VoilĂ  donc que les Anglais vont dĂ©cider de rester ou de sortir de L’UE le 23 juin. Le moins que l’on puisse dire est que le petit peuple des Ă©conomistes et journalistes s’emploie, en accord avec la plupart des politiques, Ă  crĂ©er un climat anxiogĂšne, alors mĂȘme que l’opinion britannique semble incliner pour la sortie. À ceux-lĂ  s’ajoutent les grands de ce monde, dĂ©tenteurs de la vĂ©rité : Angela Merkel, Barack Obama, le FMI, l’OCDE et Nicolas Sarkozy « totalement opposé » (sic) au Brexit. Le mot ne convenant pas ici puisqu’il s’agit d’une opinion et non d’une dĂ©cision Ă  laquelle il n’a aucune part.

Politique européenne : un marché de dupes institutionnel

La vraie question, pour les Britanniques, est d’ordre institutionnel. On leur a vendu l’adhĂ©sion en 1975 Ă  un grand marchĂ© Ă©conomique, mais les voilĂ  maintenant dans une union politique, doublĂ©e d’un dĂ©ficit dĂ©mocratique puisque la Commission, non Ă©lue, dĂ©cide de leur sort sur bien trop de domaines. On conviendra que l’argument vaut largement pour la France. NĂ©anmoins, dans le pays qui inventa le parlementarisme, mĂȘme la classe politique supporte mal que les trois quarts des lois proviennent de l’Europe, la souverainetĂ© britannique n’étant plus qu’un souvenir lointain. Il en est de mĂȘme pour l’immigration : Nigel Farrage et l’Ukip ne sont pas les seuls Ă  penser que la Grande-Bretagne n’a plus le contrĂŽle de ses frontiĂšres ; ceux-lĂ  rejettent toute idĂ©e d’une politique Ă©trangĂšre commune et, a fortiori, d’une dĂ©fense europĂ©enne commune.

Politique économique. Les dupes du marché européen

Dans la pensĂ©e collective des Britanniques, le tonneau des danaĂŻdes grec, combinĂ© au cauchemar de l’invasion migratoire et Ă  la crise de l’euro, donnent de l’Europe une image de naufrage financier dont les Britanniques ne veulent pas faire les frais. Les Britanniques sont confortĂ©s par ce fiasco dans l’idĂ©e que le choix de rester sur la Livre fut un bon choix. La contribution britannique nette au budget europĂ©en s’élĂšve Ă  11 milliards de livres sterling, somme dont ils pensent pouvoir faire l’économie. Traditionnellement attachĂ©s au commerce international et au Commonwealth, les Britanniques aimeraient bien rĂ©cupĂ©rer leur siĂšge perdu Ă  l’OMC ; mĂȘme la City se verrait bien Ă©chapper aux contraintes normatives en matiĂšre financiĂšre, tant elle s’est dĂ©jĂ  construite dans une logique « off shore ».

Apocalypse now pour l’Angleterre ou pour l’Europe ?

Certes, le cas ne s’est jamais prĂ©sentĂ© encore en Europe, mais est-ce vraiment si grave ? Les Ă©conomistes prĂ©voient une violente secousse sur les marchĂ©s financiers, pas la seule City, mais aussi sur les places financiĂšres occidentales. Certains avancent un coĂ»t pour la Grande-Bretagne de 78 milliards, le scepticisme est de rigueur face Ă  de telles Ă©valuations. Cameron annonce un risque de IIIe Guerre mondiale, rien que cela !

NĂ©anmoins le Footsie (1) rĂ©siste Ă  la baisse depuis l’annonce que les partisans et adversaires sont au coude Ă  coude dans les sondages ; ses performances sont nettement au-dessus de celle de l’Euro Stoxx 50 (2).

En revanche, la livre baisse par rapport au dollar et Ă  l’euro, mais en cas de maintien dans l’Europe, celle-ci pourrait s’apprĂ©cier fortement et compromettre les exportations britanniques, alors mĂȘme que depuis deux ans l’économie britannique a renouĂ© avec la croissance.

En cas de sortie, la dĂ©prĂ©ciation de la livre aurait des consĂ©quences sur l’enchĂ©rissement des coĂ»ts des produits importĂ©s. Mais la plupart des Ă©conomistes qui annoncent des difficultĂ©s consĂ©cutives Ă  la sortie, nĂ©gligent le paramĂštre mĂȘme de la City : elle est un formidable outil de gestion du risque de change Ă  lui tout seul et Ă  l’échelle mondiale.

Patrick Artus, Ă©conomiste en chef du groupe Natixis parle, en cas de Brexit, « d’une pĂ©riode d’incroyables incertitudes ». OpposĂ© au Brexit, il a nĂ©anmoins le courage de dire que l’Europe et, singuliĂšrement la Commission, devrait balayer devant sa porte « pour rouvrir la question du partage des rĂŽles entre la commission et les États qui, sans doute, doivent se rĂ©acaparer (sic) un certain nombre de capacitĂ©s de dĂ©cisions dans le domaine des normes des rĂšgles Ă©conomiques quand ces dĂ©cisions n’ont pas de raison d’ĂȘtre prises au niveau global. »

Le voilĂ  touchĂ© par la grĂące eurosceptique ! Mais c’est lĂ  tout le discours des anti-EuropĂ©ens depuis deux dĂ©cennies. Qu’est-ce qui nous permet de penser qu’en cas de non Brexit, l’oligarchie europĂ©enne reviendrait Ă  la raison ?

L’Europe n’est plus dans le tempo historique

Quelle que soit l’issue du rĂ©fĂ©rendum, force est de constater qu’un moment vient en histoire oĂč les faits sont tĂȘtus, le tempo d’une rĂ©forme de l’Europe de Bruxelles semble passĂ©. En tĂ©moigne que les opposants au Brexit sont nombreux. Au sein mĂȘme du gouvernement conservateur, outre Boris Johnson, les ministre de la culture et de la justice se sont prononcĂ©s pour le Brexit ; les travaillistes quant Ă  eux sont en position difficile – favorable officiellement, leur leader Jeremy Corbyn, l’est du bout des lĂšvres –, comptant dans leurs rangs des opposants farouches y compris John Mills, le plus gros donateur du Labour. On aura notĂ© aussi que l’amĂ©ricain Donald Trump s’est prononcĂ© en faveur du Brexit. Ce jugement traduit bien qu’au-delĂ  de la question europĂ©enne, c’est la domination d’une certaine oligarchie au service d’une vision du monde qui est en jeu dans ce rĂ©fĂ©rendum.

 

Notes

(1) L’indice FTSE 100 ou FTSE ou, de façon familiĂšre, « footsie », est un indice boursier des cent entreprises britanniques les mieux capitalisĂ©es cotĂ©es Ă  la Bourse de Londres. Les quatre initiales signifient Financial Times Stock Exchange.

(2) L’EURO STOXX 50 est un indice boursier au niveau de la zone euro. Au mĂȘme titre que le CAC 40 pour la France, l’EURO STOXX 50 regroupe 50 sociĂ©tĂ©s selon leur capitalisation boursiĂšre au sein de la zone euro et non pas au niveau de l’Europe ni de l’Union europĂ©enne.