autonomie politique des rĂ©gions et celle des groupes ethniques dĂ©signĂ©s sous le terme de ‘‘peuple’’, cette politique donne des ailes Ă  tous les fĂ©odaux qui cherchent Ă  Ă©chapper Ă  l’autoritĂ© de l’État national. » Bref, conclut-il, « tout concourt dans les textes fondateurs de la construction europĂ©enne Ă  donner une ampleur certaine aux revendications ethno-rĂ©gionalistes » (La dĂ©composition des nations europĂ©ennes, F.-X. de Guibert, 2005).

L’Europe ethno-rĂ©gionale est d’autant plus une rĂ©alitĂ© que son mode d’organisation supranationale et centralisĂ©e ne peut, Ă  long terme, s’accommoder des cadres nationaux prĂ©existants, vĂ©ritables Ăźlots de rĂ©sistance Ă  la tĂ©lĂ©ologie hĂ©gĂ©monique de l’Union europĂ©enne.

Un des marqueurs les plus sensibles de cette volontĂ© destructrice des nations fut la mise en place de la coopĂ©ration transfrontaliĂšre apparue en France en 1995, tandis que l’Allemagne l’expĂ©rimentait dĂ©jĂ  en 1946. L’Association des rĂ©gions frontaliĂšres europĂ©ennes (ARFE) crĂ©Ă©e en 1971, s’attachera Ă  promouvoir les « eurorĂ©gions » dont le principe fondĂ© sur la suppression des frontiĂšres communes doit aboutir Ă  l’instauration d’une circonscription administrative Ă  vocation ethnoculturelle – la coopĂ©ration Ă©conomique brandie comme prĂ©texte devant servir de marchepied Ă  une coopĂ©ration plus Ă©troite entre les rĂ©gions et les autoritĂ©s bruxelloises.

carte euro regions

NĂ©anmoins, doit-on considĂ©rer le rĂ©el et observer un changement de perspective dans l’idĂ©ologie de la construction europĂ©enne. Celle-ci, initialement assise sur une conception germano-volkish directement inspirĂ©e des doctrinaires nazis, semble s’éloigner de son paradigme originel, principalement en raison du fait que les Ă©prouvettes ethno-identitaires, inconsĂ©quemment agitĂ©es, çà et lĂ , sur le continent (la Yougoslavie Ă©tant le dernier exemple archĂ©typique en date), finissent par faire retomber leurs projections corrosives et acides sur un tissu europĂ©en rendu de plus en plus fragiles par des poussĂ©es populistes Ă  forte connotation identitaires, euroscepticisme et submersion migratoire obligent.

LĂ  oĂč les communautĂ©s ethno-rĂ©gionales pouvaient, il y a encore vingt ans, faire levier en vue de renverser les États, ceux-ci sont dĂ©sormais temporairement rĂ©activĂ©s dans l’objectif prĂ©cis de faire taire toute vellĂ©itĂ© d’autonomie ou d’indĂ©pendance Ă  leurs tumultueuses collectivitĂ©s.

Le nouveau dĂ©coupage rĂ©gional issu de la loi NOTRe en France corrĂ©lĂ© Ă  l’instauration d’un jacobinisme intercommunal (obligeant nombre de communes Ă  fusionner entre elles) illustrerait cette nouvelle orientation des Ă©lites euro-mondialistes. L’évaporation juridico-administrative des identitĂ©s provinciales y est flagrante


Autre hypothĂšse, il se peut que la fausse neutralitĂ© communautaire Ă  l’égard du diffĂ©rend hispano-catalan ne soit finalement qu’un leurre. D’une part, il n’est pas impossible que les autoritĂ©s de la Commission aient engagĂ© avec le prĂ©sident de la GĂ©nĂ©ralitĂ© de Catalogne, Carles Puigdemont, une diplomatie secrĂšte permettant, au dernier moment, de jouer les bons offices si la tension entre Barcelone et Madrid devait s’exacerber. D’autre part, n’oublions pas le rĂŽle des lobbys et, parmi eux, l’influente Union fĂ©dĂ©raliste des communautĂ©s ethniques europĂ©ennes (UFCE) ([1]) qui Ɠuvre efficacement pour l’élimination des frontiĂšres politiques intĂ©rieures et l’agencement des rĂ©gions europĂ©ennes sur des bases ethno-linguistiques.

C’est ce qui fait craindre au mondialiste et atlantiste Thibaud Muzergues la menace possible « d’une balkanisation de l’Espagne », mais pas seulement, car « au-delĂ  de la pĂ©ninsule ibĂ©rique, on sait aussi que les indĂ©pendantistes Ă©cossais (qui jusque-lĂ  avaient jouĂ© le jeu constitutionnel au Royaume-Uni), mais aussi corses, bretons, nord italiens, bavarois, tyroliens, transylvaniens et autres, ont bien pris note de la stratĂ©gie catalane et comptent bien la reproduire si elle s’avĂšre payante in fine » (Le Monde, 12 octobre).

Quoi qu’il en soit, dans ce genre d’affaires, l’intĂ©rĂȘt des peuples passe toujours en dernier, sacrifiĂ© et instrumentalisĂ© sur l’autel des idĂ©ologies comme des viles postures politiciennes.

Note

(1) Selon l’historien Eric Ferrand, l’UFCE « est l’hĂ©ritiĂšre du CongrĂšs des NationalitĂ©s de l’entre-deux-guerres (1925-1938) qui regroupait des associations dĂ©fendant, dans le cadre de la SociĂ©tĂ© des Nations, une conception ethnique des nations fondĂ©e sur le racisme biologique. Son objectif principal Ă©tait le regroupement des minoritĂ©s allemandes dans le Reich Grand Allemand. D’autres minoritĂ©s nationales y trouvaient un cadre favorable d’expression et de revendication » (Quelle RĂ©publique pour le XXIe siĂšcle ?, L’Harmattan, 2009).

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