26 avril 2017

Quand les hommes d’honneur ne sont pas légion

Par Jean-Pierre Brun

La promotion de Pâques 2017 de la Légion d’honneur réveille en moi quelques souvenirs aussi personnels qu’inattendus.

Au tout début des années soixante, Robert Buron, alors ministre des transports, avait invité mon père à procéder aux formalités administratives préalables à l’attribution de la Légion d’honneur. Les deux hommes avaient eu auparavant à travailler ensemble et à se frictionner sur les dossiers ferroviaires du Plan de Constantine. Le franc-parler, pour ne pas dire l’insolence de mon géniteur, semblait plaire à l’honorable membre du gouvernement trop habitué aux propos serviles des fonctionnaires qui l’entouraient. Le Père Brun, comme on l’appelait familièrement, à la grande surprise du bonhomme et avec ce ton goguenard qui le caractérisait, demanda en quoi il avait démérité pour que pareille proposition lui fût faite. Comment, lui qui se croyait un honnête homme, aurait-il pu voisiner avec autant de gougnafiers prétendant incarner une société civile qu’ils utilisaient bien plus qu’ils ne la servaient. Il rejeta donc la proposition en précisant que la seule décoration qui l’honorait, lui un vulgaire civil, était sa « Valeur militaire » acquise sur le terrain, au péril de sa vie.

À quelque temps de là, je surpris les propos d’un sergent-chef de ma section d’infanterie de marine. Il instruisait les recrues sur les grades, les distinctions et les décorations. Abordant le chapitre de la Légion d’honneur, il affirmait benoîtement qu’aucune de ses araignées (c’est ainsi qu’il appelait ses hommes) n’aurait pu prétendre à pareil traitement : « Vous n’avez ni de beaux seins, ni un beau cul pour l’obtenir. » Il se référait directement à une actrice qui venait d’accéder à cet honneur suprême, ce qui, pour cet « ancien d’Indo », était la cause de démangeaisons particulièrement vives.

Je dois avouer que ces deux anecdotes ont eu pour effet de m’écarter instinctivement de ce soi-disant cursus honorifique dont le chemin des croix me semble plus que jamais mal fréquenté.

La dernière promotion ne fait que confirmer mon parti pris. Comment ne pas se cabrer à la simple lecture du palmarès qui, par exemple, consacre les prétendus mérites d’un bateleur d’estrade dont le mépris de la France millénaire, de son esprit et de sa culture, constitue le fonds de commerce. Curieux manège qui permet, à défaut de décrocher le pompon, d’accrocher la rosette.

Un très récent chancelier de l’ordre soutient que l’institution n’a pas sa place à la Foire aux Vanités et pourtant… Comment justifier l’affectation de quotas à chaque ministère ? Le mérite serait-il proportionnel à l’importance du maroquin ? Pour épuiser ledit quota, en serait-on réduit parfois à désigner certains bénéficiaires par défaut, à l’écarté, ou par tirage au sort ? Serait-ce là l’origine de l’expression qui veut qu’Untel ait trouvé sa croix dans une pochette-surprise ?

Trop convaincu de l’honnêteté de nos dirigeants, je n’irai pas jusqu’à évoquer certains trafics qui, dans un passé, heureusement révolu, donnèrent lieu à de savoureux procès. C’est ce qui permettait à un chansonnier de dire qu’Untel avait été promu par contumace. Mais c’était avant, n’y revenons pas.

Doit-on, dès lors, qualifier chaque promotion ? Pâques 2017 ? Un bon cru ? Une vraie piquette ? Voyons cela de plus près.

Tiens, parmi les promus, on découvre le nom de l’archevêque de Rouen. Rien de scandaleux à cela sauf que, à en croire les plumitifs en charge des carnets mondains de la presse écrite, le motif de cette distinction serait pour le moins contestable. D’après eux en effet, cet honorable prélat devrait sa distinction à l’égorgement du Père Hamel, un prêtre de son diocèse. N’y a-t-il pas de quoi être choqué par une telle affirmation ?

Nous avions déjà eu droit à « l’élévation », sinon à la « consécration » des journalistes assassinés de Charlie Hebdo dont les éminents mérites rendus à la Nation et l’action au service de la France restent encore à démontrer… (soit dit en passant, embrigader à titre posthume un anar dans cette cohorte que, de son vivant, il considérait aussi ringarde que nauséeuse, est-ce bien honnête ?)

Alors ! Y aurait-il eu quelque dérive depuis la création de cet ordre prestigieux ? Pas sûr si l’on en croit son créateur. En effet, à une remarque désobligeante de Berthier, le futur prince de Wagram, qui doutait des réelles vertus de l’initiative de son chef, le Petit Caporal avait répondu : « Je vous défie de me montrer une république, ancienne ou moderne, qui sût se faire sans distinction. Vous les appelez des hochets, eh bien ! C’est avec des hochets que l’on mène les hommes. »

Dès lors, pour en savoir plus, faudra-t-il consulter les catalogues de Prénatal, Prémaman, Natalys ou autres magasins spécialisés dans ces jouets d’éveil ?

Bonne nuit, les petits ! Faites de beaux rêves, médaillés et enrubannés tout plein.

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Philippe Randa,
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