Quand les États-Unis et Israël aidaient l’Iran
Dans un article précédent en juillet 2025 sur la guerre engagée contre l’Iran, je soutenais que loin de déclencher la révolte du peuple contre ses dirigeants, l’effet de l’opération israél-américaine Epic Fury serait inverse et n’aboutirait qu’à un échec qui se vérifie aujourd’hui. Pour qui connait l’Iran, cette prévision était facile : revendiquant la descendance d’Ali dans un monde musulman sunnite qui récuse et condamne le chiisme, l’identité nationale de ce pays est fondée sur une culture de la persécution. Le jour de l’Achoura, pour honorer la mémoire d’Ali, les chiites se flagellent ou se frappent la tête jusqu’au sang puis fondent en larmes en écoutant le récit de sa mort. À ces tourments eschatologiques s’ajoutent aux XIXe, XXe et XXIe siècle, les magouilles politiques anglo-américaines autour du pétrole. Bref, les Iraniens savent encaisser ! Au fait, depuis quand, l’Iran qui n’a jamais eu la moindre frontière avec Israël veut détruire cet État ? Et qui se souvient que l’Iran qui aujourd’hui appelle à la destruction des juifs bénéficiait pendant la guerre Iran-Irak de l’aide militaire d’Israel ? Avant 1979, sous le règne du shah Mohammad Reza Pahlavi, l’Iran et Israël entretenaient des relations étroites autour d’intérêts communs : perses et juifs étaient les seules peuples non-arabes au Moyen-Orient, face au panarabisme de Nasser et à l’hostilité des États arabes.
Israël importait une grande partie de son pétrole d’Iran. Les services de renseignement israéliens et iraniens coopéraient étroitement. Le Mossad israélien formait la SAVAK, la police secrète iranienne. Des milliers d’Israéliens vivaient et travaillaient en Iran. Les échanges commerciaux florissaient, notamment dans le secteur pétrolier.
Tout change en 1979 avec l’arrivée de l’ayatollah Ruhollah Khomeini qui considère Israël comme un État illégitime occupant des terres musulmanes. La disparition d’Israël permettrait la création d’un État palestinien sur l’ensemble du territoire de l’ancienne Palestine mandataire. Soudain coup de tonnerre : l’année suivante, en septembre 1980, Sadam Hussein et le régime baasiste de Bagdad attaquent l’Iran avec le soutien de la France (Eh ! oui) notamment pour la formation des pilotes. Les objectifs : profiter du bordel iranien pour s’approprier le Chatt Al-Arab, confluent du Tigre et de l’Euphrate et le Khouzistan iranien, mais également porter un coup mortel à la révolution islamique et prendre le leadership du monde arabe. Ça ne va pas se passer comme l’espérait Sadam Hussein. L’Iran ne plie pas et la guerre qui durera jusqu’en 1988 permettra au clergé chiite de mettre la main sur les leviers du pays. C’est alors que va émerger une nouvelle manipulation des États-Unis. En octobre 1984, le Congrès des États-Unis interdit de soutenir les opérations militaires menées au Nicaragua par les États-Unis contre un gouvernement pourtant régulièrement élu . Quel rapport avec l’Iran ? Le trafic d’armes. En effet, William Casey directeur de la CIA et Robert McFarlane conseiller national à la sécurité imaginent alors pour tourner l’interdiction une nouvelle idée tordue : vendre secrètement à Téhéran des armes dont le profit irait aux contre-révolutionnaires nicaraguayens. Et, accrochez-vous, en s’appuyant sur Israël pour les acheminer et mieux brouiller les pistes ! Ahurissant, mais mauvaise pioche d’Israël qui forte de ses relations passées, mesure mal la haine inexpiable du nouveau régime et considère qu’entre Sadam Hussein et l’ayatollah, à tout prendre le moins pire des deux serait l’ayatollah. Ainsi au début des années 1980, la principale menace perçue par Israël n’est pas l’Iran, c’est l’Irak. Dès 1980-1981, Israël sert d’intermédiaire pour livrer des missiles anti-chars TOW et des pièces de missiles anti-aériens HAWK à l’Iran. Israël fournit également les pièces détachées pour les chasseurs bombardiers américains F4 achetés à l’époque du Shah et une assistance technique par des spécialistes israëliens.
Organisées par Israël, deux livraisons d’armes américaines à l’Iran ont lieu en 1985. L’année suivante, les États-Unis les prennent en charge eux-mêmes avec comme homme de main Olivier North. Le 3 novembre 1986 consécutivement à un accident d’avion et à la capture de son pilote, l’hebdomadaire libanais Al-Shiraa dévoile toute l’affaire. Reagan sortira indemne de ces forfaitures.
En 1981, en accord avec Téhéran, Israël détruit le réacteur nucléaire irakien d’Osirak construit avec l’aide de la France pour permettre à l’Irak de se doter de l’arme nucléaire.
À partir de 1982, bien qu’ayant repoussé les troupes de Bagdad, Ruhollah Khomeiny rejette les propositions de cessez-le-feu de l’Irak et décide de poursuivre le combat. Toujours aidé par Israël.
Selon certaines estimations, les ventes israéliennes atteignent environ 500 millions de dollars entre 1981 et 1983.
C’est après la fin de la guerre et à partir des années 1990, que l’Iran remplace l’Irak comme principale menace stratégique d’Israël.
Khomeini fait de la libération de Jérusalem et de la Palestine avec la destruction d’Israël un impératif moral. Israël est un État illégitime sur des terres musulmanes et occupe Al-Quds (Jérusalem), troisième lieu saint de l’islam. Politiquement, pour le régime des mollahs, Israël n’est qu’un avant-poste de l’impérialisme américain et de l’hégémonie occidentale au Moyen-Orient. Au fil des décennies, les dirigeants iraniens vont réaffirmer cet objectif. L’ancien président Mahmoud Ahmadinejad déclare en 2005 qu’Israël devait être « rayé de la carte ». L’Iran commence à financer et armer des proxies dont bien sûr le Hezbollah au Liban, créé en 1982 et investit d’une double mission militaire et sociale.
Le Hamas et le Jihad islamique palestiniens reçoivent également un soutien iranien malgré leur appartenance au courant sunnite. Ce soutien illustre la primauté de l’objectif anti-israélien sur les clivages confessionnels. Les Houthis au Yémen rejoignent à leur tour cet « axe de la résistance », lançant des missiles et des drones vers Israël depuis 2023.
Que conclure ?
Les sanctions économiques pour empêcher l’Iran de d’acquérir l’arme nucléaire s’étant avérées inopérantes (voir mon article punliés par EuroLibertés du 4 novembre 2025), l’opération américano israélienne Epic Fury légitimée par l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 soutenue par l’Iran et suivie de la première attaque directe contre le territoire israélien, avec des missiles balistiques et des drones a tenté de jouer sur deux tableaux : une action militaire préventive et le renversement du régime. Limité aux seules attaques aériennes, le potentiel militaro-industriel a été ébranlé, mais sera vite rétabli. Quant à espérer la solution dans un changement de régime, c’est oublier que le programme nucléaire iranien toujours défendu au nom de la modernité technologique, n’est pas le produit des mollahs, mais date du Shah qui y voyait l’avenir d’un Iran moderne et progressiste. Ce développement du nucléaire toujours affiché comme non belliqueux et contrôlé par l’IAEA, du moins jusqu’à ce que Trump le récuse, a été intégré ensuite dans tous les projets d’État successifs. Mais nul doute que si historiquement le projet nucléaire iranien n’avait pas pour unique ambition la dissuasion, elle est devenue une priorité du régime à l’heure d’aujourd’hui. Heureusement Trump nous le dit : il a la situation bien en main. Nous voilà rassurés.
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