26 juin 2026

Sansal, Retailleau et le paradoxe gaullien

Par Alain Sanders

Il y a quelque chose de singulièrement paradoxal (et osons-le dire : de triste à en pleurer) à voir Boualem Sansal regarder avec sympathie la candidature de Bruno Retailleau. Non pas forcément (encore que…) à cause des positions actuelles de l’ex-ministre de l’Intérieur d’un gouvernement macronien, mais en raison de la filiation politique qu’il revendique fanatiquement : celle du gaullisme.

Car enfin, pour une majorité des Français attachés à la mémoire de l’Algérie française, De Gaulle demeure celui qui a accompagné, programmé, organisé, l’abandon et le martyre de l’Algérie française. Que l’on partage ou non ce jugement, il constitue une réalité historique et mémorielle. De Gaulle restera à jamais le « bradeur » d’une présence française vieille de plus d’un siècle, l’homme qui aura livré des Européens, des Juifs et des Musulmans à la barbarie FLN.

Or, Boualem Sansal a bâti une grande partie de sa réflexion sur une critique sévère des dérives du nationalisme algérien et de l’islamisme politique. Il a souvent dénoncé les falsifications de l’Histoire et les renoncements des élites face aux idéologies dominantes. Dès lors, voir cet intellectuel courageux se rapprocher d’un responsable politique se réclamant de l’héritage gaulliste a de quoi surprendre.

L’explication tient peut-être à une évolution du sens même du gaullisme. Le gaullisme de Bruno Retailleau (nous dira-t-on sans nous convaincre) n’est pas celui de 1962. Il s’agirait davantage d’une référence à l’autorité de l’État, à la souveraineté nationale, à la maîtrise des frontières et à une certaine idée de la continuité française. En ce sens, Retailleau sélectionne dans l’héritage gaullien ce qui lui paraît pertinent aujourd’hui, sans nécessairement reprendre à son compte les choix monstrueux de De Gaulle concernant l’Algérie.

Mais cette distinction ne résout pas totalement la contradiction. Car les héritages politiques ne sont pas des « catalogues » dans lesquels on choisit les chapitres qui nous conviennent. Se réclamer de De Gaulle, c’est aussi assumer les décisions qui ont façonné son action historique, notamment l’indépendance algérienne et les accords d’Évian. Ceux qui célèbrent le gaullisme tout en regrettant la fin de l’Algérie française sont donc confrontés à une tension intellectuelle indépassable.

Le cas Sansal met précisément cette contradiction en lumière. Son éventuel soutien à Retailleau suggère que les clivages du XXIe siècle ont pris le pas sur les fractures du XXe. Les questions d’identité, d’immigration, de souveraineté et de lutte contre l’islamisme semblent désormais peser davantage dans les choix politiques que les querelles dites mémorielles liées à la décolonisation. On a tort : toutes ces questions sont les conséquences d’une décolonisation bâclée.

Reste que l’image conserve une part d’ironie. Voir un écrivain franco-algérien, critique du régime d’Alger, envisager de soutenir un homme politique se réclamant de celui qui fut le fossoyeur de l’Algérie française a quelque chose d’inattendu (pour rester charitable dans les termes). Comme si l’Histoire, une fois de plus, se plaisait à brouiller les cohérences idéologiques que chacun croyait évidentes.

Il y a des rapprochements politiques qui éclairent une époque. Et puis il y a ceux qui relèvent du paradoxe. Voir Boualem Sansal envisager de soutenir Bruno Retailleau appartient incontestablement à la seconde catégorie. Et cela n’a rien de réjouissant.

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