En s’inscrivant dans la mĂ©moire longue des peuples, la musique est un Ă©lĂ©ment essentiel de leur identitĂ© profonde. Pendant longtemps le chanteur engagĂ© ne s’est inscrit qu’à gauche, sa disparition marque bien une dĂ©route, car la dictature culturelle de la gauche peine Ă  masquer la vitalitĂ© des courants musicaux qui contestent son hĂ©gĂ©monie. Pourtant les responsables des grands courants d’opposition, qu’ils soient politiques, associatifs, religieux ou mĂ©diatiques, peinent Ă  prendre en compte la diversitĂ© des courants musicaux alternatifs qui les soutiennent.

La musique, donc la chanson, est un moyen d’expression et le reflet d’une identitĂ©, celle des musiciens et de leur public. Elle s’inscrit dans le moment de sa crĂ©ation, mais aussi dans le temps long de la mĂ©moire d’un peuple Ă  partir du moment oĂč il s’identifie Ă  elle par son Ă©coute et par sa pratique.

Le chant grĂ©gorien et la musique sacrĂ©e sont identifiĂ©s comme le rĂ©pertoire de l’Église, mais aussi comme appartenant au patrimoine musical de la civilisation occidentale, et il n’est pas nĂ©cessaire de pratiquer la religion pour l’apprĂ©cier.

Les monarques ont toujours entretenu des musiciens, pour leur chapelle, pour leur divertissement, et pour le prestige de leur gouvernement. Les formations musicales de la Grande Écurie sous Louis XIV constituent une Ă©tape majeure de l’établissement de ce systĂšme de reprĂ©sentation musicale destinĂ© Ă  Ă©difier les populations et servir de modĂšle au monde.

La lente Ă©laboration des orchestres de plein air dans l’administration militaire tout au long du XIXe siĂšcle doit ĂȘtre envisagĂ©e comme un moyen de dĂ©velopper et d’entretenir la cohĂ©sion sociĂ©tale qui culmine Ă  la Belle Époque avec les kiosques Ă  musique ; la musique cĂ©rĂ©monielle officielle Ă©tant assurĂ©e par l’élite de ces orchestres, celui de la Garde rĂ©publicaine.

Les mĂ©dias modernes ne pouvant faire l’économie de cette indispensable identitĂ© sonore collective, l’Eurovision, dans sa retransmission par la RTF, en viendra Ă  reprendre pour indicatif le Te Deum[1] de Charpentier composĂ© sous Louis XIV.

 

Le Te Deum de Louis XIV à l’Eurovision

Le Parti communiste avait compris l’importance de la musique et mis en application la doctrine de Jdanov (homme politique soviĂ©tique, proche collaborateur de Joseph Staline) dĂšs le dĂ©but de la Guerre froide avec la collaboration de grands noms de la chanson.

DĂšs le dĂ©but des annĂ©es 1960, il va savoir utiliser les chansonniers et les musiciens pour attirer des visiteurs Ă  sa FĂȘte de l’Huma. Les vedettes françaises et internationales en font un rendez-vous annuel de la musique.

Si les résultats électoraux ne suivent pas, le PC, et à travers lui toute la gauche, peut continuer à diffuser ses messages auprÚs des jeunes générations.

En arrivant au pouvoir en 1981, portĂ©e aussi par les musiques des radios libres, la gauche va rapidement surfer sur cette dynamique en lançant, dĂšs 1982, une FĂȘte de la musique dont la formule est reprise ensuite au niveau planĂ©taire.

Pour relayer son changement de politique et la campagne de SOS Racisme auprÚs de la jeunesse, elle organise un grand concert le 30 juin 1985 qui réunit 300 000 personnes sur la place de la Concorde.

Ce type de mĂ©ga concert avait Ă©tĂ© initiĂ© par Jean-Michel Jarre sur la mĂȘme place en 1979 oĂč il avait rĂ©uni un million de spectateurs venus entendre sa musique Ă©lectronique.

Ces grands rassemblements sont dans l’air du temps. InitiĂ©es en juillet 1985 par la campagne Band Aid, les grandes campagnes humanitaires (contre la faim, l’apartheid, la drogue, le sida
) permettent d’intĂ©grer la jeunesse Ă  des projets planĂ©taires.

À chaque fois, les musiciens de la scĂšne prennent leur part dans le deal, car toute mĂ©diatisation est bonne Ă  prendre.

Le concert pour l’égalitĂ©, organisĂ© par SOS Racisme le 14 juillet 2011 sur le Champ-de-Mars, rĂ©unit encore un million de personnes. Si la jeunesse se dĂ©sintĂ©resse de la politique, les politiciens ont bien compris comment utiliser la musique pour continuer Ă  l’influencer et comment y associer les artistes pour relayer plus efficacement leurs messages et maintenir leur emprise.

 

ContrĂŽler la jeunesse par la musique

Les organisateurs des grandes manifestations de 2012 et 2013, dont certaines ont largement dĂ©passĂ© le million de personnes, n’ont pas choisi de se doter d’une identitĂ© musicale en phase avec leur discours politique. Quelle diffĂ©rence entre leur sĂ©lection musicale et celle de la Gay Pride ou de n’importe quelle autre grande manifestation parisienne ?

Ce choix était délibéré : choisir de la « dance » sans signification marquée, pour se fondre dans les sonorités adoptables par tous y compris ses adversaires, évite que la musique ne soit un enjeu.

Pourtant la LMPT (La Manif pour tous) sait choisir des musiciens : lors de son universitĂ© d’étĂ© de 2013, au Parc floral de Vincennes, les organisateurs avaient fait appel Ă  un orchestre de circonstance, LMPT Moov’, qui a su animer la soirĂ©e avec succĂšs, en se cantonnant exclusivement dans la festivitĂ©.

Un constat similaire peut ĂȘtre Ă©tabli pour la soirĂ©e anniversaire des 40 ans du Front national en dĂ©cembre 2012. L’animation Ă©tait confiĂ©e Ă  un groupe de rock rĂ©tro un peu passĂ© de mode, Les Forbans, qui, ensuite, questionnĂ© par les mĂ©dias, s’est empressĂ© d’expliquer qu’il ne partageait pas les idĂ©es du mouvement dont il Ă©tait juste venu honorer un contrat : un aveu d’impuissance culturelle pour une formation politique qui aspire Ă  prendre le pouvoir sans ĂȘtre capable de faire appel Ă  des artistes partageant ses convictions.

Cela est d’autant plus surprenant que Jean-Marie Le Pen a fondĂ© une entreprise d’édition musicale reconnue, et que le Front national et sa fĂȘte annuelle ont su offrir une scĂšne Ă  des artistes partageant officiellement ses valeurs et mĂȘme fournir un relais politique Ă  un courant musical nouveau, en l’occurrence le RIF (rock identitaire français) en 1996 et 1998.

Reprendre le pouvoir musical

La musique dĂ©limite un espace sonore dans lequel celui qui la produit impose sa marque, son identitĂ©. Cette prise de pouvoir sonore occupe un territoire et appelle au rassemblement des individus. La production de sons et de musiques n’est jamais neutre, c’est un acte d’autoritĂ© perçu comme tel par ceux qui l’entendent.

Rassembler tant de monde dans les rues, dans les urnes ou sur les ondes et avoir l’ambition de changer la sociĂ©tĂ© sans ĂȘtre capable de dĂ©finir une identitĂ© musicale rĂ©vĂšle un manque de convictions plus ou moins consciemment perçu par l’opinion, mais parfaitement entendu des adversaires.

Comme a Ă©tĂ© obligĂ© de le constater en 2014 le magazine Marianne, le chanteur engagĂ© (sous-entendu Ă  gauche) a disparu. Pour Pascal NĂšgre, le PDG d’Universal Music France, son dernier avatar est le chanteur belge Stromae. Quand le modĂšle a Ă©tĂ© Montand, on mesure l’effondrement. Effectivement, pour fĂȘter l’adoption de la loi Taubira sur le mariage, un grand concert gratuit avait Ă©tĂ© organisĂ© place de la Bastille, mais malgrĂ© un plateau de vedettes, Ă  peine quelques centaines de personnes s’étaient dĂ©placĂ©es. L’initiative a changĂ© de camp, de nouvelles chansons sont apparues dans le sillage du mouvement d’opposition au mariage homosexuel. Ces chansons ne constituent pas un vĂ©ritable courant musical, mais elles s’inscrivent dans une tendance plus large qui rĂ©vĂšle qu’au-delĂ  des clivages politiques s’est amorcĂ© un profond revirement de sociĂ©tĂ©.

Dans les annĂ©es soixante du siĂšcle dernier, le microsillon permettait la diffusion d’enregistrements destinĂ©s Ă  la jeunesse et prĂ©parait mai 1968 ; Ă  la fin des annĂ©es soixante-dix, ce furent les radios de la bande FM qui contournĂšrent les monopoles Ă©tatiques pour amener la Gauche au Pouvoir en 1981 ; depuis 2013, ce sont essentiellement les rĂ©seaux sociaux d’internet qui rendent possible la diffusion des nouveaux rĂ©pertoires. Il ne reste plus qu’à les utiliser.

Note

[1] Le Te Deum est notamment chantĂ© le 31 dĂ©cembre dans la liturgie romaine. En France, il Ă©tait toujours interprĂ©tĂ© pour le sacre des rois. Dans le cadre profane, cet hymne connu de toute la population Ă©tait chantĂ© dans toutes les occasions festives pour louer et remercier Dieu, particuliĂšrement pour fĂȘter les Ă©vĂ©nements joyeux de la famille royale (naissances, mariages, guĂ©risons
) et les victoires militaires. Dans cet usage, il peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une sorte d’hymne national avant la lettre.

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