Par Modeste Schwartz.

Dans son discours d’ouverture de la RĂ©union Annuelle de la Diplomatie Roumaine (tenu mardi, le 29 aoĂ»t dernier), Călin P. Tăriceanu, prĂ©sident du SĂ©nat roumain, perçu politiquement comme le N° 2 de la coalition au pouvoir (aprĂšs L. Dragnea, prĂ©sident du Parti Social-DĂ©mocrate majoritaire), devant le gouvernement roumain, le corps diplomatique prĂ©sent Ă  Bucarest (ambassadeurs, chefs de missions consulaires et d’instituts culturels) et plusieurs invitĂ©s spĂ©ciaux (dont le MAE hongrois) a dĂ©claré :

« Mesdames et Messieurs,

La plus commune des convictions en circulation dans la pratique des relations internationales est celle selon laquelle la politique externe d’un Etat serait une projection de sa puissance, de sa force Ă©conomique et militaire. Plus une nation est dĂ©veloppĂ©e et armĂ©e, plus grande serait son influence en politique internationale.

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Nous devons reconnaĂźtre que notre pays ne sera jamais en Ă©tat de projeter en politique internationale une puissance Ă©conomique et militaire massive – ce qui ne veut pas dire que la Roumanie devrait se rĂ©signer Ă  une condition d’acteur de seconds rĂŽles, dont le profil international serait exclusivement dĂ©fini par son statut de membre de l’Union europĂ©enne et de l’OTAN.

Pour nous autres, roumains, le centenaire de notre unitĂ© pourrait ĂȘtre non seulement l’occasion de cĂ©lĂ©brations festives, mais aussi une source d’inspiration pour l’avenir, y compris dans le domaine de la politique Ă©trangĂšre. Il y a un siĂšcle, la Roumanie Ă©tait une puissance terrassĂ©e, dont une paix sĂ©parĂ©e avait amputĂ© le territoire. (
) Et malgrĂ© tout, un an plus tard naissait la Grande Roumanie, qui avait vocation de devenir une puissance rĂ©gionale et un acteur majeur dans le concert de la SociĂ©tĂ© des Nations. Ce saut historique, cette apparition de la Roumanie au premier plan de la scĂšne mondiale n’a pas Ă©tĂ© une projection de la puissance militaire et Ă©conomique de l’Etat roumain, mais le rĂ©sultat d’un projet de la sociĂ©tĂ© roumaine, mis en Ɠuvre avec l’aide d’un principe politique formulĂ© par un prĂ©sident amĂ©ricain.

Le lieu oĂč se sont rencontrĂ©s notre projet d’unification et le principe wilsonien de l’autodĂ©termination des peuples, pour ensemble mettre au monde la Grande Roumanie, a pour nom : dĂ©mocratie.

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La puissance d’une nation, son influence dans les relations internationales ne se mesure par uniquement en termes Ă©conomiques et militaires. C’est une question qui ne se rĂ©sume pas Ă  la stratĂ©gie et Ă  la gĂ©opolitique. Le poids d’une nation peut aussi venir d’un projet qu’elle incarne et d’une conduite guidĂ©e par des principes.

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 le projet de la souverainetĂ© de l’Etat-nation roumain pourrait avoir le don de tirer la politique Ă©trangĂšre de la Roumanie de l’anonymat et de l’invisibilitĂ©. Ne nous faisons pas d’illusions : la simple condition d’alliĂ©s loyaux, disciplinĂ©s et silencieux ne nous assurera aucune reconnaissance. Elle nous offre, peut-ĂȘtre, une sĂ©curitĂ© dont notre pays n’a pas souvent joui par le passĂ©. Une sĂ©curitĂ© qui, pour peu qu’on prenne en compte l’imprĂ©dictibilitĂ© qui semble actuellement caractĂ©riser le processus dĂ©cisionnel dans la politique externe des plus puissants de nos alliĂ©s, n’est pas garantie pour l’éternitĂ©. Aucune des constellations sĂ©curitaires qui ont brillĂ© sur notre territoire national – pax romana, pax ottomanica, pax sovietica – n’a durĂ© Ă©ternellement.

Cela veut dire que la puissance que nous devrions projeter par notre politique Ă©trangĂšre, Ă©tant donnĂ© qu’elle ne peut pas se rĂ©sumer Ă  celle des armes et de la fidĂ©litĂ© Ă  des alliances et Ă  des partenariats stratĂ©giques, devrait aussi ĂȘtre celle des convictions, du projet et des principes en vertu desquels nous menons notre vie nationale. »

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Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

En ma qualitĂ© de PrĂ©sident du SĂ©nat, je n’hĂ©siterai pas Ă  collaborer Ă©troitement avec le MinistĂšre des Affaires EtrangĂšres dans tous les contextes diplomatiques crĂ©Ă©s et pilotĂ©s par ce dernier, contextes qui visent Ă  la mise en rĂ©seau adĂ©quate de notre pays, y compris par la valorisation de partenariats stratĂ©gique bilatĂ©raux et le raccordement Ă  des plateformes de coopĂ©ration rĂ©gionale.

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) Je pense, par exemple, Ă  une collaboration sur des thĂ©matiques de coopĂ©ration technique et Ă  des consultations de nature politique avec le Groupe de VisegrĂĄd, moyennant notre participation au format V4+, Ă  la consolidation du Format Bucarest B9 dans le domaine de la dĂ©fense et de la sĂ©curitĂ©, ou encore au dĂ©veloppement de l’Initiative des Trois Mers, dans le domaine du dĂ©veloppement durable, des communications et de l’énergie. »

 

Comparant implicitement l’Empire occidental Ă  ses malheureux prĂ©dĂ©cesseurs, Tăriceanu Ă©bauche une doctrine stratĂ©gique roumaine qui, avec tact et finesse, enterre – avec tous les honneurs qui lui sont dus – l’idĂ©e d’une fin de l’histoire sous la direction du grand frĂšre unipolaire. On pourrait spĂ©culer longtemps sur sa vision du monde et les causes que, dans son for intĂ©rieur, C. P. Tăriceanu assigne Ă  cet Ă©pisode en cours de la vieille transitio imperiorum – son discours, en tout cas, en mentionne allusivement une, qui ne peut pas laisser son auditoire – y compris les Ă©lĂ©ments les plus rabiquement europĂ©anistes dudit auditoire – de glace : « l’imprĂ©dictibilité » (sous-entendu : de la politique Ă©trangĂšre des USA), devenue, dans le jargon diplomatique de 2017, un vĂ©ritable euphĂ©misme permettant d’éviter de prononcer le monosyllabe qui fĂąche (« Trump »).

À l’approche des festivitĂ©s de commĂ©moration du centenaire de la crĂ©ation de la Grande Roumanie (par annexion, en 1918, de la Transylvanie, qui avait suivi celle du QuadrilatĂšre, entre temps restituĂ© Ă  la Bulgarie), Tăriceanu fait, on le voit, le choix d’en faire, plutĂŽt que la victoire violente et Ă©goĂŻste d’un ethnos sur d’autres, « le triomphe d’une idĂ©e ». Compte tenu des tractations souvent assez sordides ayant menĂ© au traitĂ© de Trianon tel qu’il a finalement Ă©tĂ© signĂ© – tractations dont l’historiographie nous offre une image de plus en plus prĂ©cise, pas toujours flatteuse pour le camp des vainqueurs de la 1Ăšre Guerre Mondiale – cette prĂ©sentation des choses pourrait facilement – notamment en Hongrie et en Bulgarie – en Ă©nerver plus d’un. Mais ce serait se contenter d’une approche bien superficielle – erreur dans laquelle la diplomatie hongroise, soyons-en sĂ»r, n’est pas tombĂ©e, bien au contraire. En rĂ©alitĂ©, Tăriceanu, en rĂ©orientant subtilement le discours « unioniste » roumain vers le terrain des valeurs universelles (comme la dĂ©mocratie ou le principe wilsonien d’auto-dĂ©termination des peuples), produit une interprĂ©tation historique certes critiquable, mais qui se trouve ĂȘtre en consonance idĂ©ologique parfaite avec le discours historique prononcĂ© deux semaines plus tĂŽt Ă  Cluj par son homologue hongrois LaszlĂł KövĂ©r, lequel, avant de tendre au souverainisme roumain une main fraternelle, commençait par affirmer que

« Les vĂ©ritables gagnant de l’histoire longue n’ont jamais Ă©tĂ© ceux qui disposaient des armes les plus meurtriĂšres ou des mensonges les plus assourdissants, mais ceux dont l’identitĂ© et la foi Ă©tait les plus fortes. »

– prĂ©cisant encore qu’à dĂ©faut de rĂ©ussir Ă  consolider leur souverainetĂ©, « c’est tous ensemble que les peuples de la rĂ©gion vont perdre leurs États, majoritĂ©s et minoritĂ©s [ethniques] seront, Ă  la mĂȘme enseigne, rĂ©duites au statut de ressource biologique confiscable, de masse sans identitĂ©, dite ‘de consommateurs’ »

En traitant la souverainetĂ© nationale comme l’incarnation inĂ©vitable de la dĂ©mocratie, plutĂŽt que comme l’instrument machiavĂ©lique d’une volontĂ© de puissance, le palĂ©o-libĂ©ral Tăriceanu produit non seulement une version de l’histoire rĂ©gionale dans laquelle les anciens libĂ©raux, devenus conservateurs, mais toujours « civiques » (polgĂĄri) du FIDESZ peuvent aisĂ©ment se reconnaĂźtre, mais dessine aussi en creux un projet d’avenir pour la rĂ©gion : celui d’une Europe des nations – en opposition frontale avec le projet fĂ©dĂ©raliste ouvertement antinational (et, plus discrĂštement, anti-dĂ©mocratique) de la ligne Merkel-Macron.

InterprĂ©tation audacieuse ? Pas tant que ça, si on tient compte de la mention explicite de « consultations de nature politique avec le Groupe de VisegrĂĄd » – certes habilement noyĂ©e dans une liste d’initiatives rĂ©gionales plus ou moins ambitieuses et plus ou moins rĂ©aliste, mais qui n’a cependant Ă©chappĂ© Ă  aucun observateur attentif, suscitant mĂȘme aussitĂŽt l’habituelle levĂ©e de bouclier des mĂ©dias locaux de l’atlantisme libĂ©ral.

S’agissant des raisons et causes de cette prise de position, rappelons d’abord qu’il s’agit plus exactement de la radicalisation de positions dĂ©jĂ  avĂ©rĂ©es d’un C. P. Tăriceanu qui, en fĂ©vrier dernier, avait qualifiĂ© le Brexit de « dĂ©cision courageuse » et s’était dĂ©clarĂ© « déçu » du traitement que l’UE rĂ©serve Ă  la Roumanie. Il avait cependant par la suite niĂ© l’interprĂ©tation de ses propos, imprudemment mise en circulation par la rĂ©daction roumaine de Sputnik, selon laquelle il appellerait Ă  un Roxit. Quoi qu’il en soit, il s’agissait de propos informels, tenus sur un plateau de tĂ©lĂ©vision. A prĂ©sent, Tăriceanu confirme et signe en se dĂ©clarant, devant tout le corps diplomatique et depuis la tribune du SĂ©nat, potentiellement intĂ©ressĂ© par une collaboration avec le groupe de VisegrĂĄd.

Les mĂȘmes causes produisant les mĂȘmes effets, ce durcissement n’a rien de mystĂ©rieux : en fĂ©vrier, ses propos venaient en rĂ©action Ă  la tentative de maĂŻdan alors en cours pour renverser la coalition au pouvoir, en dĂ©pit de l’énorme lĂ©gitimitĂ© dĂ©mocratique dont l’ont parĂ©e les Ă©lections lĂ©gislatives de dĂ©cembre 2016. En dĂ©pit de l’échec de facto du maĂŻdan, qui n’a jamais mobilisĂ© au-delĂ  de certains secteurs sociologiques trĂšs spĂ©cifiques des mĂ©tropoles roumaines, et s’est relativement vite essoufflĂ©, ses inspirateurs (au premier rang desquels on trouve le prĂ©sident Johannis, les ONG roumaines de la galaxie Soros et certaines ambassades occidentales) n’ont pas dĂ©posĂ© les armes. La majoritĂ© parlementaire ayant rĂ©cemment manifestĂ© son intention de rĂ©viser les attributions d’un parquet anti-corruption dont le pouvoir exorbitant – joint Ă  ceux de l’énormes « communautĂ© du renseignement » roumain – met sĂ©rieusement en danger les libertĂ©s publiques, le « clan Johannis », qui domine les mĂ©dias, s’est mĂȘme lancĂ© dans une contre-offensive fĂ©roce, mobilisant l’arsenal habituel d’une « lutte contre la corruption » clairement transformĂ©e en arme politique : perquisitions (infructueuses), exfiltration (parfaitement illĂ©gale) d’enregistrements supposĂ©s « compromettants » etc.. Comme en fĂ©vrier, les ambassades occidentales, avec l’ambassadeur amĂ©ricain (d’origine allemande) Hans Klemm Ă  leur tĂȘte, n’ont pas hĂ©sitĂ© un instant Ă  piĂ©tiner leur devoir de rĂ©serve et leurs obligations de non-ingĂ©rence, pour se porter mĂ©diatiquement au secours de cette offensive des « chouchous de Bruxelles ». Notons nĂ©anmoins que cette fois-ci, Tăriceanu n’est plus le seul Ă  refuser de tendre l’autre joue : faisant Ă©cho aux propos du jeune dĂ©putĂ© PSD L. Pleșoianu, qui a appelĂ© Ă  l’expulsion de Hans Klemm, le prĂ©sident du PSD, L. Dragnea – qui en fĂ©vrier semblait plutĂŽt chercher la conciliation ou le pourrissement – a lui aussi rĂ©cemment durci le ton. L’officialisation des tendances pro-VisegrĂĄd de C. P. Tăriceanu pourrait donc reflĂ©ter, au-delĂ  des convictions personnelles (et probablement sincĂšres) de ce dernier, un tournant concertĂ© de la politique Ă©trangĂšre roumaine.

Article paru sur le site VPost.