Depuis l’instauration de l’euro comme monnaie unique europĂ©enne, le moins que l’on puisse dire est que le sujet est, au fil des annĂ©es, devenu de plus en plus minĂ©. « Touche pas Ă  mon tabou » serait dĂ©sormais la nouvelle main jaune des EuropĂ©istes frileux, apeurĂ©s Ă  l’idĂ©e mĂȘme de voir un jour leur sacro-sainte devise, voler en Ă©clat, « façon puzzle », aux quatre coins de l’Union europĂ©enne. Comme si cette monnaie Ă©tait la clĂ© de voĂ»te sans laquelle tout l’édifice menacerait de s’effondrer. Pas d’euro, plus d’UE, en rĂ©sumĂ©.

À trois semaines du rĂ©fĂ©rendum britannique, comme ce fut d’ailleurs le cas Ă  la veille de celui de mai 2005 sur la Constitution europĂ©enne (ou, plus rĂ©cemment, lors de la crise grecque), le dĂ©bat s’hystĂ©rise et les arguments les plus invraisemblables, les plus irrationnels, les plus fantasmatiques pleuvent comme Ă  Gravelotte sur la scĂšne politique et mĂ©diatique europĂ©enne.

Ainsi, le scĂ©nario d’un « Brexit » engendrerait-il des « dommages considĂ©rables » pour l’Allemagne selon Der Spiegel (26 mai) qui va mĂȘme jusqu’à prophĂ©tiser « des faillites de sociĂ©tĂ©s », sans compter, ajoute le quotidien, que « les exportateurs chinois et nĂ©erlandais perdraient jusqu’en 2019 – dans le plus mauvais cas – chaque annĂ©e environ 3,2 milliards d’euros. »

Comme Ă  l’accoutumĂ©e, s’invite un obscur institut accouchant d’une non moins habituelle Ă©tude forcĂ©ment des plus alarmantes, que le populo lambda, mĂȘme s’il n’y comprend fifre, est sommĂ© de prendre pour argent comptant, attendu que les « experts » dĂ©tiennent la vĂ©ritĂ©. En l’espĂšce, une sociĂ©tĂ© française d’assurance-crĂ©dit dĂ©nommĂ©e Euler-Hermes, a pondu LE rapport dĂ©terminant sur la question et son diagnostic est sans appel : une sortie de la Grande-Bretagne de l’Union europĂ©enne serait tout simplement catastrophique.

La messe est dĂ©finitivement dite et les ouailles mĂ©diatiques sont servilement chargĂ©es de propager, urbi et orbi, la bonne parole. En France, ce sont Les Échos et Le Figaro qui se coltinent la besogne. Celui-lĂ  (26 mai) Ă©voque « l’impact dĂ©sastreux d’une sortie du Royaume Uni sur l’Ă©conomie domestique », quand celui-ci (27 mai) prĂ©dit, rien moins qu’un « dĂ©sinvestissement des entreprises françaises au Royaume-Uni, et des entreprises britanniques en France. De part et d’autre, les dĂ©faillances d’entreprises pourraient grimper en flĂšche. »

Outre-Manche, The Guardian (26 mai) prĂ©vient, presque menaçant, que « des personnes perdront leur emploi, particuliĂšrement dans la construction, la finance ou le tourisme, que les salaires vont baisser tout comme les prix de l’immobilier ».

On l’a bien compris : sortir de l’UE s’apparente Ă  une sortie de l’euro et inversement. MĂȘme si Londres n’est pas dans la zone euro, son « Brexit » pourrait donner des idĂ©es aux autres pays qui en seraient membres.

La vague d’euroscepticisme qui dĂ©ferle actuellement sur l’Europe suscite, de la part des Ă©lites, un climat de dĂ©fiance Ă  l’égard des peuples qui votent dĂ©cidĂ©ment mal. En rĂ©action, courroucĂ©s d’ĂȘtre ainsi tenus Ă  l’écart de leurs destins, ces derniers se cabrent et, pour certains, commencent Ă  rentrer en dissidence. Aux portes du pouvoir, la droite souverainiste arbore peu Ă  peu un visage des plus affables pour ne pas effrayer l’épargnant bourgeois, plus concernĂ©, prioritairement, par son bas-de-laine que par le Grand Remplacement. Ainsi parle-t-on dĂ©sormais de renĂ©gociation des traitĂ©s, sans mise en cause, provisoire, de la monnaie unique.

C’est dire que la question europĂ©enne est dĂ©sespĂ©rĂ©ment annexĂ©e Ă  l’économie (troisiĂšme fonction subalterne dans la « Weltanschauung » indo-europĂ©enne) et au financiarisme, ce qui accentue l’inanitĂ© du projet des pĂšres fondateurs qui se sont avĂ©rĂ©s incapables (l’eussent-ils rĂ©ellement voulus, d’ailleurs) de semer les graines d’une Europe politique (eĂ»t-elle Ă©tĂ© possible ?).