Edgar Morin ou la nuisible complicité
Hommage national (sic) pour Edgar Morin ? Il n’y a plus que Macron, les islamo-gauchistes et les vieux stals pour le tenir pour un « penseur » et un « intellectuel français »…
Depuis des décennies, Edgar Morin est célébré comme l’un des grands intellectuels français contemporains. Son concept de « pensée complexe » est devenu une référence dans les milieux universitaires, éducatifs et politiques de gauche (pardon pour la redondance). Pourtant, derrière cette réputation de « sage humaniste » se dessine un nuisible dont certaines prises de position interrogent sérieusement la capacité de discernement qu’il revendiquait.
L’un des épisodes les plus controversés de son parcours concerne son soutien dévot à Tariq Ramadan. Pendant des années, Morin a vu en Ramadan un interlocuteur privilégié du dialogue entre l’islam et l’Occident. Là où de nombreux observateurs lucides dénonçaient la takiya du discours de Ramadan, capable d’adapter son langage selon son public, Morin préférait mettre en avant sa contribution au débat intellectuel et à la coexistence des cultures. Cette « bienveillance » n’était pas marginale : elle relevait de la complicité.
Par ailleurs, le prestige dont bénéficiait Morin dans l’espace médiatico-politique français a contribué à placer ses interventions à l’abri d’un examen critique rigoureux. Son statut de « grand penseur » a souvent conduit ses thuriféraires à considérer ses prises de position comme le prolongement naturel d’une sagesse reconnue, plutôt que comme des opinions susceptibles d’être contestées.
Mais le cas Ramadan n’est pas isolé. Tout au long de sa carrière, Morin a manifesté une fascination pour les figures ou les mouvements présentés comme des alternatives aux systèmes dominants. Cette disposition l’a parfois conduit à appuyer les dérives idéologiques ou les réalités politiques moins reluisantes de ceux qu’il soutenait ou comprenait. Son goût pour la « complexité » semble souvent fonctionner dans un seul sens : déconstruire les critiques plutôt qu’examiner avec la même sévérité les objets de sa sympathie.
Une autre contradiction frappe l’observateur. Morin a consacré son œuvre à dénoncer les simplifications du réel, mais ses propres analyses ont parfois reposé sur des oppositions schématiques entre les « forces du progrès », de l’« ouverture » ou de l’ « humanisme », et celles du « repli », de l’ « identité » ou du « conservatisme ». La complexité qu’il revendiquait pour ses alliés intellectuels disparaissait souvent lorsqu’il s’agissait de ses adversaires.
Le véritable problème n’est donc peut-être pas Edgar Morin lui-même. Il réside dans cette tendance à transformer certains « intellectuels » en autorités morales permanentes. Dès lors, leurs erreurs deviennent secondaires, leurs contradictions excusables et leurs engagements plus que discutables relégués au second plan. La pensée critique cesse alors de s’exercer sur eux au moment même où elle devrait être la plus exigeante.
Ainsi Morin ne fut-il pas un simple « sympathisant communiste ». Il adhéra au Parti communiste dans les années où le stalinisme représentait le système le plus sanglant du XXe siècle. Certes, il finit par être exclu du PCF en 1951. Mais cette exclusion ne résultait pas d’un combat héroïque contre le totalitarisme : elle fut précédée par des années de fidélité idéologique et de justifications intellectuelles. Plus troublant encore, Morin a lui-même reconnu que son exclusion n’avait pas détruit sa croyance communiste.
Cette séquence révèle un trait constant de son parcours : une attirance récurrente pour les « grandes causes » censées incarner le camp du « Bien » historique. Hier le communisme, plus tard le tiers-mondisme, ensuite certaines figures de l’islam politique présentées comme des ponts entre les civilisations. À chaque époque, Morin semble avoir privilégié les intentions proclamées plutôt que les réalités observables…
Ses prises de position haineuses contre Israël illustrent particulièrement cette dérive. En 2002, dans une tribune restée célèbre, il cosigne le texte intitulé Israël-Palestine : le cancer. Certains passages déclenchent une tempête politique et judiciaire, plusieurs associations estimant qu’on avait franchi là la frontière entre critique de la politique israélienne et essentialisation d’un peuple. Une condamnation pour diffamation raciale sera d’abord prononcée (avant d’être annulée par la Cour de cassation). Mais, même lorsque la justice a finalement annulé la condamnation, le contenu du texte demeure révélateur. Morin y développe une vision où Israël apparaît comme le symbole par excellence de la domination contemporaine tandis que le terrorisme palestinien est replacé dans un cadre historique explicatif beaucoup plus large. Cette asymétrie morale est caractéristique d’une partie de l’intelligentsia française issue du tiers-mondisme des années 1960-1970 : comprendre les uns jusqu’à l’excuse, condamner les autres jusqu’à l’obsession.
Le paradoxe est que l’inventeur autoproclamé de la « complexité » produit souvent une lecture étonnamment simpliste du monde. D’un côté les puissants, de l’autre les dominés. D’un côté les structures de domination, de l’autre les victimes historiques. Cette grille morale survit aux faits qui la contredisent. Elle explique en partie pourquoi tant d’intellectuels français passèrent du communisme à la complaisance envers certaines formes d’islamisme politique. Sans jamais remettre en cause leur logiciel de départ.
Là où d’autres intellectuels auraient été durablement discrédités par certaines erreurs d’appréciation, Morin a conservé son statut de conscience morale nationale. Le plus frappant n’est pas qu’Edgar Morin se soit trompé. Tous les intellectuels se trompent. Le plus frappant est qu’en dépit d’une succession d’erreurs politiques majeures, il ait continué à être présenté comme l’une des consciences les plus lucides de son temps.
Que Macron lui ait réservé un hommage national – et aux Invalides ! – ne fait qu’ajouter aux nombreuses ignominies d’un président qui les accumule avec arrogance ad nauseam.
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