Un petit rappel pour nous Ă©clairer : « Ils croient mĂȘme qu’il y a dans ce sexe quelque chose de divin et de prophĂ©tique » (Tacite).

On le redit en latin, c’est tellement plus beau en latin : « Inesse quin etiam sanctum aliquid et providum putant » (Germania, VIII).

J’ai dĂ©jĂ  soulignĂ© l’importance vitale selon moi de cette musique planante allemande, avec notamment Tangerine Dream et Edgar Froese. Il faut aussi indiquer l’autre noyau de gĂ©nie pop-folk depuis quarante ans, qui semble s’ĂȘtre essoufflĂ© comme tout le reste depuis le dĂ©but des annĂ©es Obama (c’est une fin du monde dans la fin du monde).

Il s’agit des gĂ©nies fĂ©minins de la musique celtique, qui appartiennent Ă  l’univers anglo-saxon ou britannique. Les grandes dĂ©cennies furent les annĂ©es quatre-vingt et peut-ĂȘtre quatre-vingt-dix. Mais malheureusement cette haute inspiration hauturiĂšre semble s’ĂȘtre tarie elle aussi.
Je serai bref dans mon Ă©vocation, qui n’a aucune prĂ©tention documentaire :

– On a eu Kate Bush depuis les annĂ©es soixante-dix jusqu’au dĂ©but des annĂ©es quatre-vingt-dix. Deux ou trois albums gĂ©niaux, Wuthering heights, Babooshka, Hounds of love, au beau milieu des annĂ©es quatre-vingt quand la belle vague britannique et irlandaise bat son plein. AprĂšs on commence le dĂ©clin hĂ©las. Écoutez Breathing ou Running up that hill, sans oublier Scander Under ice.

– On a eu la sublime voix alto de Liza Gerrard, depuis trente ans cette fois, trĂšs douĂ©e quand elle est accompagnĂ©e d’Hans Zimmer pour les musiques de Ridley Scott (voyez mon livre sur ce cinĂ©aste). Baroque, gothique noir, paganisme, alchimie, tout y passe pour la dĂ©finir. Meilleurs albums : Spleen et idĂ©al et Aion, le bien nommĂ© et envoĂ»tant. Quelques chants de haute magie : Black sun, Ascension, the Host of Seraphim, les intuitions grandioses de Gladiateur (and then they are free), le tout pour un ensemble techno-chamanique. Beau chant dans le film maori et cosmologique (chevaucher un cĂ©tacĂ©) Whale rider, produit par les Allemands.

– Enya, inspirĂ©e au temps des irlandais Clannad (voyez le chant Skellig, l’album extra Macalla, le dĂ©nommĂ© Sirius, le chant miraculeux I will find you dans le Dernier des Mohicans) puis en solo avec les chants dĂ©calĂ©s comme Orinoco Flow, le superbe, phĂ©nomĂ©nal et instrumental Storms in Africa. Enya reprit aussi Marble halls, clin d’Ɠil au plus beau film onirique du cinĂ©ma, Peter Ibbetson d’Hathaway. La MĂ©moire des arbres est un bel album encore, tout comme le dansant et onctueux Solas. La voix humaine comme instrument harpiste. Son plus beau morceau est Aldebaran, dĂ©diĂ© Ă  Ridley Scott (ce n’est pas un hasard). Il est dans l’album Les Celtes.

– Loreena McKennitt, une canadienne qui a magnifiquement rendu hommage Ă  ses origines celtes avant de sombrer dans la World Music et le bric-Ă -brac Ă©sotĂ©rique de la mondialisation. Parallel dreams est une merveille. Ecoutez son feu de Beltaine en hommage Ă  la fĂȘte celte, et les Old Ways, de l’album The Visit en hommage aux druides. Ce chant fantastique aprĂšs une gradation haendĂ©lienne vous amĂšne Ă  l’extase. Je l’ai rĂ©guliĂšrement adorĂ©, mĂ©ditĂ©, Ă©coutĂ© Ă  chaque escalade du Valle de la Luna, au coucher du soleil dans les dĂ©serts d’Atacama. C’est mon texte que Jean Raspail prĂ©fĂ©ra – quand il lisait le regrettĂ© Libre Journal de la France courtoise. Je le donne en supplĂ©ment Ă  mon rare et mĂ©ritant lectorat pour le coup.

Et célébrez ces femmes prodigieuses, faites étudier le chant à vos filles, et priez sainte Brigitte !

Puisqu’on est dans la cĂ©lĂ©bration fĂ©ministe du monde anglo-celtique, je donnerai cette source qui m’aide beaucoup dans mes recherches et la rĂ©daction de mes livres : Patricia Monaghan.

Voici mon texte sur Atacama, l’esprit du voyageur, Ă©crit en Ă©tat de grĂące
 grĂące Ă  Loreena.

« J’avais laissĂ© la Patagonie. Je devais me rendre au nord, remontant le long fil de cuivre chilien. La route longiligne s’ornait de merveilleux observatoires, de brumes cĂŽtiĂšres, de dĂ©serts mystĂ©rieux jonchĂ©s des songes de voyageur. Je me sentais plus fort. Il y a comme cela des voyages qui vous rĂ©vĂšlent ce que vous cherchez. Nous voulions le Tibet, et ce furent les Andes. Andes chrĂ©tiennes et hispaniques ou je dansai comme l’Inca la danse en l’honneur du ciel et de la vierge. J’arrivai Ă  San Pedro d’Atacama, Mecque andine du tourisme local. Village en adobe, argile cuite sous le soleil, entourĂ© de salars (lacs salĂ©s) de la peur, de dĂ©serts et de geysers. Une vieille Ă©glise en bois de cactus, une longue messe guerriĂšre oĂč un bon et jeune prĂȘtre dĂ©nonce la main noire qui contrĂŽle son pays et qui, voilĂ  trois ans, brĂ»la sept statues pieuses.

De jeunes voyageuses plus intrĂ©pides que les garçons, venues de GrĂšce, de Scandinavie ou d’AmĂ©rique, avec qui l’on partage le cabernet chilien dans les restaurants troglodytiques.

Et ce valle de la luna, ce lieu inaltĂ©rable, le lieu oĂč le ciel touche la terre, le cosmos les sables et la pierre. Un lieu de mĂ©ditation prĂ©socratique, une rĂ©vĂ©lation inouĂŻe, du glacier au dĂ©sert. L’AmĂ©rique latine serait l’Eldorado du voyage, Atacama, l’esprit hurlant du voyageur muĂ© en condor Ă©ternel. Tout ce qui est humain me serait Ă©tranger. D’Atacama, je ne pouvais gagner Salta. Je choisis donc le Nord et ses salars. Le salar d’Uyuni, le plus grand du monde, dans la pauvre et perdue Bolivie qui jouit de commentaires si divers.

Bolivie, le Tibet de d’AmĂ©rique latine, ce toit du monde endimanchĂ© en ce 20 fĂ©vrier par les flonflons du carnaval de nos frĂšres indiens. Cette route d’Uyuni bradĂ©e au touriste de passage fait son effet : on navigue plus qu’on ne roule Ă  cinq mille mĂštres, on crĂšve de froid dans le premier campement, on voit la lagune verte et ses rĂ©sistants flamants qui virent comme elle de couleur. La lagune devient tahitienne, elle est bordĂ©e de volcans enneigĂ©s, elle est irrĂ©sistible, reflĂ©tant toute la beautĂ© de cet altiplano, qui joint la hauteur de l’esprit Ă  l’équanimitĂ© de l’ñme. Je dirai que la musique de Loreena Mc Kennitt que j’avais dĂ©couverte Ă  Santiago me fut profitable au-delĂ  de mes espĂ©rances. Ce CD me coĂ»tait quarante repas boliviens.

Je pris avec mes compagnons un bain dans les sources thermales, nous gagnùmes les geysers, cette bouche éructant de la terre mÚre, qui crache les bulles colériques à la face du ciel.

Ce fut l’ivresse du rĂ©el. La nuit fut Ă©prouvante (dormir mal enfermĂ© et par zĂ©ro degrĂ©). Le lendemain nous gagnĂąmes des dĂ©serts, des parois ivres, et une vallĂ©e de momies et son village magique Atolxa, avec son petit jardin entretenu par les chrĂ©tiens les plus pauvres de la terre. Ils font visiter leurs momies profanes, ils cultivent la quinua, cĂ©rĂ©ale riche et mĂ©connue. Tangerine Dream a Ă©crit un album portant ce titre ! Les cactus se dressent comme des doigts pointĂ©s vers le ciel azur et glace, l’accusant de tant de misĂšre. Mais il y a une vierge, la vierge miraculeuse du salar. Je vais prier. Je croyais avoir tout ressenti dans les canaux Ă©troits du Chili, dans les glaciers Moreno et Upsala, dans les dĂ©troits d’UshuaĂŻa. Comme Tintin je dĂ©couvre que l’AmĂ©rique du Sud est la terre des mythes : Valparaiso, Iguaçu, Machu Picchu, Rio, l’Amazonie, toutes les folies du voyageur gavĂ© de lugares de locura, de lieux de folie. Et je ressens le puissant de cette parole : reconquista, la reconquĂȘte du soi, cette route du soi que jamais je ne trouvai en Asie. Et cette volontĂ© de devenir un conquĂ©rant du monde, un penseur grec ivre du temps et de l’espace, des pierres et des nuances ocre et roses. J’ai conquis l’or de la mĂ©moire. Le soir nous couchons dans un hĂŽtel invraisemblable, l’hĂŽtel du salar, une rĂ©sidence pour dieu perdu. Nous goĂ»tons la douceur paradoxale de ce lieu chasseur de bruit et des insectes.

Nous sommes Ă  3 500 mĂštres et je dors mieux, en dĂ©pit de trois bouteilles partagĂ©es avec un frĂšre d’échappe, le Japonais TakĂ©, avec qui je trinque (kampeï !) en l’honneur de la fin de l’histoire et de la gĂ©ographie. « Le Japon meurt donc de la dĂ©faite de 1945 ? », me demande Take.

Je pense Ă  ces femmes remarquables, rencontrĂ©es au cours de mon pĂ©riple, qui n’auront pas d’enfant et je mĂ©dite la fin du cycle. Le long hĂŽtel de sel semble un monastĂšre. Il en coĂ»te sept dollars la nuit dans une chambre bien orientĂ©e oĂč j’assiste au lever du dieu-soleil. Et nous partons traverser le salar. On croit avoir tout vu. Car j’avais vu le lac salĂ© des mormons sous une brume blanche. C’était Ă  pĂąques. Mais je n’avais rien vu. Juan Carlos, mon guide chauffeur et organisateur, quitte le chemin de terre et plonge dans l’eau du salar. Nous roulons sur l’eau si bleue de ce lagon immense, nous marchons pieds nus sur les eaux, nous goĂ»tons l’ivresse purificatrice de ce sel si cruel. Le ciel est dur comme la justice divine. Une jeune Française Ă©voque le paradis. Le bleu touche le blanc, le sel touche la terre qu’il convertit en figures hexagonales. Notre PĂšre qui ĂȘtes au sel


Le rĂ©el nous rattrape bientĂŽt et le gros Toyota tombe en panne. Nous cuisons et brĂ»lons au soleil pendant que Juan Carlos s’affaire. Le soir nous gagnons Uyuni, bled misĂ©rable et perdu au monde, oĂč l’on mange pour trois francs. Je dĂ©cide de monter dans le bus de Sucre, avec changement Ă  Potosi au milieu de la nuit. Des grondements de tonnerre Ă©branlent la course du bus bien frĂȘle. Je me rappelle Ă  la cruautĂ© et Ă  l’insignifiance de la nature.

Et je suis le seul Occidental Ă  opter pour un transport si ingrat. Moi qui ai dĂ©noncĂ© tant de fois l’invasion touristique, je me retrouve bien seul Ă  Potosi, ville Ă  drĂŽle de mine, vers trois heures du matin et quatre degrĂ©s centigrades en plein Ă©tĂ©. Pourquoi Sucre ?

C’est un vieux rĂȘve, j’ai toujours aimĂ© les anciennes capitales.

Et je sais par la tĂ©lĂ©vision de mon Espagne bien aimĂ©e que Sucre la prĂ©sidente est la rĂ©surrection de ma Grenade bien aimĂ©e, un barrio de Santa Cruz perdu au milieu des mondes. Je sais aussi qu’aprĂšs le sel qui m’a brĂ»lĂ©, c’est un mot que je guette, la face sucrĂ©e de Dieu, sa misĂ©ricorde aprĂšs sa rigueur salĂ©e. La ville apparaĂźt sous les brumes incas au petit matin, c’est la merveille annoncĂ©e. Je trouve un hĂŽtel avec patio colonial oĂč sĂ©journa le Che, et je gagne ma premiĂšre Ă©glise pour entendre la messe au petit matin avec le chant du coq. Le sucre m’envahit de sa douceur, et l’Espagne triomphante de Compostelle oĂč Carmona revient chanter Ă  mes oreilles (orilla, rivage, en castillan). J’ai trouvĂ© le chĂąteau du monde, je vais goĂ»ter Ă  la dĂ©bauche sonore du carnaval de ces frĂšres tranquilles de l’ailleurs absolu. »

VoilĂ . J’ai romancĂ© cette conquĂȘte du ciel, du sel et du sommeil dans lesLes Mirages de Huaraz et autres contes latinos  (Michel de Maule, 2007). Il se nomme le MonastĂšre de sel.

Les Mirages de Huaraz et autres contes latinos.

Les Mirages de Huaraz et autres contes latinos.

Vous avez aimé cet article ?

EuroLibertĂ©s n’est pas qu’un simple blog qui pourra se contenter ad vitam aeternam de bonnes volontĂ©s aussi dĂ©vouĂ©es soient elles
 Sa promotion, son dĂ©veloppement, sa gestion, les contacts avec les auteurs nĂ©cessitent une Ă©quipe de collaborateurs compĂ©tents et disponibles et donc des ressources financiĂšres, mĂȘme si EuroLibertĂ©s n’a pas de vocation commerciale
 C’est pourquoi, je lance un appel Ă  nos lecteurs : NOUS AVONS BESOIN DE VOUS DÈS MAINTENANT car je doute que George Soros, David Rockefeller, la Carnegie Corporation, la Fondation Ford et autres Goldman-Sachs ne soient prĂȘts Ă  nous aider ; il faut dire qu’ils sont trĂšs sollicitĂ©s par les medias institutionnels
 et, comment dire, j’ai comme l’impression qu’EuroLibertĂ©s et eux, c’est assez incompatible !
 En revanche, avec vous, chers lecteurs, je prends le pari contraire ! Trois solutions pour nous soutenir : cliquez ici.

Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.