12 avril 2016

Jeanne-Marie Cabarrus, la reine du Directoire

Par Bernard Plouvier

Jeanne-Marie, Ignacio, Theresa Cabarrus, puis Devin « de Fontenay », puis Tallien, puis princesse de Caraman-Chimay, (1773-1835)

Elle est la fille du banquier Francesco Cabarrus (1752-1810), fondateur en 1782 de la Banque Saint-Charles, qui deviendra plus tard la Banque d’Espagne. Le père est en relations d’affaires avec le baron de Batz, Jean Perrégaux, Gabriel Ouvrard et bien d’autres banquiers et affairistes, avant et/ou durant la Révolution.

Theresa révèle très tôt des dispositions sexuelles immenses. On la marie le 21 février 1788 à un Conseiller au Parlement de Paris, Jean-Jacques Devin, pseudo-marquis de Fontenay (1762-1817), qui – contrairement à une légende tenace – ne la ruine pas, mais qu’elle cocufie abondamment : le fils, né en 1789, est probablement des œuvres du jeune et beau Félix Le Peletier de Saint-Fargeau.

Affiliée à une Loge d’adoption de la Franc-maçonnerie, elle est membre de la Société de 1789, puis devient l’une des égéries des « Feuillants », en 1791. Elle divorce le 5 avril 1793, est détenue à Bordeaux durant l’automne de la même année, étant impliquée dans une exportation frauduleuse de capitaux et de biens. Elle séduit le Conventionnel en mission Jean-Lambert Tallien et le futur maréchal Guillaume Brune, devenu général après avoir été l’un des fondateurs du club des Cordeliers.

Tallien, qui est un « modéré », la libère et lui laisse désigner ceux et celles dont elle exige la libération. Marc-Antoine Jullien, l’envoyé de Maximilien Robespierre, proteste contre l’influence de « Notre-Dame du Bon-Secours », qui a même essayé de vamper cet adolescent niais, en avril 1794. Sur ordre de Robespierre, elle est de nouveau arrêtée le 30 mai.

Tallien, effrayé de la haine que lui porte « l’incorruptible » et séduit par la dame, joue un rôle de premier plan dans la préparation et la réalisation de l’exécution du clan Robespierre… du coup Theresa, libérée le 30 juillet et arrivée à Paris le 13 août, devient « Notre-Dame de Thermidor », éblouissant par sa faconde et ses tenues décolletées la société parisienne.

Le 26 décembre, elle épouse le Conventionnel (en séparation de biens : elle est richissime et Tallien n’a pas le sou), puis devient, en 1795-96, la maîtresse du bisexuel Jean-François Barras, l’homme fort du Directoire, et, de 1799 à 1804, celle de Gabriel Ouvrard, l’un des hommes riches et fastueux du Directoire. On l’affuble d’un nouveau surnom flatteur : « la reine du Directoire ». Elle a le tort de se montrer familière et vulgaire avec le jeune général Napoléon Bonaparte.

Divorcée du pauvre Tallien le 8 avril 1802, elle épouse le 3 août 1805 François-Joseph de Caraman-Chimay, prince d’Empire (autrichien) et futur Chancelier des Pays-Bas (en 1816), mais elle est exclue des réceptions impériales françaises comme de celles de la cour de Louis Bonaparte à La Haye.

Indéniablement généreuse, elle fut l’archétype de la courtisane (ou, si l’on préfère, une idéaliste de la judicieuse utilisation de la sexualité). Son côté spirituel tant vanté est loin d’être évident à qui étudie ses soi-disant mots d’esprit. Enfin, il faut détruire deux légendes. S’il est exact que Tallien a précipité la chute de Robespierre en juillet 1794 en partie pour la sauver, d’autres que lui travaillaient à la même œuvre de pacification de la vie politique ; quant à la modération de Tallien, elle n’a pas attendu son amour pour Theresa pour se manifester : l’homme était, certes, un second couteau, mais désintéressé et non sanguinaire.