Pierre Le Vigan

Dans un livre coĂ©crit avec HĂ©lĂšne Strohl, le sociologue et philosophe Maffesoli fait le constat de l’épuisement des catĂ©gories de la modernité : le progrĂšs, la vĂ©ritĂ©, la RĂ©publique une et indivisible. Son constat est-il tout Ă  fait exact ? Et est-il aussi rĂ©jouissant que le dit l’auteur ? Une enquĂȘte en 5 Ă©pisodes.

Dans La faillite des Ă©lites, Michel Maffesoli s’interroge sur la nature des communautĂ©s postmodernes. L’éphĂ©mĂšre, l’improvisation, l’oral plus que l’écrit les caractĂ©risent.

Il propose de faire une place encore plus grande Ă  l’expression des identitĂ©s parcellaires de chacun, des cultures immigrĂ©es par exemple, rĂ©duisant ainsi encore plus l’ « en commun » entre Français, ou Ă©trangers ayant vocation Ă  le devenir. À la place de l’État protecteur (dit « providence ») en voie de dĂ©mantĂšlement, inĂ©vitable et mĂȘme souhaitable selon l’auteur, il s’agirait pour chacun de trouver des ressources de solidaritĂ©s dans ses communautĂ©s, immigrĂ©es, LGBT, ludiques, etc. Sortir de l’idĂ©ologie du progrĂšs serait nĂ©cessaire et inĂ©luctable. Cela passerait par la revivification de liens hors État et hors puissance publique. Mais alors, les auteurs ne rĂ©pondent pas Ă  la question : qui reste-t-il pour assurer une Ă©quitĂ© globale dans la sociĂ©té ?

Michel Maffesoli.

Michel Maffesoli.

Les communautĂ©s choisies sont infiniment supĂ©rieures Ă  celles dont on hĂ©rite. Tel est le point de vue de Michel Maffesoli et d’HĂ©lĂšne Strohl. La condition d’existence des communautĂ©s choisies, affectionnĂ©es par les auteurs, c’est la pĂ©rennitĂ© d’un certain cadre civilisationnel – ce que les auteurs ne disent pas. La juxtaposition des communautĂ©s, cela ne marche qu’un temps. Cela ne marche plus quand la communautĂ© nationale cesse d’exister. Nos auteurs nous disent qu’il faut accepter la coexistence de plusieurs appartenances. On peut Ă©videmment ĂȘtre un bon Français et ĂȘtre attachĂ© Ă  son village natal, qu’il soit europĂ©en ou extra-europĂ©en. Mais que se passe-t-il quand les appartenances se disputent un mĂȘme individu ? Ou quand ces appartenances se hiĂ©rarchisent de la façon suivante : la France pour les droits sociaux et les avantages, la patrie d’origine pour les affections ? Que se passe-t-il quand l’appartenance Ă  la France n’est mise en avant que pour les avantages sociaux, matĂ©riels, le droit au logement, la gratuitĂ© des soins, etc., et que le moindre Ă©vĂ©nement sportif dit que les attachements ne vont jamais Ă  la France, voire sont dressĂ©s contre elle ? Chacun sait que ces cas ne sont pas rares. Et ils sont tout le problĂšme de l’immigration.

Michel Maffesoli explique que le postmoderne est le retour du prĂ©moderne. C’est effectivement vrai. C’est le retour Ă  une situation antĂ©nationale, avant les États-nations. Or, ĂȘtre Français, c’est, qu’on le veuille ou non, appartenir Ă  une nation. À une nation politique. Que celle-ci ait vocation Ă  intĂ©grer une « Europe indĂ©pendante », comme disait le gĂ©nĂ©ral de Gaulle, par la crĂ©ation d’une confĂ©dĂ©ration prĂ©servant un certain art de vivre, ce que l’on appelle une civilisation, cela ne fait, pour moi, pas de doute. Encore faut-il ne pas revenir au temps des tribus et des allĂ©geances fĂ©odales. Si elles prĂ©parent un Empire, c’est toujours l’Empire des autres. C’est la domination de notre pays par un Empire Ă©tranger qu’elles prĂ©parent. Une domination pas forcĂ©ment physique, mais qui pourrait bien ĂȘtre mentale. Et qui peut ĂȘtre celle dont il est le plus difficile de se libĂ©rer.

Le pluralisme ontologique, ou tout simplement ce que Max Weber appelait le « polythĂ©isme des valeurs » amĂšne Ă  ce qu’il ne soit plus possible de croire au ProgrĂšs – qui est par dĂ©finition unique, comme un train lancĂ© sur une seule voie. Le contraire du progrĂšs n’est Ă©videmment pas la rĂ©gression, ou la rĂ©action, bien qu’il soit nĂ©cessaire et sain de rĂ©agir : la rĂ©action Ă  un mĂ©dicament veut dire qu’il fait de l’effet. Reste Ă  savoir si c’est le bon effet.

Qu’est-ce que le ProgrĂšs ? Avec un grand P cela veut dire l’idĂ©ologie du progrĂšs, et mĂȘme la religion du progrĂšs. Le contraire du ProgrĂšs, ce n’est donc pas la rĂ©gression, c’est le sens des limites. Le contraire de l’idĂ©ologie du progrĂšs, c’est de penser aussi aux dĂ©gĂąts du progrĂšs, c’est de refuser la dĂ©mesure (hubris). C’est le sentiment que le progrĂšs ne peut ĂȘtre sans fin, qu’il ne peut ĂȘtre un mouvement vers toujours plus d’arraisonnement du monde, c’est prĂ©fĂ©rer Alain Finkielkraut Ă  Philippe Forget (et Alain de Benoist Ă  Guillaume Faye). C’est se retrouver dans les idĂ©es de Jean-Paul DollĂ© plus que dans celles de Luc Ferry (au demeurant excellent pĂ©dagogue). C’est prĂ©fĂ©rer Robert Redeker Ă Jean-Paul Dollé  (d’un optimisme dĂ©primant), et Sylviane Agacinski Ă  FrĂ©dĂ©ric Worms (que l’on prĂ©fĂšre en spĂ©cialiste de Bergson plus qu’en spĂ©cialiste de la bioĂ©thique). Or, ce qui est trĂšs caractĂ©ristique de Michel Maffesoli, c’est que, se rĂ©jouissant de ce qu’il croit ĂȘtre un abandon de l’idĂ©e de progrĂšs, il n’entre pas dans les dĂ©bats Ă©voquĂ©s ci-dessus. Ce qu’il refuse de penser, c’est que c’était mieux avant, en tout cas dans certains domaines : l’éducation, la civilitĂ©, la sĂ©curitĂ©, le prix des logements par rapport aux salaires, la qualitĂ© de vie sociale, mĂȘme et surtout dans les quartiers populaires, le contrĂŽle plus lĂ©ger dans tous les actes de la vie, auquel a succĂ©dĂ© un flicage gĂ©nĂ©ralisĂ©, l’élitisme rĂ©publicain qui vaut mieux que l’ascension sociale parce que l’on est issu « de la diversité » [ce qui veut dire en clair que l’on n’est pas d’origine française]. C’était mieux avant dans tout ce qui compte pour les classes populaires, celles qui ne peuvent se protĂ©ger de l’ensauvagement des quartiers de banlieues.

Renversant la charge des responsabilitĂ©s, Maffesoli estime que « l’islamisme est reliĂ© Ă  l’absence de bienveillance [des pouvoirs publics] envers les religions de communautĂ©s immigrĂ©es ». Étonnante remarque. N’a-t-il pas vu les affichages « bon ramadan », pour la rupture du jeĂ»ne, sur les panneaux de Paris et d’autres grandes villes (et mĂȘme une vidĂ©o des joueurs du PSG !), ces grandes villes fiefs des « bobos », bastions du politiquement correct et de la pensĂ©e unique « diversitaire », et vivier de l’électorat Macron ? Ces grandes villes dont la plupart ne souhaitent Ă  personne de « joyeuses PĂąques » Selon Maffesoli, il faut rĂ©pondre Ă  l’islamisme et aux autres extrĂ©mismes par
 le relativisme, par exemple en leur laissant la possibilitĂ© de dĂ©filer. On croit rĂȘver. Car s’il y a une diffĂ©rence entre l’islam et l’islamisme (je le crois, au sens oĂč l’islamisme est un djihadisme), c’est bien que l’Islam est une religion et une civilisation (il faut alors mettre une majuscule : Islam), et si l’islamisme est autre chose, il est une volontĂ© conquĂ©rante d’islamisation forcĂ©e. Nous savons cela. Il fut un temps oĂč le christianisme aussi Ă©tait expansionniste. Faut-il donc autoriser de telles manifestations islamistes ? Croit-on que cela ne nous mĂšnerait pas tout droit Ă  la guerre civile ? Nos sociĂ©tĂ©s ne sont-elles pas dĂ©jĂ  excessivement relativistes ?

Exemple. Le respect de la possibilitĂ© de pratiquer sa religion est assurĂ© en France, alors que ce respect n’a pas son Ă©quivalent dans les pays musulmans (ĂȘtre chrĂ©tien en pays musulman est souvent impossible), c’est dĂ©jĂ  beaucoup, et c’est trĂšs bien comme cela. Nous acceptons une non-rĂ©ciprocitĂ©. C’est Ă©norme. Et il faudrait aller encore plus loin, nous dit Maffesoli ? On rĂȘve, ou on fait un cauchemar, car on sait comment se terminent les capitulations, par des capitulations encore plus grandes. Il serait encore mieux que notre tolĂ©rance soit comprise comme un acte de gĂ©nĂ©rositĂ©, et non de faiblesse. Ce serait folie que d’aller au-delĂ . La gĂ©nĂ©rositĂ© deviendrait asservissement et masochisme.

Maffesoli cite justement, en l’approuvant, Goethe (Le second Faust), « le frisson sacrĂ© est la meilleure part de l’humanité ». Il faut donc proposer du sacrĂ©, de la mystique, de l’engagement passionnĂ©, qui est tout le contraire du relativisme, de l’extrĂȘme tolĂ©rance que propose Maffesoli. On ne rĂ©pond Ă  un plein – et l’islamisme est un plein, et l’islam tout court aussi – que par un autre plein. Certainement pas par le vide des valeurs d’un laĂŻcisme pitoyable, certainement pas par un patriotisme mou, certainement pas par des incantations Ă  une RĂ©publique en oubliant de dire que la rĂ©publique est admirable quand c’est la RĂ©publique française, et que nous n’avons que faire d’une rĂ©publique de nulle part.

La fin de l’idĂ©e de progrĂšs, c’est la fin de la Raison surplombante, et c’est la fin de la verticalitĂ©. Il s’agit dĂ©sormais non pas de contracter avec l’autre (le contrat social), mais de le renifler, car si l’homme n’est pas qu’un animal, il est aussi un animal, affirment les auteurs. Bien sĂ»r, personne de sensĂ© ne dit le contraire. Du reste, c’est l’évacuation de l’animalitĂ© de l’homme qui a abouti Ă  la bestialitĂ© (dans les camps de concentration), dit Maffesoli. Le point de vue est unilatĂ©ral. L’animalitĂ© est du cĂŽtĂ© du bien, la culture du cĂŽtĂ© du mal. Mais la nature de l’homme, c’est sa culture. Quant Ă  l’animalitĂ©, elle est non pas du cĂŽtĂ© du bien, mais au-delĂ  du bien et du mal. L’animal n’est ni cruel ni gentil.

La modernitĂ© Ă©tait selon Maffesoli marquĂ©e par la verticalitĂ©, la postmodernitĂ© est marquĂ©e par l’horizontalitĂ©. La modernitĂ© connaissait les religions, la postmodernitĂ© connaĂźt le sacral. Ou le reconnaĂźt Ă  nouveau, comme avec les prĂ©modernes. Mais que dit Maffesoli de la place croissante de l’islam en France ? Ce n’est pourtant pas du sacral, c’est une religion au sens classique, avec ses rites. Silence de l’auteur sur cette contradiction entre sa thĂ©orie et ce que nous voyons.

« L’assomption de l’individualisme Ă©tait l’essentielle spĂ©cificitĂ© de l’époque moderne », et la montĂ©e des communautĂ©s serait le signe de l’entrĂ©e en postmodernitĂ©. Mais de quelles communautĂ©s parle-t-on ? M. Maffesoli et Mme Strohl ne les voient pas comme une façon de rĂ©tablir des continuitĂ©s, des permanences. Ce sont des appartenances Ă©phĂ©mĂšres, et ce ne sont pas toujours des appartenances. « Les communautĂ©s soulignent l’importance du nomadisme comme structure anthropologique indĂ©passable ». Le nomadisme « est une structure anthropologique retrouvant une vigueur nouvelle » dans les moments de dĂ©cadence (p. 167). En haut, le nomadisme des traders, d’un hĂŽtel international Ă  un autre, en bas, le nomadisme des migrants, des « rĂ©fugiĂ©s », vrais ou faux, des « mineurs isolĂ©s » dont on conviendra qu’ils sont rarement isolĂ©s, et souvent moins mineurs qu’ils le disent.

Que le nomadisme soit le principal vecteur d’une communautĂ© retrouvĂ©e laisse pour le moins dubitatif. Ce fut certes le cas au Sahara, avec les BĂ©douins, ou dans les tribus mongoles. Cela fait tout de mĂȘme un certain temps que, en Europe, les communautĂ©s se forment sur d’autres bases.

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