PhĂ©nomĂšne proprement politique, le populisme peut-il ĂȘtre apprĂ©hendĂ© sur le plan gĂ©opolitique ? C’est, en tout cas, le pari effectuĂ© par les divers contributeurs de la derniĂšre livraison de l’excellente revue Conflits qui s’interroge sur les diverses « vagues » populistes ayant recouvert, ces derniers temps, les rives de plus en plus Ă©rodĂ©es du « systĂšme » politico-mĂ©diatique mondial. D’ailleurs, est-il frappant de constater qu’à l’insaisissabilitĂ© hermĂ©neutique du terme « populisme » rĂ©pond l’indĂ©termination sĂ©mantique de son corollaire nĂ©gatif, le « systĂšme ». Comme le souligne pertinemment Pascal Gauchon, rĂ©dacteur en chef de la revue, dans son Ă©ditorial, le mot « systĂšme » « paraĂźt encore plus vague que celui de ‘‘populisme’’, il permet aux critiques d’assimiler ce dernier Ă  un mouvement inconsistant qui part Ă  l’assaut d’une chimĂšre Ă  coups d’arguments approximatifs et grossiers – une sorte de Don Quichotte montĂ© sur Sancho Panza. »

Disons que si les mots semblent incapables de reflĂ©ter la rĂ©alitĂ©, existe-t-il, Ă  tout le moins, une coalescence d’intĂ©rĂȘts, de groupes et de personnes que l’on unifie sous la banniĂšre des « élites », tandis que s’opposent Ă  elles des factions nombreuses et contestataires mais divisĂ©es et dĂ©sorganisĂ©es, nourrissant le ressentiment sourd d’ĂȘtre toujours plus dĂ©classĂ©es et toujours moins entendues (ou reprĂ©sentĂ©es), auxquelles on accole pĂ©jorativement le vocable de « populiste ».

Il convient d’analyser le populisme, ici caractĂ©risĂ© par son aversion rabique du « systĂšme » et de ses acteurs, comme une pathologie de la dĂ©mocratie entendue comme pouvoir de dĂ©libĂ©ration collective par le plus grand nombre, dans un but politique et directement Ă  son bĂ©nĂ©fice. Lorsque cette dĂ©libĂ©ration est le fait de quelques-uns, il y a place pour l’oligarchie, soit le gouvernement d’un petit nombre au risque d’une privatisation, voire d’une captation de la dĂ©cision politique. LĂ  seulement, surgit l’acmĂ© populiste interprĂ©tĂ©e alors comme une injonction de rĂ©pĂ©tition de l’indu dĂ©mocratique, le peuple rĂ©clamant impĂ©rativement de recouvrer sa compĂ©tence dĂ©cisionnelle qu’il estime injustement confisquĂ©e ou illĂ©gitimement dĂ©tournĂ©e.

Cependant, entre crise indĂ©niable de la reprĂ©sentation d’un cĂŽtĂ© (imputable Ă  un personnel politique endogamique perclus de privilĂšges devenus insupportables aux yeux du plus grand nombre) et crise avĂ©rĂ©e de la dĂ©lĂ©gation de l’autre (se traduisant par le refus d’accorder ses suffrages analysĂ©s, en derniĂšre instance, comme un « chĂšque en blanc » Ă  destination d’élus excĂ©dant tellement leurs prĂ©rogatives qu’ils en viennent Ă  trahir l’électeur en commettant de vĂ©ritables « chĂšques sans provision » d’illĂ©gitimitĂ©) s’invite une troisiĂšme que l’on a tendance Ă  ignorer superbement tant elle est surdĂ©terminĂ©e – sinon sublimĂ©e – par le remĂšde qu’elle est censĂ©e apporter au dĂ©ficit dĂ©mocratique que stigmatise prĂ©cisĂ©ment le populisme. Ce grand impensĂ© est, en effet, le peuple lui-mĂȘme.

« Plebs », « ethnos », « demos » ? Foule indiffĂ©renciĂ©e de consommateurs, ethnie singuliĂšre (cimentĂ©e par une langue et une culture similaires ainsi qu’une identitĂ© de mƓurs et de coutumes) ou nation soumise Ă  une loi commune ? Force est d’observer que « la rhĂ©torique populiste, largement rĂ©pandue, se nourrit de ces diffĂ©rentes dĂ©finitions : elle passe sans crier gare de l’unitĂ© idĂ©ale Ă  l’unitĂ© historique rĂ©elle, mais problĂ©matique, et de celle-ci au peuple dans son sens socio-Ă©conomique Ă©troit, dont on ne voit pas en vertu de quoi il incarnerait Ă  lui seul le vrai peuple, le peuple rĂ©el » (Serge Le Diraison, « le populisme : de la cause du peuple
 au peuple en cause », Conflits, 2017, n° 14, p. 45). L’on ne sait de quel peuple l’on parle, tant il est vrai que, sectateurs du systĂšme ou contempteurs populistes en entretiennent, chacun pour ce qui les concerne, une vision Ă  la fois Ă©thĂ©rĂ©e, fantasmĂ©e, mythique et, dans tous les cas, partiellement factice et falsifiĂ©e, sinon frauduleuse.

Il est un fait que si le populisme s’alimente bien Ă  ces trois sources, sa pathogĂ©nĂ©sie rĂ©side prĂ©cisĂ©ment dans cette incapacitĂ© fonciĂšre Ă  se fixer Ă©galement sur les trois « peuples » pris uniment. En d’autres termes, la population d’un territoire donnĂ©, qui finit par se constituer, au fil des temps, en peuple, c’est-Ă -dire en ĂȘtre collectif faisant souche, a subi sous le double effet corrosif du techno-consumĂ©risme mercantile et du capitalisme dĂ©mo-industriel (immigration et tourisme de masse) une si profonde altĂ©ration en un si court laps de temps, qu’elle ne prĂ©sente plus les caractĂšres prĂ©gnants et stables d’une homogĂ©nĂ©itĂ© relative.

Sur le plan politique, le populisme est une crise assimilable – voire commensurable – Ă  la crise du capitalisme financier sur le plan Ă©conomique. C’est dire la gravitĂ© Ă©minente d’une crise de nature globale qui affecte l’ensemble de la planĂšte et plus particuliĂšrement les pays dĂ©veloppĂ©s. Si la crise du capitalisme s’explique par le collapsus du systĂšme d’accumulation illimitĂ©e de la richesse au profit d’un trĂšs petit nombre de possĂ©dants (1 % de la population mondiale concentrerait entre ses mains 99 % de la richesse mondiale), celle de la dĂ©mocratie libĂ©rale « se produit lorsque la majoritĂ© de la population estime que ses reprĂ©sentants ne la reprĂ©sentent plus » (Alain de Benoist, Conflits, 2017, n° 14, p. 51). LibĂ©ralisme politique et libĂ©ralisme Ă©conomique sont donc affrontĂ©s Ă  leurs propres excĂšs lesquels rĂ©vĂšlent, concomitamment, leur vrai visage. S’il n’est d’économie rĂ©elle que dans l’échange des valeurs d’usage selon la logique « donner-recevoir-rendre » (et non l’usage purement instrumental et nominal des valeurs Ă©changes), il n’est de politique authentique que par le « bas », la reprĂ©sentation devant ĂȘtre assignĂ©e Ă  une seule et unique fonction d’arbitrage.

 

 

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Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.

A propos de l'auteur

Aristide Leucate

Journaliste et essayiste, apporte rĂ©guliĂšrement sa contribution Ă  la presse d’information et d’opinion, de L’Action française 2000 Ă  Boulevard Voltaire. Conjuguant militantisme et rĂ©flexion politiques, il exerce des responsabilitĂ©s au sein d’un parti politique national. Il est l’auteur de deux essais (DĂ©tournement d’hĂ©ritages, prĂ©face de Pierre Hillard et La souverainetĂ© dans la nation, prĂ©face de Philippe Randa).

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