20 mai 2019

Farce à l’ukrainienne

Par Georges Feltin-Tracol

 

Les Ukrainiens viennent de confirmer le président Vasyl Horoborodko pour cinq années supplémentaires. Ce modeste professeur d’histoire dans un lycée d’une ville moyenne porté à la présidence par un formidable enthousiasme populaire a entrepris au cours de son premier mandat une lutte impitoyable contre la corruption généralisée qui gangrène l’Ukraine et les oligarques qui mettent le pays en coupe réglée.

Le 21 avril dernier, au second tour de la présidentielle, à l’instar de Tom Baxter dans La Rose pourpre du Caire de Woody Allen en 1985, et de Jack Slater dans Last Action Hero de John McTiernan en 1993, Vasyl Horoborodko a crevé l’écran. Son interprète, Volodymyr Zelenski, deviendra le 28 mai prochain le sixième président de l’Ukraine depuis 1991. Il a obtenu 73,22 % des suffrages contre le chef d’État sortant, Petro Porochenko.

Producteur, scénariste, réalisateur et personnage principal de la série à succès, Serviteur du peuple, depuis 2015, Volodymyr Horoborodko/Vasyl Zelenski constitue la version locale de ce vaste mouvement international de dégagisme. À la place de Theresa May et de Jeremy Corbyn, on ferait très attention à ce que Kit Harington alias Jon Snow dans Game of Thrones n’accède, lui aussi, dans les prochains mois au 10 Downing Street…

Dans une compétition électorale de 39 candidats, bel exemple de véritable démocratie, les Ukrainiens écartent dès le premier tour l’ancien Premier ministre Ioulia Tymochenko (13,40 %), le radical Oleh Liachko (5,48 %), les candidats pro-russes ainsi que le candidat nationaliste Rouslan Kochoulynsky (1,62 %) pour plébisciter l’acteur central de la série phare de la chaîne privée 1+1 tenue par l’oligarque Ihor Kolomoïsky en exil en Israël.

Le futur président ne dispose d’aucune majorité parlementaire en raison du caractère récent de sa formation politique elle aussi intitulée Serviteur du peuple. Sauf dissolution immédiate, les législatives se dérouleront le 27 octobre prochain. Cependant, les grandes manœuvres ont dès à présent commencé à la Rada. Des députés seraient prêts à rallier Volodymyr Zelenski qui aura besoin de leur appui pour entériner certaines nominations stratégiques. Vieille nation dont la langue, n’en déplaise à certains, n’est ni un dialecte russe, ni un patois polonais, mais jeune État embryonnaire, l’Ukraine connaît le « transformisme parlementaire », cette attitude politicienne de changer de camp et de chef politique en cours de législature.

Il est possible que le jeune président Zelenski – il n’a que 41 ans comme Emmanuel Macron – négocie des compromis. Par ailleurs, Petro Porochenko n’entend pas se retirer de la vie politique. Il va certainement briguer un mandat législatif afin de devenir le chef de file de l’opposition surtout si Zelenski déçoit dès l’automne des électeurs plein d’espoirs.

Bien qu’interloquée par ce succès inattendu, la presse occidentale ne crie pas au « populisme ». Ce russophone bilingue soutient en effet des positions libérales et pro-européennes. D’anciens ministres déçus par Porochenko l’entourent et pourraient retrouver leurs fonctions gouvernementales. Outre le problème de corruption endémique et une économie plus que défaillante, comment Volodymyr Zelenski réagira-t-il au conflit dans le Donbass, à l’annexion de la Crimée et aux pressions du puissant voisin russe ?

L’Ukraine pouvait jusqu’à présent se comparer à la République de Weimar. Ce n’est plus maintenant pertinent. L’Ukraine entre vraiment dans un moment inconnu.

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