John T. Flynn est un pamphlĂ©taire de la premiĂšre moitiĂ© du siĂšcle dernier. Il a Ă©crit aprĂšs la Guerre un best-seller contre Roosevelt, The Roosevelt Myth. DĂšs les annĂ©es trente, il reprochait au New Deal sa gabegie, son inutilitĂ©, sa dette immonde. Pour lui, comme pour Georges Bernanos, New Deal, fascisme et socialisme incarnaient une seule et mĂȘme chose, l’État moderne qui met fin Ă  notre simple autonomie.

Dans ses Leçons oubliées, Flynn compare Roosevelt au fameux stratÚge athénien PériclÚs : dette énorme, gesticulations médiatiques, grands travaux, constructions de prestige, bases, colonies (les bases US !), et une belle guerre mondiale et surtout perpétuelle. Tout rapproche PériclÚs de Roosevelt, y compris le prestige historique de ces deux grandes et catastrophiques figures. Roosevelt démantela les empires coloniaux et brada notre Europe comme PériclÚs la GrÚce avec la Guerre du PéloponnÚse.

Flynn se réfÚre à Plutarque, au merveilleux Plutarque.

On cite la Vie des hommes illustres, PériclÚs, chapitre IX et suivants.

« Beaucoup d’autres prĂ©tendent que c’est lui qui le premier habitua le peuple aux clĂ©rouchies, aux distributions d’argent pour le thĂ©Ăątre et autres indemnitĂ©s diverses ; mesures qui, de sage et travailleur qu’il Ă©tait, le rendirent prodigue et indocile. Demandons aux faits eux-mĂȘmes les raisons de cette transformation. »

J’ai dĂ©jĂ  citĂ© DĂ©mosthĂšne qui un siĂšcle aprĂšs PĂ©riclĂšs se plaint dans la RĂ©forme de la gabegie de l’argent public et du divertissement athĂ©nien. Plutarque encore : « PĂ©riclĂšs, vaincu en popularitĂ©, eut recours Ă  des largesses faites avec les revenus de l’État. Le voilĂ  sur-le-champ qui corrompt en grand toute la multitude avec les fonds des spectacles, avec des salaires attribuĂ©s aux juges, par toutes sortes d’allocations et de largesses ; puis de cette multitude il se fait une arme contre l’ArĂ©opage. Il n’en Ă©tait pas membre, le sort ne l’ayant jamais dĂ©signĂ© pour les fonctions d’archonte, de roi, de polĂ©marque ou de thesmothĂšte  »

PĂ©riclĂšs dĂ©clare des guerres juridiques et administratives, quand il ne chasse pas la concurrence politique par ostracisme : « Ainsi PĂ©riclĂšs, fort de l’appui du peuple, abattit la puissance de ce tribunal (l’ArĂ©opage). Il se vit dĂ©possĂ©dĂ© de la plupart de ses juridictions par l’entremise d’Ephialte ; Cimon fut banni comme ami des LacĂ©dĂ©moniens, et ennemi de la dĂ©mocratie (misodĂšmon), — Cimon qui ne le cĂ©dait Ă  personne en naissance et en richesses, qui avait remportĂ© de brillantes victoires sur les Barbares, qui avait rempli la ville de dĂ©pouilles et de trĂ©sors, comme je l’ai racontĂ© dans sa Vie. — Tel Ă©tait sur la multitude l’ascendant de PĂ©riclĂšs (kratos en to dĂ©mo Perikleou). »

Puis Plutarque s’emporte, qui pourtant est fascinĂ© par PĂ©riclĂšs !

« Aussi PĂ©riclĂšs, de plus en plus, lĂącha la bride au peuple, et rechercha la popularité ; il s’ingĂ©niait pour qu’il y eĂ»t toujours Ă  AthĂšnes des assemblĂ©es gĂ©nĂ©rales, des banquets, de belles cĂ©rĂ©monies, enfin il offrait Ă  la ville toutes sortes de divertissements du meilleur goĂ»t. »

Mais ce spectaculaire beurre ne suffit pas. On ajoute les canons et on joue au petit soldat, au bon colonisateur (mon meilleur Fred Astaire, le Following the Fleet).

« Chaque annĂ©e, il envoyait soixante triĂšres montĂ©es pendant huit mois par un grand nombre de citoyens qui recevaient un salaire
 Il envoya en outre dans la ChersonĂšse mille colons ; Ă  Naxos, cinq cents ; Ă  Andros, deux cent cinquante.

En Thrace, il prescrivit Ă  mille citoyens d’habiter chez les Bisaltes ; il en envoya d’autres en Italie lors de la reconstruction de Sybaris sous le nom de Thurium : tout cela, pour allĂ©ger AthĂšnes d’une populace sans ouvrage, et par lĂ  mĂȘme remuante ; pour soulager la misĂšre du peuple et pour installer enfin, auprĂšs des alliĂ©s (summaxois), comme garantie contre toute espĂšce de rĂ©volte, des garnisons, et par consĂ©quent la crainte (phobos). »

La force athĂ©nienne repose bien sĂ»r sur la terreur. Or quand on est le plus fort, on se sert le premier. On ruine le trĂ©sor de DĂ©los pour Ă©difier les babioles que vont adorer les touristes deux mille ans aprĂšs : « Mais ce qui fit le plus de plaisir Ă  AthĂšnes, et ce qui devint le plus bel ornement de la ville ; ce qui fut pour tout l’univers un objet d’admiration ; la seule chose enfin qui atteste aujourd’hui la vĂ©ritĂ© de ce qu’on a dit de la puissance de la GrĂšce et de sa splendeur d’autrefois, ce fut la magnificence des Ă©difices construits par PĂ©riclĂšs. »

Certains esprits ne sont pas contents (Plutarque Ă©voque les anciennes Ă©lites et les
 poĂštes comiques !) :

« Et la GrĂšce n’a-t-elle pas raison de se croire insultĂ©e, et outrageusement tyrannisĂ©e, quand elle, voit que les sommes dĂ©posĂ©es par elle dans le trĂ©sor commun, et qu’elle destinait Ă  fournir aux frais des guerres nationales, nous les dĂ©pensons, nous, Ă  couvrir notre ville de dorures et d’ornements recherchĂ©s, comme une femme coquette accablĂ©e sous le poids des pierreries ; Ă  la parsemer de statues ; Ă  construire des temples de mille talents ? »

Le bon PĂ©riclĂšs trouve normal de s’ĂȘtre servi. Comme Trump qui nous invite Ă  payer plus pour aller guerroyer au service futur de l’Oncle Sam : « PĂ©riclĂšs tenait un tout autre langage : « Vous ne devez Ă  vos alliĂ©s nul compte de ces deniers, disait-il au peuple, puisque c’est vous qui faites la guerre pour eux, et qui retenez les barbares loin de la GrĂšce, tandis qu’eux ne vous fournissent pas un cheval, pas un vaisseau, pas un homme, et qu’ils ne contribuent que de leur argent. Or, l’argent, du moment qu’il est donnĂ©, n’est plus Ă  celui qui l’a donnĂ©, mais Ă  celui qui l’a reçu, pourvu seulement que celui-ci remplisse les engagements qu’il a contractĂ©s en le recevant. Or, vous avez rempli tous vos engagements, en ce qui concerne la guerre ». »

Les grands travaux occupent tout le monde, comme les gares et les barrages (ça se visite aussi, non ?), et les aĂ©roports et toutes les pyramides du Louvre. PĂ©riclĂšs : « Une foule de besoins nouveaux ont Ă©tĂ© crĂ©Ă©s, qui ont Ă©veillĂ© tous les talents, occupĂ© tous les bras, et fait, de presque tous les citoyens, des salariĂ©s de l’État : ainsi, la ville ne tire que d’elle-mĂȘme et ses embellissements et sa subsistance. Ceux que leur Ăąge et leurs forces rendent propres au service militaire reçoivent, sur le fonds commun, la paye qui leur est due. Quant Ă  la multitude des ouvriers que leurs professions exemptent prĂ©sentement du service militaire, j’ai voulu qu’elle ne restĂąt point privĂ©e des mĂȘmes avantages, mais sans y faire participer la paresse et l’oisivetĂ©. VoilĂ  pourquoi j’ai entrepris, dans l’intĂ©rĂȘt du peuple, ces grandes constructions, ces travaux de tous genres, qui rĂ©clament tous les arts et toutes les industries, et qui les rĂ©clameront longtemps. »

On ostracise les rares mĂ©contents : « Enfin, la lutte avec Thucydide (pas l’historien, un rival politique) en vient Ă  un tel point que PĂ©riclĂšs se rĂ©sout Ă  courir les risques de l’ostracisme, obtient le bannissement de son adversaire, qui est suivi de la dissolution du parti. »

PĂ©riclĂšs semble gagner son pari avant la peste et les premiĂšres dĂ©faites. Il est le Roi du Monde façon Roosevelt : « Il semblait qu’il n’y eĂ»t plus d’inimitiĂ©s politiques, et qu’il n’y eĂ»t dĂ©sormais, dans AthĂšnes, qu’un mĂȘme sentiment, une mĂȘme Ăąme. On pourrait dire qu’alors AthĂšnes, c’était PĂ©riclĂšs. Gouvernement, finances, armĂ©es, trirĂšmes, empire des Ăźles et de la mer, puissance absolue sur les Grecs, puissance absolue sur les nations barbares, sur tous les peuples soumis et muets, fortifiĂ©e par les amitiĂ©s, les alliances des rois puissants, il attira tout Ă  lui, il tenait tout dans ses mains. »

Et la « mĂ©galo-thymie » de Fukuyama frappe la citĂ© athĂ©nienne : « PĂ©riclĂšs inspirait Ă  ses concitoyens une opinion de plus en plus haute d’eux-mĂȘmes, en sorte qu’ils se croyaient appelĂ©s Ă  une puissance plus grande encore. »

En dĂ©pit de ses dĂ©penses et de ses erreurs, PĂ©riclĂšs est restĂ© une figure de lĂ©gende, comme ce FDR jugĂ© le plus prestigieux des prĂ©sidents US par la smalah des universitaires et des professeurs de collĂšge ; Roosevelt qui appauvrit son pays et l’endetta, qui aggrava la crise de 29 et la rendit pĂ©renne, Roosevelt enfin qui provoqua le Japon de la maniĂšre la plus cynique (Morgenstern), massacra l’Allemagne prĂȘte Ă  nĂ©gocier dĂšs 1943 et donna la moitiĂ© de l’Europe Ă  Staline – et la Chine au maoĂŻsme.

Ralph Raico remarque enfin que le complexe militaro-universitaire a fait de Truman un grand président américain : Otan, Corée, Hiroshima. Sans oublier le social.

Il faut croire que cela motive.

Sources

Plutarque, Vie de PĂ©riclĂšs, traduit par une sociĂ©tĂ© de professeurs et d’hellĂ©nistes

Édition bilingue. Vie des Hommes Illustres. Traduction Alexis Pierron, 1853

DémosthÚne, Discours sur les réformes publiques

John T. Flynn, A Roosevelt Myth ; forgotten lessons

The costs of war ; American pyrrhic victories

Ralph Raico, A libertarian rebuttal

Vous avez aimé cet article ?

EuroLibertĂ©s n’est pas qu’un simple blog qui pourra se contenter ad vitam aeternam de bonnes volontĂ©s aussi dĂ©vouĂ©es soient elles
 Sa promotion, son dĂ©veloppement, sa gestion, les contacts avec les auteurs nĂ©cessitent une Ă©quipe de collaborateurs compĂ©tents et disponibles et donc des ressources financiĂšres, mĂȘme si EuroLibertĂ©s n’a pas de vocation commerciale
 C’est pourquoi, je lance un appel Ă  nos lecteurs : NOUS AVONS BESOIN DE VOUS DÈS MAINTENANT car je doute que George Soros, David Rockefeller, la Carnegie Corporation, la Fondation Ford et autres Goldman-Sachs ne soient prĂȘts Ă  nous aider ; il faut dire qu’ils sont trĂšs sollicitĂ©s par les medias institutionnels
 et, comment dire, j’ai comme l’impression qu’EuroLibertĂ©s et eux, c’est assez incompatible !
 En revanche, avec vous, chers lecteurs, je prends le pari contraire ! Trois solutions pour nous soutenir : cliquez ici.

Philippe Randa,
Directeur d’EuroLibertĂ©s.