25 février 2017

Xavier Beulin, modèle des modèles du syndicalisme appointé

Par Alexis Arette

Ce début de semaine, c’était plus qu’un brame collectif : de véritables barrissements de désespoir ont été poussés non seulement par les repus de la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles, mais également par toute la bien pensance…

Dieu avait enlevé à leur affection le modèle des modèles du syndicalisme appointé, Xavier Beulin, Président d’une dizaine d’organisations qui lui laissaient quand même le temps d’être un agriculteur de pointe ; il a révélé qu’il réussissait à passer jusqu’à deux week-ends par mois sur son exploitation de 500 hectares où on pouvait le photographier sur son tracteur : preuve indélébile, que, sans être un « damné de la terre », il savait en tirer parti. On n’arrête pas le progrès.

Ce n’était pas un proche voisin des Pyrénées, mais il était tellement aimé par le syndicalisme régimiste des Pyrénées-Atlantiques que celui-ci s’est fendu dans la presse locale d’un volumineux faire-part, invitant les chrétiens du lieu à participer au culte de cet homme irremplaçable. Une grande première.

Et la grande déploration a même été manifestée par diverses personnalités qui n’ont que des rapports lointains avec l’agriculture. Ainsi a-t-on pu vérifier l’estime en laquelle le Président de la Grande Aquitaine tenait le défunt. De cette façon, Monsieur Rousset a révélé l’intensité de son cœur palpitant : il n’y a que les méchantes gens qui le surnomment « la lamproie de la Garonne », encore qu’il sache admirablement nager.

Parmi la dizaine d’organisations que présidait Xavier Beulin, lesquelles lui permettaient de ne pas mettre tous les jours ses escarpins dans le fumier, il y avait le plus gros holding d’importation des volailles brésiliennes, lesquelles produites 35 % moins chères que les volailles françaises, venaient concurrencer celles-ci…

C’était la façon qu’avait trouvée Xavier Beulin pour inciter les volaillers français à améliorer leur compétitivité.

Bien sûr, les poulets brésiliens sont nourris aux OGM interdits en France, gavés d’antibiotiques proscrits chez nous, et produits par une main-d’œuvre cinq fois moins coûteuse que la nôtre. En sus, cerise sur le gâteau, le Brésil vient d’accepter l’importation d’une main-d’œuvre haïtienne se contentant de salaires encore plus bas ! On n’arrête pas le progrès (bis).

Mais une réussite suscite toujours des jaloux. Et ceux-ci n’ont pas manqué d’exploiter des images qui pourraient perturber les âmes sensibles, soit, non seulement la promiscuité des poulets avec les cadavres de leurs congénères sur le tas de leurs fientes, mais encore le fonctionnement de ce que l’on a appelé « la moissonneuse-batteuse d’abattage » qui permet d’exécuter 10 000 poulets à l’heure.

Auparavant, les poulets étaient entassés dans les cages d’abattage à grands coups de pieds, de façon à briser les pattes et les ailes pour leur faire occuper moins de place. Monsieur Beulin espérait pouvoir élargir le marché dans les pays du Maghreb qui, incapables de se suffire, seraient prêts à accepter un peu plus de « m… alimentaire » que le consommateur français. On n’arrête pas le progrès (3 fois) !

J’ai cru comprendre que le Holding de la « Sofiprotéol », présidée par Monsieur Beulin, grâce à l’usine « Farmer » inonderait le marché de produits qu’on ne peut concurrencer, car non conformes aux règles sanitaires françaises, ils reviennent à bon marché.

La firme, rebaptisée récemment « Avril », ce qui fait plus printanier, posséderait 150 filiales dans 22 pays et contrôlerait les huiles Lesieur-Puget, la grande chaîne d’aliments Sanders, et celle hautement subventionnée de la production du diester en France.

Le Holding dégagerait 7 milliards d’euros de revenus par an, ce qui permettait d’accorder d’honnêtes revenus à l’« agriculteur » Beulin.

Pour son argent de poche, Monsieur Beulin pouvait compter sur sa Présidence du port de La Rochelle, celle du Conseil Économique du Centre, celle de l’institut de prospection économique du monde méditerranéen, (mais oui ça existe !) et quelques autres broutilles du genre pour agrémenter les fins de mois…

On prétend, mais ceci dit sous toutes réserves, que les Bonnets rouges bretons l’attendaient au Salon de l’Agriculture 2017 pour lui exprimer leur gratitude. Il va leur manquer. Le bilan de la politique de la FNSEA est en effet très éloquent puisque le monde paysan à connu, dit-on, 780 suicides l’année dernière. Mais peut-être peut-on encore faire mieux, car on n’arrête pas le progrès (et de 4…) !

Les mauvais esprits que je suis parfois tenté de rejoindre diront que le syndicalisme agricole majoritaire a ainsi accompli ce pour quoi il fut hypersubventionné par le régime gaulliste : faire entrer l’agriculture dans le couloir de contention qui conduit aux abattoirs.

On a d’ailleurs retenu le propos du ministre Pisani qui aurait, en fin de banquet peut-être un peu trop arrosé, parlé de « cheptel humain » : le propos était assez en accord avec « La France vacharde » dont parlait le Général radiophonique, que nous subissions à l’époque.

C’était de lui, et du misérable qui appelait à la révolte pour mieux la réprimer, et que Louis Bidau – maire de Gan, dans le Béarn, et grand défenseur de la cause paysanne – appelait « l’amer Debré », que date la mise en condition de l’agriculture française ; en effet, lors des fameux accords de Grenelle où les ouvriers obtinrent quelque justice, la FNSEA accepta, elle, que l’on remette à plus tard la réévaluation des prix agricoles !

Et bien sûr le Général et ses cuistres traitèrent les paysans comme ils avaient traité les harkis. Le but avoué était de supprimer d’abord les deux tiers des agriculteurs qui n’étaient pas viables ; on passa très vite aux trois-quarts et le nettoyage se poursuit car on fabrique toujours des « moins viables » que la règle. C’est ainsi qu’on n’arrête pas… le progrès (et de 5 !).

Mon village comptait 64 agriculteurs en 1940. Il en reste 21 dont 12 sans suite.

En attendant, la concentration se poursuit. Sans que l’on puisse porter sur Christiane Lambert, qui succède à Beulin, le même jugement que sur son prédécesseur, sa ferme est un bon exemple de ce qui nous attend, alors que les spécialistes de la question pensent nous préparer au meilleur des mondes.

Madame Lambert vient d’ultra-moderniser son élevage avec, il faut le souligner, le souci d’améliorer le confort des bêtes. Tout cela pensé par des techniciens qui connaissent bien mieux l’agriculture dans les livres que nous la connaissons sur le terrain.

Ainsi les nouveaux bâtiments d’élevage de dame Lambert pourront loger 223 truies mères et 1750 nourrains d’engraissement. Pour leur confort, les porcs bénéficieront d’un espace de 0,80 m2, au lieu de 0,65 m2 précédemment, et, dernière subtile attention festive, les porcs pourront jouer avec des objets en bois mis au point par un menuisier local : quand je vous le dis qu’on n’arrête pas le progrès (une fois de plus !).

Coût de l’opération : 850 000 euros. Madame Lambert a emprunté 722 000 euros à un taux privilégié de 1,79 %. Le Ministère lui a accordé une aide de 112 000 euros et la Région 67 000 euros supplémentaires, ce qui lui donnera un boni pour payer ses intérêts. Grâce à ces installations, les spécialistes ont calculé que l’on pourrait économiser 10 centimes par kg de porc produit.

Mais, bien sûr, le calcul ne serait valable que si les prix des intrants et des ventes étaient garantis. Ce qui n’est pas… S’il se passe pour les porcs ce qui s’est passé pour les volailles, les techniciens fabriqueront d’autres structures, plus sophistiquées pour séduire et ruiner d’autres fabricants de viande !

Nous sommes dans la logique du « toujours plus » matérialiste. Les syndicats avaient, juré-craché, que l’on ne copierait jamais les modèles américains où les ouvriers agricoles sans initiative sont au service des fermes capitalistes… et nous sommes entièrement entrés dans ce schéma.

La ferme des 1 000 vaches n’est que l’étape de la ferme à 10 000, et l’on ne tient aucunement compte qu’il est des pandémies qui ne sont dues qu’à la concentration et à l’absence de contact avec le sol. Après la vache folle, qui comme le sida semblait émaner des laboratoires yankees, on peut penser que la grippe aviaire n’est peut-être pas aussi « naturelle » qu’on le prétend. La guerre économique existe et les Yankees ne reculeront devant rien pour la gagner

Je ne veux aucun mal à Madame Lambert qui croit en la modernité. Je voudrais simplement lui apprendre ce que me disait il y a vingt ans un technicien agricole des Hautes-Pyrénées : « Actuellement, nous faisons faire aux jeunes agriculteurs des plans de développement qui les endetteront pour la vie. Nous savons bien qu’ils ne pourront pas s’en tirer. Mais c’est eux ou c’est nous ! »

Je vous le répète encore une fois : on n’arrête pas le progrès !

Ce progrès prépare à l’agriculture française un avenir aussi beau qu’un cimetière. Mais je ne suis pas sûr que la culture du chrysanthème soit particulièrement rentable…

Alexis Arette est ancien Président de la fédération Française de l’Agriculture. Il vient de publier Le Grand Malentendu ou le testament d’un hérétique aux Éditions de l’Æncre. Pour commander le lire, cliquez ici.

Le Grand Malentendu ou le testament d’un Hérétique d’Alexis Arette, éditions L’Æncre.

Le Grand Malentendu ou le testament d’un Hérétique d’Alexis Arette, éditions L’Æncre.

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Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertés.

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