Dans un livre coĂ©crit avec HĂ©lĂšne Strohl, le sociologue et philosophe Maffesoli fait le constat de l’épuisement des catĂ©gories de la modernité : le progrĂšs, la vĂ©ritĂ©, la RĂ©publique une et indivisible. Son constat est-il tout Ă  fait exact ? Et est-il aussi rĂ©jouissant que le dit l’auteur ? Une enquĂȘte en 5 Ă©pisodes.

Dans La faillite des Ă©lites, Michel Maffesoli s’attaque au monothĂ©isme, rationnel et unitaire, de l’État français, de l’État-nation propre Ă  notre histoire de peuple politique, et se rĂ©jouit de l’émergence et de la profusion de tribus diverses qui succĂšdent Ă  cet Ă©clatement de l’État. Le peuple ne serait jamais autant un peuple que quand il est Ă©clatĂ©, et qu’il « s’éclate ». Le bricolage des mythes peut-il faire office de lien social ?

Michel Maffesoli.

Michel Maffesoli.

Pour Michel Maffesoli, l’État français est fondamentalement unitaire. Il est « monothĂ©iste ». Mais l’auteur se trompe. L’État est devenu communautariste. Il n’est plus une unitĂ©. Ne croyant plus en la France, l’État n’est plus que le garant d’une « sociĂ©tĂ© inclusive », c’est-Ă -dire une sociĂ©tĂ© dans laquelle chacun vient avec sa culture, ses croyances, sa foi mais n’envisage pas d’aller avec empathie vers le pays d’accueil, de marquer son affection (oui, il faut ici employer ce terme) envers la France et envers les Français. Ce pas vers la France, certains Ă©trangers le font quand mĂȘme encore, par exemple en donnant Ă  leurs enfants un prĂ©nom français, mais ce pas est de moins en moins frĂ©quent dans la mesure mĂȘme oĂč l’État, au nom du « respect des diffĂ©rences », ne fait rien pour l’encourager. D’oĂč la panne de l’assimilation, devenue impossible quand la masse des Ă©trangers est supĂ©rieure, dans beaucoup de quartiers, Ă  la prĂ©sence des Français de longue filiation, ceux qui constituaient encore, dans les annĂ©es 1950, 95 % de la population, la France n’ayant jamais Ă©tĂ© depuis 1500 ans un pays de grande immigration.

La France devient ainsi une superposition hasardeuse de « tribus », un collage maladroit entre diffĂ©rentes communautĂ©s, qui s’ignorent, dans le meilleur des cas, ou s’agressent, dans le pire des cas. Finkielkraut a parlĂ© de « balkanisation » de la France. Comment lui donner tort ? D’oĂč une question : cette France rĂȘvĂ©e par Michel Maffesoli, la France des tribus, n’est-ce pas une France dĂ©jĂ  là ? Celle dans laquelle nous vivons ? N’est-ce pas la France actuelle ?

Maffesoli voit cette France qu’il dit « heureuse » et qui est celle de « petite poucette » de Michel Serres, autre optimiste de principe. Dans cette France « dĂ©barrassĂ©e » des idĂ©ologies, des rĂ©cits, des systĂšmes d’explication du monde, voire de transformation des sociĂ©tĂ©s, on aborde sans « prĂ©jugĂ©s », et plus encore sans recul, les faits du prĂ©sent sans les hiĂ©rarchiser. On se laisse ballotter par les Ă©motions, et terroriser par la marche du progrĂšs. Car la postmodernitĂ© n’échappe pas au culte du progrĂšs. Ceux qui pensent que « c’était mieux avant », au moins dans certains domaines, sont toujours ringardisĂ©s. « On n’est plus au Moyen Âge  ».

Il y a ceux qui sont « en retard », « arriĂ©rĂ©s » et ceux qui sont « dans la vague », dans le mouvement. « Il faut avancer » : c’est la phrase qui rĂ©concilie les modernes et les postmodernes. Les modernes voulaient avancer vers une sociĂ©tĂ© du travail, ou vers une sociĂ©tĂ© plus juste, les postmodernes veulent avancer dans la dĂ©contraction, l’esprit « cool ».

« Pas de prise de tĂȘte » est leur slogan. On passe du « dogmatisme doctrinal » Ă  un pluralisme des opinions, nous dit Maffesoli. Ici, on s’interroge. Pluralisme ? Depuis plus de 50 ans, la libertĂ© d’opinion n’a cessĂ© d’ĂȘtre rĂ©duite par des lois, et tout autant par un journalisme-flic, dĂ©nonciateur, inquisiteur, qui somme untel de « s’expliquer », et de faire repentance pour une phrase trop spontanĂ©e, qui accuse un tel de n’ĂȘtre « pas clair » parce qu’il tient des propos nuancĂ©s sur des sujets oĂč l’outrance est obligatoire, etc. Un trait d’humour Ă  propos de l’obsession des violences sexistes amĂšne Finkielkraut Ă  devoir s’expliquer, lui aussi, Ă  bien prĂ©ciser que c’était de l’humour, un pas de cĂŽtĂ© pour parler avec un peu de distance de sujets « chauds ». LibertĂ© d’opinion et d’expression à l’époque actuelle, en France ? C’est une plaisanterie que de croire cela.

L’homme et l’Ɠuvre sont liĂ©s dĂ©sormais dans une mĂȘme rĂ©probation. Doit-on interdire le visionnage des films de Polanski parce qu’il aurait abusĂ© d’une jeune fille il y a quelques dĂ©cennies ? Faut-il rĂ©Ă©diter tout CĂ©line ? Telles sont les questions qui sont « dĂ©battues ». Absurdité : car il n’est nul besoin de trouver l’homme CĂ©line sympathique, pas plus que l’homme Matzneff, pour trouver leurs Ɠuvres de qualitĂ©, au moins pour une grande part. Oui, le Taureau de Phalaris est un bon livre. Oui, en mĂȘme temps, la complaisance vis-Ă -vis de la pĂ©dophilie est dĂ©plorable. Oui, lire CĂ©line est nĂ©cessaire pour comprendre notre Ă©poque, oui, CĂ©line Ă©tait geignard, parfois odieux, et pas trĂ©s digne. Le talent n’excuse rien, c’est entendu, mais il faut toujours distinguer l’homme et l’Ɠuvre.

Nous en sommes lĂ , Ă  l’heure de « l’envie de pĂ©nal » de tous contre tous, notre Ă©poque n’ayant pas peur du ridicule. On passe de la pensĂ©e qui descend des hauteurs universitaires au « gazouillement » des blogs et de twitter. Seulement, twitter, ce n’est tout de mĂȘme pas du niveau des articles de Chateaubriand, ou de Maurras (qui dĂ©testait le premier du reste).

Bien entendu, il n’est pas interdit de relever quelques aspects positifs aux relations telles qu’elles se mettent en place dans le monde postmoderne. La notion d’empathie, ou d’intropathie (connaissance de moi-mĂȘme en tant que je suis affectĂ© par autrui), supplante celle d’intĂ©rĂȘt. Un exemple particuliĂšrement intĂ©ressant est celui des groupes de pairs. Ce sont des groupes d’entraide dans lesquels une ou plusieurs personnes Ă©tant passĂ©es par une problĂ©matique (alcool, drogue, autisme, dĂ©pression,
) et ayant trouvĂ© des solutions aident les autres Ă  cheminer dans le mĂȘme sens de diminution d’une souffrance et/ou d’une dĂ©pendance pathologique. Ce peut ĂȘtre par exemple, des anciens alcooliques, des usagers de drogues engagĂ©s dans des pratiques de rĂ©duction des risques (de transmission de virus notamment), des anciens anorexiques, etc. C’est un exemple probant du passage de solidaritĂ©s mĂ©caniques (comme la redistribution sociale effectuĂ©e par l’État et les pouvoirs publics) Ă  une solidaritĂ© organique (venant des gens eux-mĂȘmes). Qu’il y ait chez l’homme des ressources Ă©motionnelles (un « ordo amoris » dit Max Scheler) qui puissent Ă  la fois l’ouvrir aux autres, et le mettre en correspondance avec un ordre divin, c’est une rĂ©alitĂ©. Mais elle ne peut suffire Ă  assurer une solidaritĂ© entre tous, et Ă  protĂ©ger les plus faibles, qui sont les plus dĂ©socialisĂ©s.

Michel Maffesoli en conclut que le « prĂ©tendu individualisme » est un fake (un trucage). C’est un « fake Ă  l’usage d’histrions dĂ©phasĂ©s ». À l’individualisme aurait succĂ©dĂ© une autre Ă©poque, celle des identifications multiples. Les identifications multiples, plurielles ne sont pourtant pas une nouveautĂ©. Chacun est cĂ©libataire ou en couple, a une fonction professionnelle (on ne dit plus « un mĂ©tier », ni une profession), a tel engagement, a telle passion, tel passe-temps. Bref, un ingĂ©nieur n’est jamais qu’un ingĂ©nieur, ce peut ĂȘtre aussi un homme Ă  femmes, ou un homosexuel, un communiste, ou un identitaire, un chasseur, un grand voyageur, un amateur de bons vins, un calme, un nerveux, un sanguin, tout ce que l’on voudra. En mĂȘme temps. C’est une banalité : chacun a diffĂ©rentes facettes de sa personnalitĂ©.

Le constat de Michel Maffesoli, c’est la grande migration des us et coutumes. Il s’en rĂ©jouit. Nous avons quittĂ© les eaux de la modernitĂ© pour entrer dans celles de la postmodernitĂ©. En tout cas d’une certaine postmodernitĂ©, solidaire dans l’entre-soi, communautaire entre gens du mĂȘme monde, dĂ©contractĂ©e, « tranquille » (chacun connaĂźt l’échange « Ça va ? Oui, Tranquille »), apaisĂ©e. C’est le temps des bobos (mais on sait qu’il y a une autre postmodernitĂ©, qui est celle des Gilets jaunes, qui est celle de la colĂšre spontanĂ©e du peuple).

« Non, ce n’est plus l’individualisme qui prĂ©vaut » est le titre d’un chapitre du livre. Si c’est le principe qui fait l’histoire, comme le pensait Karl Marx, c’est donc, avec la postmodernitĂ©, le principe postmoderne, celui des liens horizontaux, qui fait une histoire postmoderne. C’est du reste l’unique point sur lequel Maffesoli donne raison Ă  Marx.

De fait, la fin de l’efficacitĂ© d’un principe marque son dĂ©clin. Et une Ă©poque est effectivement toujours dĂ©terminĂ©e par un principe, ou, mieux encore, un paradigme. De mĂȘme, la fin d’une Ă©poque, c’est toujours la fin du principe qui l’a gĂ©nĂ©rĂ©e. Dans le monde postmoderne, ce qui est donnĂ© Ă  la communautĂ© est pris Ă  l’individu. C’est la communautĂ© qui devient la rĂ©fĂ©rence, l’individu, lui, est Ă©clatĂ© entre diverses identitĂ©s. « Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le mĂȘme, c’est une morale d’État Civil, elle rĂ©git nos papiers », disait Michel Foucault (L’archĂ©ologie du savoir). Les identitĂ©s sont de plus en plus multiples, elles deviennent floues et de plus en plus changeantes. Au-delĂ  des identitĂ©s, il y a des identifications, et il y a des « sincĂ©ritĂ©s successives ». La consĂ©quence de cela, c’est l’éclatement du moi. On passe du « je pense » cartĂ©sien au « je suis pensé » nietzschĂ©en. C’est le motif de la pensĂ©e postmoderne connue aux États Unis sous le nom de French theory (qui Ă©tait d’ailleurs moins une thĂ©orie qu’une mode intellectuelle).

Le bricolage des mythes remplace le mythe du progrĂšs. L’idĂ©ologie du progrĂšs, le scientisme, le positivisme avaient amenĂ© Ă  l’éclipse des images mythiques au profit des croyances en la science, amenant Ă  des connaissances claires, prĂ©cises, chiffrĂ©es des phĂ©nomĂšnes. Jacob Taubes, dans ses deux livres qui Ă©voquent Carl Schmitt (En divergent accord et La thĂ©ologie politique de Paul), a notĂ© que le mythe, qui parle au corps, a Ă©tĂ© remplacĂ© par la croyance en la science, qui parle Ă  la raison. Selon Maffesoli, un mouvement de balancier nous ramĂšne vers le corps, nous reconduit vers les sens, vers ce qui est incarnĂ©, plus que vers ce qui est prouvĂ© (scientifiquement). Le mĂȘme mouvement qui nous Ă©loigne des progressismes nous Ă©loigne des messianismes (juif, chrĂ©tien, musulman). Aux messianismes qui nous font miroiter une vie future parfaite, succĂšde une sagesse qui renoue avec l’antique, avec Epicure et LucrĂšce, et avec la Stoa (le Portique, l’école des stoĂŻciens), et qui consiste Ă  faire avec ce qui est, et Ă  s’accorder aux autres tels qu’ils sont, et avec soi-mĂȘme tel que l’on est (ce qui est sans doute plus difficile).

Il s’agit non seulement d’accepter, mais d’avoir plaisir de vivre dans la « fĂ©dĂ©ration bruissante » (Maurice BarrĂšs) de la communautĂ© des hommes. Il s’agit de rĂ©Ă©valuer le quotidien. Les tribus urbaines remplacent l’homme seul dans la foule. Les techniques qui avaient dĂ©senchantĂ© le monde le rĂ©enchantent, en crĂ©ant des lieux symboliques via internet. Et des liens Ă  la suite des lieux. Les cybertribus « dĂ©veloppent des pratiques communautaires qui peuvent ĂȘtre rangĂ©es sous la rubrique de l’immoralisme Ă©thique » (morale et Ă©thique Ă©tant le mĂȘme mot dans des langues diffĂ©rentes, l’expression de Maffesoli est tautologique).

« Le nĂ©o-tribalisme postmoderne pourrait permettre une coexistence des appartenances au sein d’un mĂȘme individu [
] », Ă©crit HĂ©lĂšne Strohl. Il permettrait que l’individu ne soit pas assignĂ© Ă  une seule identitĂ©. Ce n’est pas douteux, mais ce n’est pas du tout nouveau. L’identitĂ© professionnelle, par exemple, s’est toujours superposĂ©e Ă  d’autres identitĂ©s, ou identifications, religieuse, sexuelles, artistiques, etc. Toute la thĂ©orie de Ricoeur sur l’identitĂ© idem et l’identitĂ© ipsĂ©, rĂ©unies dans l’identitĂ© narrative, explique cela. Ce qui est frappant avec Maffesoli, c’est que les communautĂ©s sont toujours lĂ  pour permettre Ă  l’individu de s’épanouir. Qu’un individu soit un faisceau d’identitĂ©s (culturelles, professionnelles, sportives, amoureuses, etc.), cela n’est pas douteux. Personne n’y voit d’inconvĂ©nient, Ă  une condition toutefois : il y a aussi des conditions politiques Ă  l’épanouissement de l’individu. Et c’est lĂ  le grand impensĂ© de Maffesoli. Or, ce n’est pas simple d’éviter la question du politique. Le court terme, qui est le plaisir de l’individu, peut ĂȘtre en contradiction avec le long terme, qui est la prĂ©servation d’un cadre de civilisation, et de repĂšres culturels commun Ă  toute une sociĂ©tĂ©, Ă  toute une nation, qui, par dĂ©finition, est une construction Ă  long terme. Et c’est bien lĂ  le problĂšme auquel se heurte Maffesoli. Du moins auquel il devrait se heurter, en toute logique. Mais il ne s’y heurte pas car il l’esquive. Il l’esquive car il n’aime pas la logique, et parce qu’il n’est pas frontal, en bon postmoderne qu’il est.

 

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